Blues en Beauce - Page 2 - test Jean-François LE TEXIER Blues en Beauce Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-275-3 Dépôt légal : Juin 2009 Copyright © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 CHAPITRE 1 La lune tamisait les ombres. Les deux flèches de Notre-Dame de Chartres pointaient haut vers un ciel sans nuages. La météo s’était encore plantée ! Moi, je zigzaguais sur les trottoirs étroits de la basse-ville. Chartres- la -bourgeoise s’offrait à moi tout entière. Il faut dire que j’en tenais une bonne. Je chantais Bacchus pour ne plus penser à rien… Un Bacchus revisité par le whiskey irlandais, dix ans d’âge et de barrique ! Et j’étais sûr que cette vache de dieu romain se préparait déjà à entonner une danse du scalp entre mes deux oreilles. J’en frémissais d’avance. De fait, j’étais aussi beurré qu’un toast anglais de fin d’après-midi. Un véritable « five o’clock » de la cuite ! Bien sûr, il était peu recommandable pour un garçon bien élevé de s’offrir à près de trente-cinq ans un paradis éthylique. Mais on m’avait privé du seul reportage à l’étranger que j’avais pu trouver depuis mon arrivée en terre de Beauce. Je négociais en douce depuis deux mois une balade chez les Indiens d’Amérique du Sud ! Et pfuit… À l’eau ! Tout ça parce que l’idée ne plaisait pas au rédacteur en chef. Que le diable le patafiole ! 9 Il n’y avait pourtant pas de quoi en faire un drame. Un copain belge, cinéaste et anthropologue, m’avait proposé de l’accompagner un mois au Guyana pour couvrir la recherche et la rencontre d’une mystérieuse tribu aborigène jusque-là peu approchée par les Blancs. Delmotte connaissait mon passé. Il était l’une des rares personnes que j’avais revues après avoir changé de vie. Il pensait que je tiendrais le coup physiquement malgré les difficultés de la forêt amazonienne. Restait à convaincre Alain Castelain, rédacteur en chef des Nouvelles de Beauce, grand gourou de la presse locale. Et là, j’avais fait un bide absolu. – Écoute, Alex, ce n’est pas la place d’un gars de chez nous, avait-il objecté. Pour l’étranger, on utilise les dépêches de l’AFP. On paye assez cher l’abonnement. Notre job, c’est la locale. Tu n’es pas à Paris. Comme je protestais, la suite fut un brin moins poétique : – Je crois que tu pètes plus haut que ton cul, glapit Castelain. Dis-toi une bonne fois pour toutes qu’ici, aux Nouvelles de Beauce, on parle de la Beauce. Et pas des Zoulous ! ajouta-t-il en pointant vers moi un doigt sentencieux. – Ce sont des Indiens, pas des Zoulous, tentai-je de rectifier, juste pour dire quelque chose. – Justement. En locale, on parle de nos Indiens à nous, des tribus d’ici. C’est pour cela que les gens nous achètent. Tu veux chasser l’Indien ? OK ! Mais tu prends le Sioux des plaines du Thymerais ou l’Apache des collines du Perche. Quand tu auras découvert un couple de Jivaros réducteurs de têtes qui 10 fête ses noces d’or à quinze bornes d’ici, je te donnerai la une. En attendant, c’est non ! Pour faire bonne contenance, je râlai. Mais je me savais battu. Puis je partis en grommelant. Il paraît que je fais cela très bien. J’étais d’autant plus furieux que je ne doutais pas une seconde que le red-chef ait raison. Il savait que je faisais cela pour moi et pas pour le journal et ses lecteurs. Je commençais sans doute à m’ennuyer dans le ronron de la locale. Dire que c’était moi qui avais choisi depuis trois ans cette façon de vivre après avoir erré dans la moitié du monde entier… En sortant de chez Castelain, j’eus envie de tout envoyer promener une nouvelle fois. Mais c’eut été trop facile. J’avais déjà fui si souvent. D’une certaine façon, d’ailleurs, je continuais à fuir chaque jour dans cette ville et à travers ce métier. Si je restais, c’était pour ne pas reculer davantage. Et tant pis pour mon orgueil bafoué ! Je passai de mon bureau un coup de fil désolé à mon copain belge pour l’avertir qu’il devrait se passer de moi. Je le trouvai moins déçu que prévu. Je raccrochai un peu plus dépité. En partant, je tombai sur Henry la Science, auquel je racontai le refus de mon projet et mes envies inachevées de coller ma démission sous le nez de Castelain. – Tu as raison, petit. Il faut d’abord penser à assurer les fins de mois ! me rappela sagement Henry quand je lui confiai mes malheurs. Tu devrais chercher un poste sur Paris, puisque ça semble ton ambition. – Je ne peux pas aller à Paris, Henry. – Pourquoi ? – Oh, ce sont de vieilles histoires. Sans intérêt. 11 – Écoute, cela fait trois ans que je te connais et je ne sais à peu près rien de toi. Bien sûr ce sont tes affaires, mais on dirait que tu transportes quelques sacrés cadavres dans ton placard à souvenirs. Je regardai le vieux bonhomme avec amitié. Il avait raison. Mais j’avais choisi de ne rien dire à personne pour pallier toute envie de commisération ou de curiosité. Toute crainte de honte, aussi. Et puis je ne voulais plus donner prise à la souffrance. Henry, c’était avec un « y ». Et son patronyme ornait deux bonnes lignes de sa carte d’identité. HenryHubert Merlaud de Chabancourt. Il devait être comte, marquis ou quelque chose d’approchant. Mais il s’en moquait comme d’une guigne, et ici tout le monde le surnommait Henry la Science. Un surnom venu du fond des âges journalistiques qui avait pris racine dans sa passion des livres. Ce type était un lecteur forcené qui cultivait les bouquins aussi intensivement que les céréaliers beaucerons leur blé. Aux Nouvelles, il était secrétaire de rédaction. C’est lui qui corrigeait nos fautes d’orthographe, transformait nos barbarismes en français écrit et réparait nos fréquentes pannes de style. Ça lui faisait un sacré boulot. Mais il assurait, assis sur ses quarante ans de métier. Pourtant, dans six mois, il partirait, retraite en poche, rejoindre en permanence ses bouquins poussiéreux et sa femme si souvent patraque. Lui s’en moquait, de partir. Moi, je regretterais ses conseils, sa culture. Pourtant nous n’étions pas si proches. Nous ne nous étions jamais vus en dehors du journal. Pas un pot, pas un déjeuner ensemble en deux ans. Mais il y avait quand même une affection partagée, un peu sourde, mais réelle. Je le saluai pour sortir dans le froid, déjà décidé à digérer ma défaite en 12 compagnie de quelques verres de Bushmills, en provenance directe de la verte Irlande. Bravant l’air glacé de janvier, j’allai m’enfermer seul dans le pub de Loïc Cloarec, un Quimpérois émigré en Beauce pour ouvrir un pub… Chez lui, il y avait même l’une de ces cabines téléphoniques rouges typiquement british. Elle ne servait qu’au décor, mais Loïc m’avait dit que certains clients de fin de soirée avaient tendance à la confondre avec les toilettes. Ce qui expliquait sans doute le sourire figé de Sa Majesté très britannique, dont le portrait officiel, en couronne et gants blancs, était accroché au mur de la cabine. Mon honneur et mon orgueil bafoués méritaient bien une biture : ainsi fut fait. Je ruminai ma colère pendant trois bonnes heures, sans compter les verres qui s’agitaient devant moi. Huit ? Dix ? Loïc me dirait ça demain, si j’avais assez de courage pour repasser la porte de chez lui et payer la note. Mais, déjà, je pus sortir sur mes deux jambes. Ce n’était pas si mal… À demi réveillé par le froid extérieur, j’ironisai sur moi, comme à chaque fois que j’avais trop bu. Il me fallait bien un responsable et le seul que je trouvais crédible était moi. Je chargeai ma petite personne d’à peu près tous les maux de la création. Je songeai au qui bene amat bene castigat, « qui aime bien châtie bien », vieux proverbe de mes lointains cours de latin chez les Pères jésuites. Cela tendait à prouver que je revenais presque au pays des gens qui marchaient droit. Il était quatre heures du matin. Chartres somnolait encore dans son manteau de nuit. J’avançais à petits pas vers mon appartement, un deux pièces arraché à un ancien hôtel particulier qui avait belle allure, où personne ne m’attendait. J’empruntai 13 la rue au Lait, qui portait si mal son nom. Il y faisait sombre même en plein jour. Et les façades en vis-àvis des maisons médiévales à pans de bois s’approchaient jusqu’à presque se toucher au fur et à mesure qu’elles s’élevaient. C’était pourtant une ruelle où les voitures passaient encore pour descendre vers la place Saint-Pierre et les anciens remparts, devenus le boulevard extérieur de la ville. Dire que trois millions de touristes se traînaient là en été ! Mais, cette nuit, pas de problème. La ville était à moi. Déserte sur toute la ligne. Je n’apercevais que quelques sacs-poubelles mal alignés qui attendaient la benne à ordures contre des murs qui, en huit siècles d’existence, en avaient vu bien d’autres. Rien qu’au petit nombre de sacs gris-bleu, fournis par la commune, je voyais que le restaurant La Table d’Arthur, et sa « spécialité goûteuse de haricot de mouton », comme l’affichait une publicité peinte en lettres gothiques sur la devanture, n’avait pas fait une grosse recette la veille. Je comptai les sacs, juste comme ça : « Un, deux, trois, et quat… » Au bout du quatrième, je vis une chaussure que je crus un instant abandonnée là par un pied récalcitrant. Mais, très vite, je constatai qu’il y avait une chaussette et un pied dans ladite chaussure… Et puis tout le reste d’un corps derrière. L’homme, c’en était un, s’était endormi derrière les sacs-poubelles. Endroit étonnant ! Mais, tous les goûts étant dans la nature, je n’y trouvais rien à redire. Je ne croyais pas rencontrer ce soir quelqu’un de plus allumé que moi. Et puis, d’un coup, je ne fus plus amusé. Je compris qu’il était mort. Le type avait le crâne défoncé. Un mal qui ne passait pas avec de l’aspirine. 14 En plus je connaissais cet homme. C’était Varize, l’un de mes collègues journalistes des Nouvelles. Je ne bougeais pas. Impossible. Je regardais fixement le cadavre étalé comme un tas de chiffons jusqu’à ce que mes yeux écarquillés en pleurent de froid. J’avais pourtant eu l’habitude il n’y a pas si longtemps. Mais s’habitue-t-on jamais à la mort ? Ce soir, de nouveau, elle était venue à moi dans une ville paisible où je ne l’attendais pas. J’étais pris par surprise. Je regardai encore Varize, son long corps maigre vaguement assis dans un coin de mur. Une partie de moi criait : « Bouge-toi, appelle un médecin ! » Mais l’expérience me soufflait qu’il n’y avait rien à faire, que le garçon endormi là ne reverrait jamais un lever de soleil. Varize était plus mort que mort. Ce qui me choquait le plus, c’était sa cravate de tricot bleu remontée en bataille autour du cou. J’agis. Enfin. Et je la remis d’aplomb. Geste dérisoire qui me ferait jeter de n’importe quelle école de police. Mais je me sentis quand même soulagé. La peur qui m’avait saisi au contact de la mort s’était dissoute. Je fouillai mes poches à la recherche de mon téléphone mobile, que je ne trouvai évidemment pas. Où l’avais-je encore oublié ? Je cherchai du regard une cabine téléphonique. Il n’y en avait aucune dans cette étroite rue mais je savais en trouver sur la place de la Cathédrale. Hasard, j’avais sur moi une vieille carte de téléphone. Et la cabine fonctionnait. Un vrai miracle qui me permit d’appeler la police. – Hôtel de police, j’écoute… – C’est Alex Théraube, des Nouvelles. – ‘Soir, Alex. Rien pour toi mon vieux. Le front est calme. Quelques malades à transporter, même pas un petit suicide. 15 J’avais reconnu la voix de basse de Dufilho, un jeune flic en tenue, originaire de Béziers, qui rongeait son frein en Beauce en attendant une mutation pour retourner dans le Sud. Au demeurant un type sympathique. – D’accord, Dufilho. C’est moi qui ai du neuf ce soir. Je suis tombé sur un cadavre en basse-ville. Le ton du policier se fit sérieux : – Je t’écoute, Alex. C’est pas des conneries au moins ! Tu as une voix bizarre. Il était drôle, l’homme à la casquette ! J’avais une dizaine de whiskeys derrière la cravate plus le cadavre d’un collègue sur les bras. Et il trouvait que j’avais une voix bizarre. – C’est on ne peut plus sérieux, lui dis-je. J’ai trouvé le corps de Michel Varize, qui bosse avec moi aux Nouvelles. Il a le crâne défoncé. Au bout de son fil, derrière le standard de l’hôtel de police, j’entendis l’autre hésiter. À l’évidence il se demandait si les supposés joyeux drilles qu’étaient les journalistes n’étaient pas en train de fêter le premier avril avec trois mois d’avance. Enfin, il se décida : – Et il est où, ton mort ? – Ce n’est pas mon mort, Dufilho, c’est le tien maintenant, répondis-je sèchement. Je l’ai trouvé rue au Lait. Juste à côté de La Table d’Arthur. – C’est bien sûr, hein ? Oh, putain ! Bon, tu ne t’affoles pas. Je t’envoie du monde. Tu restes sur place et tu ne touches à rien. « Clic ! » Le silence était revenu. La tension que j’avais sentie monter en moi au fur et à mesure de ma conversation avec Dufilho était retombée d’un coup. Évanouie. Le flic avait certainement cru que je pouvais craquer et piquer une 16
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