La Coliopast - Page 1 - test Olivier Silvestre La Coliopast Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-8121-0046-8 Dépôt légal : Janvier 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 L’auteur, informaticien paraplégique à la suite d’un accident de moto, a découvert le bonheur d’écrire alité dans un centre de rééducation. 5 Chapitre 1 La BMW rutilante gisait sur le bas-côté juste à la sortie du rond-point. Elle paraissait neuve à l’exception de la roue avant droite affectée d’un strabisme convergent très accentué, presque désarticulée. Elle avait dû quitter la chaîne de montage seulement une semaine auparavant. La portière avant droite était ouverte, et s’en échappait une fumée tenace d’un joli bleu. Avec un peu plus de perspicacité, on pouvait distinguer trois minots allongés sur les sièges ou le plancher en train de s’éclater les poumons et la tête de cette fumée. Le Petitmar, appelé ainsi en raison de sa taille et de son prénom, Marcel, que ses potes avaient compressé, comme lui semblait l’être, était répandu sur le plancher avant, une paille dans la bouche, et aspirait des volutes de fumée avec un entêtement qui faisait plaisir, ou peut-être peur à voir. Sur le siège arrière, Sophie et Théo, vingt-cinq ans à eux deux, s’adonnaient avec le même enthousiasme à la même activité. Ils pratiquaient ce qui en l’espace de dix-huit mois était devenu le sport favori d’un trop grand nombre de minots, de onze ans à au-delà de vingt ans : fumer, s’emplir les poumons mais surtout la tête de la combustion de la Coliopast. 7 Chapitre 2 La Coliopast était cette colle géniale qui venait d’être mise au point par Shell Chimie, à Berre, et qui en l’espace de quelques mois avait envahi, non seulement l’industrie automobile, mais aussi le bâtiment, l’aéronautique, la plaisance, etc. Ses principales qualités outre son prix de revient dérisoire étaient : - elle collait quasiment tout (bois, métaux, plastique, tissus, etc.) ; - elle était réutilisable quasiment indéfiniment. Ce qui avait été collé était démontable et remontable dans la plupart des cas sans avoir à remettre de la colle ; - elle pouvait se présenter sous différents aspects (du liquide au pâteux presque solide) ; - elle pouvait se mélanger à beaucoup de matières pour en modifier la consistance, le taux de dilatation, la résistance à l’étirement, etc. ; - elle était très peu toxique. D’après son inventeur, on pouvait la boire et la manger, mais il valait mieux ne pas la fumer. En cas de combustion, elle dégageait une épaisse fumée bleue légèrement euphorisante. 8 Néanmoins, si les doses d’exposition dépassaient le raisonnable, cela pouvait pousser l’euphorie jusqu’à engendrer des comportements inconscients, voire dangereux, ou suicidaires. Le plus souvent se mêlait à la combustion de la colle, celle des autres matières des pièces collées, qui malheureusement étaient très fréquemment fortement toxiques et cancérigènes. Sa mise en œuvre était extrêmement simple : on pouvait l’enduire au pinceau, au rouleau ou au pistolet, la dérouler en cordeau ou tremper les pièces à coller. Dans la plupart des cas, il fallait s’enduire les mains et les outils utilisés d’une paraffine spéciale, ou porter une combinaison et un masque recouverts de cette paraffine en cas d’utilisation au pistolet, pour ne pas risquer de rester collé jusqu’à l’arrivée de secours. Fumer la Coliopast était devenu le passe-temps de presque tous les gamins, mais aussi de quelques adultes. 9 Chapitre 3 Naturellement, les pouvoirs publics s’en étaient émus… seulement après la survenue de quelques regrettables accidents en particulier un : où onze gosses, de douze à quatorze ans, à l’occasion d’une fumerie, s’étaient jetés du sixième étage d’un immeuble en construction juste en face du port, à Berre-l’Étang. Un seul avait survécu, le petit Gustave Androbachi, et dans quel état ! Tétraplégique, il avait perdu aussi l’usage de la parole et ne pouvait s’exprimer pour le moment que par grognements et clignements des yeux. Gustave était le fils du députémaire de Berre, la capitale mondiale de la Coliopast. Et peut-être, comme on dit le malheur des uns fait le bonheur des autres, cet événement avait transformé son père d’ardent défenseur de la Coliopast, car source de revenus considérable pour sa petite commune et probablement aussi pour lui-même, en chef de croisé anti-Coliopast. Les anti-Coliopast y avaient acquis un soutien autant inespéré qu’acharné, mais surtout un personnage qui donnait à leur combat une stature officielle et respectable qui avait tendance à leur manquer. 10 Évidemment, dans l’opinion publique, certains se félicitaient que les premières réactions n’aient pris guère plus d’un an à se faire jour, contrairement à l’amiante où il avait fallu quelques dizaines d’années pour que les pouvoirs publics réagissent et encore plus pour constater des réactions chez la majorité des industriels. Bien sûr, dans le cas de l’amiante les effets étaient constatés, eux aussi, plusieurs années après son inhalation, tandis que ceux de la Coliopast l’étaient immédiatement. D’autres, on pouvait s’y attendre, déploraient la mort d’une vingtaine de gamins et de cinq adultes avant la première réaction. Les mesures suivantes avaient été prises : - l’interdiction de la vente aux particuliers ; - l’obligation pour les entreprises de stocker la Coliopast avec les mêmes précautions que celles appliquées aux explosifs ; - la mise en place d’une formation spéciale sanctionnée par un diplôme dont l’obtention était rendue obligatoire pour pouvoir utiliser la colle (en fait il s’agissait surtout d’un contrôle de moralité et de stabilité psychologique) ; - l’obligation de déclarer les quantités mises en œuvre ainsi que leur utilisation à l’aide d’un formulaire qui pour une fois était assez simple à comprendre et à remplir. Elles étaient considérées, par certains très courageuses et par d’autres, qui réclamaient l’interdiction pure et simple de la production de cette colle, insignifiantes. 11 Comme d’habitude, les moyens pour la mise en œuvre de ces « audacieuses » mesures n’étaient pas au rendez-vous. En particulier les moyens humains de contrôle de leur bonne application et de sanction de leur nonrespect. Seul le formulaire, disponible gratuitement dans toutes les mairies et aussi accessible en ligne, semblait avoir fait l’objet d’une attention à la hauteur des enjeux. Dans ce genre de situation, quand un entrepreneur était pris en faute, il payait pour les dix mille autres qui n’avaient pas pu être contrôlés, mais dont bon nombre étaient a priori et probablement à bon escient considérés comme coupables, en espérant que l’exemplarité de la sanction soit dissuasive. Or, souvent l’exemplarité ne déclenchait qu’une légitime révolte et une solidarité envers le fautif. Comme le cas de l’entreprise Tout-Terrasse dont le gérant s’était pendu suite à la liquidation judiciaire de celle-ci, à cause du stockage non réglementaire de la colle. Ce suicide avait déclenché la fronde des artisans et PME du bâtiment avec barrages de routes et pneus enflammés devant les préfectures. La plupart des entrepreneurs frondeurs étaient convaincus que les contrôles servaient en réalité à fausser la libre concurrence. Il suffisait à un chef d’entreprise de graisser la patte d’un petit haut fonctionnaire pour obtenir le contrôle de son concurrent et ainsi décrocher le marché. Les petits entrepreneurs, qui n’avaient pas les moyens de la mise en œuvre des mesures obligatoires, se retrouvaient devant le dilemme : 12 - ne pas prendre des marchés où les quantités de Coliopast risquaient d’être trop importantes pour rester autant que possible dans la légalité ; - ou ne pas perdre de marché et ne pas appliquer les mesures, avec des risques très réduits de se faire prendre, mais considérables dans le cas contraire. Celui qui se faisait prendre pouvait être à peu près sûr de gâcher définitivement sa vie et celle de sa famille. Il était considéré comme un trafiquant de drogue et risquait en plus une interdiction à vie d’exercer une profession dans un des secteurs d’activité utilisant la Coliopast. Donc, non seulement les pouvoirs publics n’arrivaient pas à endiguer l’extension des fumeries de colle, mais ils étaient sur le point de générer une colère sociale dont ils payeraient bien évidemment les conséquences… aux prochaines élections. Mais dont beaucoup risquaient d’en payer les pots cassés bien plus tôt. 13
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