La rançon des plaisirs, Volume 1 - Page 1 - test Alain Blond La rançon des plaisirs Histoire de femmes, chroniques d’une jeunesse agitée « … Ne point tout accorder à la galante qui vous aime, c’est vouloir seulement vous contenter vous-même » Première époque 1775-1781 Volume 1 Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-834-6 Dépôt légal : Janvier 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Lecture strictement réservée aux adultes Alain Blond © 2005-2008 5 Fable romanesque et surnaturelle, exquise plaisanterie, ou fermeté de langage d’un véritable récit historique… Que peut-il en être vraiment ? 7 Préambule « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment » (Alfred Jarry) La narration est certes longue ! Mais cette langue parfois lyrique, incluant la licence à sa palette, fallut-il en amputer son récit, des langages de l’amour pour autant ; et cela dès sa sortie du purgatoire ? Assurément non ! En tous cas pas sans nuire au ton ni aux effluves des parfums scandaleux qui s’en échappent parfois. Baignez-vous dans ce siècle « des lumières », dans les complots romanesques hourdis sous les dorures et les lambris, glissez-vous de délicieuses débauches en douces dépravations dans les alcôves, croisez les « grands », Beaumarchais, Diderot, Charles d’Eon, Fragonard… Autant que les petits, les tout petits, les minuscules-même, les sans-grade et anonymes de l’histoire. Femmes naturellement, par majeure essence, puisque c’est-là surtout leurs histoires, à la croisée des chemins de la maison de Couzac, Picarde altière demeure qui résonne encore de mille gémissements et soupirs, de tempêtes de caractères, de galopades de chevaux et de coups de mousquets… Et puis visitez le Paris populaire, celui des salons, celui des rues encombrées, celui des échoppes des écrivains publics, des marchands de cire et de chandelles de la rue des Bourdonnais, des odeurs fortes. Errez tout pareillement en la province jusqu’aux marches du royaume, dans cette relation 1 singulière rédigée au fil des jours d’une vie, derrière les pas d’un 1 De relater, raconter, narrer. 9 jeune aristocrate désargenté, précepteur libertin et libre-penseur. Relation 2 insolite, emprunte de fantastique, de paranormal, mais aussi de libertinages naturellement, d’arts et d’incroyables pérégrinations romanesques… Et justement, fable romanesque, ou véritable récit historique, qu’en estil vraiment ? 2 De relater, raconter, narrer. 10 Chapitre premier « Il est permis aux jeunes gens de n’être point toujours sage » AUTOMNE 2004, … Lorsque je fis, il y a quelques années, l’acquisition par un imprévisible héritage d’un lointain et inconnu oncle (ainsi ne sont-ils tous pas d’Amérique), de cette vieille demeure, vénérable par les origines et l’âge, mais bien piteuse par l’état déplorable dans lequel elle se trouvait alors, je ne pouvais une seule seconde me douter quelle découverte je serai amené à faire lors des toutes premières visites que j’allais lui rendre, et celles qui s’en suivraient… C’est dans le minuscule et ancien Marquisat de Couzac, aux confins sud de la Picardie, presque en terres maritimes, en pays de Somme, que je me rendis donc il y a quelques mois, presque une année, afin de constater quel patrimoine je venais donc de recevoir providentiellement, de ce parent dont je ne connaissais même pas l’existence quelque temps auparavant. Je m’installai lors de mon arrivée, au seul hôtel du coin (un boui-boui à peine salubre avec toilettes à la Turc sur le palier, et chasse d’eau suspendue, à chaînette), dans le village voisin. J’y appris donc, par une rumeur entendue lors d’une conversation surprise au bistrot du bas, entre deux autochtones largement pris de vin, qu’une sorte de légende (que personne n’avait d’ailleurs pu m’expliquer ensuite, aux origines douteuses) entourait la bâtisse qui m’était tombée du ciel. Il s’agissait plus particulièrement de la sulfureuse et romanesque réputation de son ancien châtelain, dont on me dit aussi qu’il fut autrefois maire ici, propriétaire jadis de cette ruine que je m’apprêtais à investir. On me souhaita avec mépris et cynisme, se moquant dans mon dos comme je le supposai, beaucoup de courage, puis on se retourna. C’est vrai que les « estrangers » de Paris ne sont jamais les bienvenus dans ces campagnes (comme dans toutes les autres), et qu’ils le sont d’autant moins quand ils se prévalent d’une quelconque légitimité, ou 11 d’un projet fou de s’y installer. Malgré cette adversité, je persistai à vouloir rester, et ne pris pas pour argent comptant le conseil (une suggestion appuyée plutôt dirais-je), de remonter dans ma voiture et de repartir comme j’étais venu, en oubliant cette ruine héritée, sans-même l’avoir visitée. C’était sans compter sur le fait que je n’aime guère qu’on me dicte ma conduite. Ma curiosité pour l’histoire, et plus particulièrement pour ce genre de légende, titilla bien vite mon instinct cérébral, me poussant en outre à ne pas remettre au lendemain ma recherche du lieu. La nuit menaçait inexorablement de tomber sur cette médiocre et pluvieuse journée de décembre dont nous venions de supporter encore aujourd’hui les caprices de climat… Vers dix-sept heures environ, muni de ma précieuse et inséparable carte Michelin, je trouvai sans grande difficulté le lieu dont il s’agissait ; traversant par une route défoncée et caillouteuse ponctuée de fondrières boueuses un grand bois lugubre, dont les arbres lançaient leurs bras décharnés et squelettiques à l’assaut d’un ciel bas et humide qui allait se refermer semble-t-il sur moi. De part et d’autre de ce chaotique et étroit chemin baigné par le crépuscule, de glauques marécages dégageaient leurs épaisses et inquiétantes brumes cotonneuses et blanchâtres. Elles semblaient absorber les berges, n’en laissant apparaître que d’effilochés fragments d’une friche aquatique et inhospitalière, se noyant en ces eaux verdâtres presque noires, énigmatiques et troubles. On serait cru dans le décor d’un film d’horreur, d’où surgirait un vampire assoiffé de sang. J’en eus des frissons. Les brumes montèrent très lentement, de plus en plus haut, enveloppant tout, happant tout, s’insinuant lugubrement partout de leur étreinte, embrassant le moindre air libre, pour le corrompre à leur cause, plaquant toutes les odeurs au sol. La nuit acheva peu à peu de tomber, me donnant dans cet environnement hostile de nouveaux frissons irraisonnés au bas du dos, sans doute dus à l’apparente hostilité manifestée par mes hôtes végétaux. On avait bien voulu me dire qu’il allait ma falloir franchir un bois appelé forêt de « La Morte-Vieille » ou de « La Morte-Folle », je ne sais plus trop, au milieu de laquelle en tous cas se trouvait une espèce de mauvais marais dont la légende disait qu’il dévorait depuis toujours les visiteurs mal intentionnés et ceux qui s’y égaraient malheureusement, forêt tranchée d’un chaotique et inutile chemin. Je dis inutile, car il ne semblait mener nulle-part. Incrédule à cette légende, je finis enfin, au terme d’une bonne demi-heure d’une conduite peu rassurée, par découvrir les restes massifs d’une vieille et forte maison, à la facture architecturale caractéristique du baroque et des « Lumières », bâtisse appelée avec un ton instinctif de mystère entretenu par ici, « le château ». Elle en avait en effet un peu l’aspect, modestement bourgeois, sans extraordinaire allure, simplement cossue quoique fort délabrée. Je me demandai alors depuis combien de temps plus personne n’avait vécu ici ? Depuis fort longtemps manifestement, des dizaines 12 d’années au-moins, difficile à dire. Et puis d’abord, qui voudrait bien encore loger ici, en ces lieux lugubres, détestables et moites ? Il n’y avait rien, c’était au bout de nulle-part. Et encore, nulle-part serait une destination plaisante en rapport à cette maison où les ténèbres paraissaient avoir pris possession de tout ce qui y fit sans doute jadis la vie, laissant allées, murs, toits, jardins, escaliers et fenêtres, même les restes d’un pauvre bassin où jadis des naïades aux poitrines généreuses, avaient barboté dans une eau généreuse, avec ses sculpturaux motifs de plomb moitiés arrachés, d’où émerge encore, comme une rescapée, la silhouette de deux nymphes, l’une étêtée, l’autre manchote. Même le petit cimetière adjacent, dont on pouvait soupçonner l’ombre obscure des croix penchées et des tombes, éclairées seulement par la lune, et où pas l’ombre d’un croque-mort n’avait du s’aventurer ici depuis bien-bien longtemps, enfin tout… Tout, absolument tout, était promis à une agonie lente et repoussante, s’opposant aux allants du visiteur que j’étais, et aux projets que j’aurai pu avoir en tête. Ce qui avait été une accueillante gentilhommière au temps de sa splendeur, était constituée à de trois ailes dont une façade principale du plus bel effet encore, pour peu qu’on fit preuve d’imagination, coiffées d’un toit en ardoises d’un gris irisé tirant sur le noir, duquel apparaissait ça et là , tel un squelette, les assemblages de charpentes dénudées par le vent et les âges. Il se dégageai de tout cela une sorte de morbidité fascinante qui me fit hérisser le poil, comme si cette bâtisse fut un cadavre abandonné à sa lente putréfaction, et qu’on ne put l’y soustraire sans bouleverser l’ordre voulu par la nature. Ce qui me surprit dans cet environnement de délaissement où tout parut soit figé, soit mort, fut deux statues de femmes qui trônaient justement dans ce cimetière, caparaçonnées d’un lierre bienveillant qui dissimulait une grande partie de leur corps, sous les arbres, aître aux croix sépulcrales envahies et à peine visibles. Mon « château » était flanqué sur ses deux étages, d’alignements de hautes fenêtres, ou plutôt de ce qu’il en restait pour certaines, chacune surmontées d’un linteau de pierre formant un arc de cercle léger, lui-même recouvert de ce qu’il subsistait d’une feuille de zinc ou de plomb grisâtre, enfin du-moins là où elle était encore en place. Décoré, autant que je pus le voir par cette blafarde lumière lunaire, avec une élégante simplicité, sa façade ne s’ornait d’aucun attribut guerrier, mais s’agrémentait ma foi de décors romanticobaroques encore en très bon état, avec leurs balustres. La brise, en de lugubres hurlements, secouant les arbres, s’engouffrait avec cœur dans tout cela, la plupart des huisseries étant ouvertes à battre au vent, détruites ou brisées, des vitres aux fenêtres manquant un peu partout, les portes baillant, là où elles n’étaient pas arrachées et cassées… Tout en cette demeure autrefois somptueuse, pourtant m’inspirait la magnificence et la grandeur 13 d’autrefois, avec le culte des arts et du confortablement beau, poivré d’un petit quelque chose d’indicible, comme d’une âme errante qui en entretenait l’ultime flamme vitale pour ne pas que la vie s’éteigne là tout à fait. Cette maison, quoique piteuse (et le mot est-il encore bien faible) aujourd’hui, me donnait le goût que son maître, dont je ne savais rien encore mais pus percevoir l’empreinte immatérielle, fut attaché à la curiosité précieuse et aux plaisirs de son temps… Il n’aurait plus manqué qu’un clair de pleine lune, du croassement d’un corbeau, d’un envol de chauves-souris, du hurlement plaintif d’un loup ou du hululement d’une effraie, pour que le tableau soit complet ; mais voilà , rien de tout ça, je jouai inconsciemment et simplement à me faire peur ! Et tout y concourait. Pas de lune visible hors un croissant perçant derrière un effiloché de nuages, un ciel partiellement bouché, et qui menaçait de faire s’abattre sur moi un déluge d’apocalypse, qui d’ailleurs survint bel et bien plus tard. J’avoue encore aujourd’hui, et même si je n’y cédai pas, que je n’eus alors qu’une seule envie, me sauver, m’enfuir inexplicablement à toutes jambes, prenant en pleine figure la plupart de mes souvenirs et cauchemars d’enfance, les maisons hantées, les fantômes, les créatures velues nocturnes aux longues griffes, les morts vivants et autres revenants d’outre-tombe à la Michael Jackson, qui allaient me taquiner avec acharnement jusqu’à mon départ. Mais non, non-non, il me fallait résister à l’épouvante que je me fabriquais de toutes pièces, surmonter cette probation qui m’était là soumise. Il me fallut force de convictions et de raison pour me ressaisir et entreprendre la sommaire visite de « MA » ruine… Toutefois si elle me permettait et se pliait à une exploration, sans me précipiter dans des crocs acérés, dans des pattes griffues, ou plus traditionnellement dans quelqu’oubliette ou cul de basse-fosse, à la façon de Jean Gabin dans le « Tatoué ». L’exploration qui s’en suivit, fut rapide, presque menée au pas de charge, les sangs glacés. Je ne parvenais guère à ne pas céder à la frousse qui me tenait le ventre, sursautant à chaque craquement du sol sous mon pas, à chaque claquement de portes, à chaque courant d’air faisant battre les restes de volets encore accrochés à leurs gonds, aux frôlements d’ailes des oiseaux nocturnes qui siégeaient ici en paix sous ces toits percés. Je me hasardai plus tard, réunissant mes dernières onces de courage, à celles qui me restaient de curiosité, à sonder les caves dans l’obscurité de ces allées souterraines, m’y enfonçant par attrait imprudent peut-être, au risque de m’y égarer où là encore, d’y être happé par je ne sais quel monstre descendant du forgeron Vulcain, maître des enfers. J’entendis au loin, bien en hauteur, par les soupiraux brisés eux aussi, le martèlement de l’averse s’écrasant sur le sol et les arbres au dehors. Dehors justement, la pluie redoublait de violence. Il faisait nuit, 14
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