Elle vivait dans ton ombre - Page 2 - test Luc Levasseur Elle vivait dans ton ombre Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-288-3 Dépôt légal : Avril 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 Chapitre I Le grand basculement Montpellier, mercredi 14 mars 1990. Thomas sortit du lit en s’étirant. Il était en sueur malgré sa nudité. Il se dirigea vers la salle de bains et se remplit un verre d’eau au robinet du lavabo. Il le but d’une traite pour éteindre le feu qui le brûlait. Il en avala deux autres sans reprendre son souffle. Il n’avait pas l’habitude de se saouler et n’avait pas l’intention de commencer. Il regretta, néanmoins, de ne pas avoir une bouteille d’alcool sous la main pour éliminer les souillures dont son corps et son esprit devaient être purifiés. Faute de mieux, il but un quatrième verre d’eau. Puis un autre encore. Il reposa enfin le verre sur le bord du lavabo et resta un instant immobile, la tête baissée, se grattant doucement la nuque. Il aurait voulu que tout le monde sache qui il était vraiment. Son existence quotidienne avait pris, au fil des ans, un sens qu’il ne se sentait plus capable de suivre. Cela lui paraissait déjà incroyable qu’il eût pu tenir jusqu’à ce jour. Malgré une réussite professionnelle incontestable, il s’était toujours senti 9 comme inexistant. Il n’avait fait qu’habiter dans le corps d’un d’autre, négligeant du même coup sa propre existence. Toutes ces années étaient passées pour rien. À l’approche de la quarantaine, il se sentait aussi incapable de continuer de jouer le jeu, que de jeter le masque et de vivre enfin pour lui-même. Dehors il faisait froid. Il le sentait dans son corps. La vieille blessure, dont la cicatrice lui barrait le flanc droit, l’en avait prévenu depuis la veille. Cependant, un soleil radieux incendiait les rideaux, gage d’une fin de journée plus douce et, somme toute, agréable, comme celle de la veille. Après l’hiver qu’il avait subi dans la région parisienne, et qui n’était pas terminé puisqu’il n’était encore que le quatorze mars, c’était un grand soulagement. Il avait eu si froid, avec toute cette neige qui s’était plaquée, comme de la gale, sur les pelouses, sur les toits, et même, il l’aurait juré, sur ses organes, et qui s’était accrochée ainsi durant un temps qui lui avait paru interminable. Un grondement monta du lointain, s’amplifiant rapidement. Thomas s’approcha de la fenêtre. Le train en provenance de Paris passa dans un grand bruit de ferraille sur la voie qui longeait la rue Du Guesclin, se dirigeant vers la gare de Montpellier, toute proche. Des voyageurs fatigués par une nuit de mauvais sommeil, encombrés de bagages, se rapprochaient d’un pas incertain des portes des wagons. Cela lui rappela qu’il n’avait pratiquement pas fermé l’œil de la nuit. Les jambes légèrement flageolantes, il se sentait pourtant bien, mieux en tout cas que ces derniers temps. Ni le souper bien arrosé de la veille ni les ébats amoureux, qui s’étaient prolongés jusqu’aux premières heures du jour, n’avaient laissé de trace 10 dans son corps. Au contraire, une joie, un bonheur même, indéfinissable l’avait investi. C’était sûrement un signe favorable du destin que d’avoir ainsi pu retrouver si facilement ce studio meublé qu’il avait occupé douze ans auparavant, lors de ses premières vacances impécunieuses à Montpellier. C’était une autre époque, une autre vie même, à laquelle il ne voulait plus penser. Il n’y avait d’ailleurs rien de cette existence-là dont il eut aimé se souvenir. Il n’avait pas de passé, il préférait croire qu’il était né la veille. Il avait l’impression d’être au sommet d’une haute montagne. Même si, au-delà, la voie ferrée, l’amas serré des maisons et des immeubles de la ville barraient son horizon, son regard portait à l’infini, audelà de tout ce qu’il voyait. La vie était là-bas, mais il ne savait pas très bien ce que ce mot signifiait vraiment. Il était un embryon dans la matrice du monde. Quelque chose encore informe. Peu lui importait, le moment n’était pas encore venu de penser. C’était cela sa vie, un vide qu’il allait devoir remplir. Un couple de personnes âgées passait lentement sur le trottoir, juste sous la fenêtre, fort heureusement sans lever les yeux, mais, par réflexe, Thomas se recula vivement. Il se tourna vers le lit. La fille était toujours là, étalée sur les draps défaits, exhibant dans son sommeil impudique les traces séchées de leurs ébats nocturnes. Aussi incroyable que cela pouvait paraître, Thomas se sentait amoureux de cette parfaite inconnue qu’il n’avait rencontrée que la veille et dont il avait même oublié le prénom. Cela ne l’inquiétait pas, bien qu’elle eût pu être une prostituée 11 occasionnelle. Il avait toujours eu la faculté de contrôler ses sentiments. Il savait les laisser envahir son corps sans jamais lui monter à la tête. La jeune femme, quel que fût son nom, n’avait fait aucune difficulté pour accepter son invitation à souper et c’était tout naturellement qu’elle l’avait suivi, sans poser la moindre question, sans que rien d’essentiel eût été dit. De fait, ils n’avaient pas, à proprement parler, dialogué durant la soirée. Il s’était seulement contenté de demeurer le plus conscient possible de cette nouvelle vie qui commençait, de rester attentif aux détails les plus ordinaires, comme sa respiration ou les odeurs des rues. Mais, maintenant qu’il était réveillé, il se sentait incapable de la supporter plus longtemps, ce qui ne diminuait nullement le sentiment presque physiquement décalé qu’il sentait en lui. Il avait l’impression que c’était un double de lui-même, proche à se confondre avec lui, qui éprouvait de l’amour alors que lui-même n’était qu’indifférence. Il s’accroupit près du lit et l’observa un moment. Son prénom lui revint à l’esprit, Corinne. Il eut un instant d’hésitation, puis il tendit la main et la secoua doucement par l’épaule. – Réveillez-vous, dit-il. Corinne ouvrit un œil et lui sourit. Il faillit se laisser attendrir par sa beauté et par la grâce qui transparaissait dans ce simple mouvement de l’œil. – Que se passe-t-il, demanda-t-elle ? – Il ne se passe rien de spécial. Il faut que vous partiez. Corinne ne bougea pas. Elle continuait de sourire. 12 – Tu n’as pas été heureux avec moi ? Elle eut un geste tendre vers Thomas qui se recula légèrement. – Allons, lève-toi ! – Dis donc ! dit-elle d’un air amusé tout en se levant. Elle était encore plus belle qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Éblouissante même, malgré la nuit blanche et ses cheveux défaits. Ses seins tendus et ses hanches fermes, qui, il le savait, tenaient leurs promesses. Ce qui surprenait surtout Thomas, c’était l’attitude de Corinne. Habillée ou nue, elle se comportait comme une adolescente innocente et virginale. Comme une jeune fille amoureuse pour la première et dernière fois, comme on l’est à cet âge, sans aucune arrière-pensée. Son regard limpide semblait l’envelopper, l’irradiant d’amour. Il avait l’impression d’entendre parler ses yeux qui lui disaient : « Je t’aime. Je t’aime ». Il dut faire un effort pour s’en détacher. – Tu n’es pas content ? – La question n’est pas de savoir si je suis content ou pas. Nous avons passé ensemble un moment que, pour ma part, j’estime très agréable, mais… – Seulement agréable ? – Super, si tu veux, mais cela s’arrête là. – Mais, je ne veux pas que nous nous quittions ainsi. Ce n’est pas possible. Elle parlait d’une voix douce et tranquille. – Qu’est-ce qui n’est pas possible ? – Qu’on ne se revoie plus ! 13 – Je ne vais quand même pas t’épouser parce que nous avons fait l’amour cette nuit. Cela s’est passé par hasard ! Corinne se redressa vivement, mais toujours sans la moindre agressivité. – Par hasard ? Comment cela, par hasard ? dit-elle avec une certaine fougue. – Nous nous sommes bien rencontrés par hasard, n’est-ce pas ? – Ça, d’accord, mais de là penser que j’aurais pu suivre n’importe qui… – C’est pourtant ce que tu as fait… Je suis n’importe qui ! – Pour qui me prends-tu ? Son regard limpide donnait le vertige à Thomas. Il dut faire un effort pour lui répondre. – Pour une gentille fille qui aime bien faire l’amour, qui le fait bien. Je ne vois aucun mal à cela. Au contraire, puisque j’en ai profité. – Alors ? Elle avait dit cela d’une voix de petite fille. Thomas se sentit encore plus désarmé. Il détourna la tête pour cacher son trouble. – Tu veux peut-être de l’argent ? Elle ne répondait pas. Il la regarda de nouveau, s’efforçant de demeurer impassible. – Dans ce cas tu aurais dû le dire avant. Je n’ai pas du tout l’habitude de payer pour faire l’amour. Elle le regardait, l’air étonné. – Eh bien ! Quoi ? Tu m’as suivi sans que je te le demande. – Mais, il n’a jamais été question d’argent. – Alors, tu peux t’en aller. 14 Il lui tendit ses vêtements et commença à s’habiller lui-même. Elle se leva comme à regret et prit les vêtements. – Puis-je au moins prendre une douche ? – Si tu veux, mais je n’ai aucune serviette à te passer. Corinne regarda autour d’elle comme si elle découvrait le studio. Elle alla jusqu’au lavabo et se débarbouilla rapidement. Quand elle fut prête, elle s’approcha de lui sans oser le toucher. – À bientôt ? Il ne répondit pas ; elle sortit, l’air triste. * * * Resté seul, Thomas repensa au luxueux bureau de son entreprise de placement d’informaticiens. Il se revoyait entrant dans l’immeuble cossu du boulevard Suchet dans le seizième arrondissement, à Paris, respectueusement salué par le concierge. Puis, derrière son bureau directorial, un homme en complet anthracite en face de lui. C’était une situation qui se répétait plusieurs fois par jour. Il se rendait maintenant compte que pendant toutes ces années il avait vécu mécaniquement. « Passez-le-moi ! », « Allô ! Monsieur Dubois ? », « Oui ! », « Il faut absolument que nous nous voyions le plus tôt possible. » « Je vous repasse ma secrétaire, qui vous fixera un rendez-vous ». Tous ces mots qu’il avait répétés cent fois en s’efforçant d’y mettre quelque conviction n’avaient plus aucun sens pour lui. 15 Il ne se sentait pas mieux, chez lui, dans la salle à manger de style Renaissance hollandaise qu’il avait pourtant choisie lui-même. Les repas, plus tristes les uns que les autres, avec Élisabeth, sa femme, et Steeve, qui lui apparaissait déjà comme un étranger à cinq ans, bien qu’il fût incontestablement son fils. Cette famille lui avait toujours été étrangère, mais il n’avait commencé à en prendre conscience que depuis peu. Steeve, Élisabeth et les autres étaient aussi différents de lui que s’il avait débarqué d’une lointaine galaxie. Il en avait toujours été ainsi ; leurs relations n’avaient été que malentendus et quiproquos. Thomas pensait à tout cela, sans amertume. Il avait même le sentiment étrange de ne pas être personnellement concerné, de n’être qu’un observateur au milieu d’une faune qu’il considérait avec indifférence. Cela avait été le cas la dernière fois où il avait dîné en famille. Ce repas avait été un modèle du genre. Thomas épiait Élisabeth, une magnifique brune, grande et robuste. Il avait toujours été sensible à cette carnation ferme que l’on trouve chez les artistes de cirque, qui donne une attitude altière et une allure saine. Betty, tout le monde l’appelait ainsi, avait la mine boudeuse, comme toujours. Elle jouait nerveusement avec sa fourchette dispersant les aliments dans son assiette. – Si nous allions à Cabourg pour le week-end ? avait-elle dit. On annonce un temps magnifique. Il avait, bien entendu, dû acheter une maison au bord de la mer. Cabourg n’avait pas été un choix ; ils y étaient le jour où il en avait eu assez de ses perpétuelles réclamations. Il avait accepté la première proposition de l’agence immobilière la plus proche. 16
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