Roman - Page 3 - test Emmanuelle Nuncq Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-609-0 Dépôt légal : Mai 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 « Enigme ténébreuse à jamais solitaire, il se tenait, de corps comme d’esprit, à l’écart de ses hommes » James Matthew Barrie, Peter Pan I Les Mémoires de L’Infortuné Capitaine Roman Sellington C’était le mois d’avril et les cerisiers étaient au plus beau de leur floraison. Ils laissaient dans l’air de printemps un parfum sucré, faisant danser leurs légers papillons roses au gré des brises. Je venais tout juste d’emménager à Combe Hill et je croyais alors vivre le plus beau moment de ma vie, mais… Combe Hill n’était pas un endroit tout à fait comme les autres, et pour cela surtout, il me plaisait. C’était un point noir entre la lande verte et le bleu du ciel, ma première image de l’Angleterre. Ce château aux allures gothiques bordait la côte sud-est et était le seul domaine visible à des lieux à la ronde. Un véritable château de conte de fées. Le fait qu’il soit au bord d’une falaise, comme prêt de tomber, ajoutait à ses charmes. Les planchers craquaient, le vent s’engouffrait en sifflant, et chacun de ces bruits rendait la demeure vivante, comme peuplée par les 7 fantômes des gens qui l’avaient habitée auparavant. Ses escaliers tortueux, ses plafonds aux allures de nef et ses couloirs étroits menant à des pièces inconnues ensorcelaient mon esprit avide d’aventures et de romanesque. Des armures couvertes de poussière attendaient dans les coins que quelqu’un vienne les réveiller, des tableaux à la peinture assombrie par les ans ornaient les murs, et les visages, dont des peintres tombés dans l’oubli avaient éternisé les traits, semblaient fixer l’au-delà de leurs yeux éteints depuis trop longtemps. Dans le vestibule d’entrée où les visiteurs, les jours de bal, entraient parés de leurs plus beaux atours, un immense lustre dressait ses bougies consumées entre lesquelles étaient tendus d’épaisses toiles d’araignées. Derrière cet immense manoir s’étendait un vaste jardin sur lequel la nature avait repris ses droits depuis longtemps. Les allées étaient recouvertes de mousse et de mauvaises herbes, les buissons croissaient dans toutes les directions, et le lierre grimpait le long de la façade pour recouvrir les fenêtres, grands vitraux en forme de longs arcs cintrés. Des rosiers plantés autrefois dans un souci de symétrie et d’harmonie s’étaient, sans une main humaine, développés avec une vigueur et une beauté incroyable. Des sculptures torturées entouraient la lourde porte d’entrée en bois de chêne, au milieu de laquelle on pouvait voir un heurtoir d’argent en forme de diable. Quelques mois auparavant, j’étais tombée en admiration devant la façade de cet imposant château, décorée de balcons et de sculptures d’un style qui n’était ni tout à fait celui du Moyen Age, ni tout à fait celui de la Renaissance. En voyant ces longues tours noires et élancées, je compris alors que j’avais enfin trouvé la demeure qui hantait mes rêves, 8 et je décidai sur-le-champ de changer complètement de vie afin de venir vivre en Angleterre. Je n’aurais pu nulle part trouver un château semblable, et j’aurai vendu tout ce que je possédais pour l’obtenir. Etrangement, il n’appartenait à personne et le pays me l’avait presque donné. On aurait dit que c’était un soulagement pour les habitants de la région. Peu de temps après m’être installée, je m’aperçus, à force de parcourir en tous sens cette maison où je me sentais enfin chez moi, ne trouvant mes racines nulle part, que quelque chose n’était pas normal dans cette demeure. Un détail qui aurait pu passer inaperçu aux yeux de quelqu’un d’autre, étant donné l’immensité et la multitude des pièces : la chambre qui, au troisième étage, aurait dû selon toute logique faire la même taille que la pièce qui se trouvait juste en dessous d’elle, n’en faisait à peu près que la moitié. Par curiosité, je tapai contre la cloison la plus au nord de cette chambre, là où la pièce aurait dû se prolonger. Comme je l’avais espéré, celle-ci sonnait creux. Une autre pièce se trouvait donc derrière, mais avait été cachée. Je dévalai les escaliers à la recherche de quelques outils, et remontai totalement essoufflée. J’observai le mur. Visiblement, il y avait eu là auparavant une porte qu’on avait décidé de condamner. Les briques n’étaient pas placées de la même manière sur un rectangle de la taille d’une porte. À grands coups de marteau, j’entrepris d’abattre le mur, pleine d’espérance. En cassant les briques au fur et à mesure, je réussis à percer un trou que j’élargis en délogeant les pierres à coups de pieds. Et derrière, je vis là la plus belle chose dont j’aurai jamais pu rêver. Cette pièce était une bibliothèque. Etant amoureuse des livres depuis ma plus tendre 9 enfance, vivant par et pour eux, rien n’aurait su me procurer plus de plaisir. C’était comme un X sur une carte au trésor d’un enfant, Sésame rien que pour moi. La pièce était meublée dans un style hétéroclite : chaque pièce du mobilier appartenait à une époque différente, et pourtant tout s’accordait admirablement, comme si le temps s’était chargé d’arranger les choses. Je restai étourdie pendant quelques secondes, humant l’odeur de poussière et de vieux livres humides. Le petit voltaire en velours rouge et or, usé jusqu’à la trame, semblait avoir été fait pour le bureau en acajou placé devant lui. Sur celui-ci était posé un encrier et des plumes encore tâchées, comme si on venait juste de s’en servir. Les rideaux cramoisis cachant à moitié les fenêtres étaient lourds de poussière, mais ce qui était le plus impressionnant, pour moi, c’était les murs de rangées d’étagères en bois sombre. Remplie d’excitation, je m’acharnai sur le mur afin de pouvoir rentrer dans cette pièce au plus vite. Je vis étalés là sous mes yeux plus de trésors que je n’en avais jamais vus de ma vie. Il y avait des milliers de livres de toutes tailles et de toutes sortes, mais, chose étrange, tous étaient, après examen rapide, antérieurs à la fin du XIXe siècle. Je conçus alors l’idée de les lire tous, l’un après l’autre, dans l’ordre où ils avaient été déposés par la main de leur ancien propriétaire. Il y avait des éditions extrêmement rares, et même plusieurs incunables que je n’osais pas seulement effleurer de mes doigts indignes. Aucun classement n’ordonnait ces livres, on aurait dit que leur dernier lecteur les avait placés là au fil des ans, du hasard et des occasions. À partir de ce jour, je dévorai des dizaines d’essais, de romans, de biographies écrites en anglais, souvent en français, 10 espagnol ou italien. Mon lecteur avait bon goût. On ne trouvait dans sa bibliothèque que des grands noms et des livres de tous horizons, de toutes langues, depuis les auteurs grecs et latins jusqu’aux poètes parnassiens. Un soir, je m’installai dans le voltaire. Le tiroir du bureau, que je n’avais pas encore osé ouvrir, laissait s’échapper une feuille qui semblait m’appeler. J’ouvris le meuble, trouvai un énorme paquet de feuillets grossièrement taillés intitulé en anglais : « Mémoires de l’infortuné capitaine Roman Sellington ». Il avait été déposé avec un volume de poésie d’Alfred de Vigny, visiblement maintes fois consulté. Les pages s’en ouvraient toutes seules. J’ouvris le premier, connaissant par cœur le second, qui faisait partie de mes nombreux livres de chevet, et fus étonnée de découvrir que l’écriture en était manuscrite. C’était un journal de bord tenu avec soin, dont les lignes étaient tracées d’une écriture fine, longue et racée. J’en déduisis en l’étudiant que l’auteur devait être un homme, et qui plus est un homme anglais des plus cultivés. Je l’ouvris au hasard, prise de cette même ferveur qui devait posséder les archéologues fouillant les tombeaux égyptiens, et lu le premier passage qui me tombait sous les yeux : « Il me semble que cela fait des siècles que nous errons sur les mers. Nous avons parcouru tous les océans de ce globe, visité des milliers de villes, et pourtant mon cœur est toujours rempli d’une langueur et d’un vide que toutes ces découvertes et ces voyages ne pourront jamais combler. Mon équipage cherche des consolations dans tout ce qu’il peut : l’alcool, les richesses, les femmes ; mais moi, je n’ai que faire des richesses, l’alcool ne me fait rien oublier, et les bras d’une femme ne pourront jamais 11 me consoler de la perte de ma chère Elizabeth. Nous sommes maudits par ma faute, et par ma faute nous sommes condamnés à errer éternellement. Jamais nous ne trouverons le repos. » Le journal, après un bref examen, était tout rempli de ces mêmes pensées. Le capitaine semblait éternellement malheureux, il n’y avait pas un jour où un événement soit venu le distraire de sa fatale mélancolie. Il y avait parfois, jetés là comme pour s’en souvenir, des bribes de textes ou de poèmes, dont un, à la dernière page, que je me mis à lire : « Il s’est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encore le pouvoir Deux âmes, s’élevant sur les plaines du monde Toujours l’une pour l’autre existence féconde, Puissantes à sentir avec un feu pareil Double et brûlant rayon né d’un même soleil Semblables dans leur vol aux deux ailes d’un ange, Ou, tels que des nuits les jumeaux radieux D’un fraternel éclat illumine les cieux. Si l’homme a séparé leur Ardeur mutuelle, C’est alors que l’on voit et rapide et fidèle Chacune, de la foule écartant l’épaisseur, Traverser l’univers et voler à sa sœur. » Au dessous de ce poème, que je reconnaissais être un extrait du recueil de poésie de Vigny joint avec le manuscrit, était inscrit ce passage, tâché par les larmes : « Ce poème aurait pu être ton préféré, ma douce Lisa, comme il fait partie des miens. Tu étais cet ange pour moi. Mais ce n’est pas l’homme qui nous a séparés, ce sont la mort et la malédiction ; et, 12 malgré tous mes efforts, jamais je ne pourrai te rejoindre, car je t’ai perdue pour toujours… » Je m’installai confortablement dans le voltaire, et commençai de reprendre le journal depuis le début, mais je ne trouvai pas une seule explication au sujet de ce que le capitaine Sellington appelait « la Malédiction ». Au fur et à mesure des pages, je m’attachais à ce capitaine, apprenait à le connaître. Je ne comprenais pas ce qui était arrivé à l’équipage du navire « La Plume », si ce n’est que son capitaine semblait s’accuser sans cesse d’être à l’origine d’un malheur extrême. À la fin du journal, je trouvai un marque-page orné d’un ruban d’où pendait un anneau doré. Je supposai que celui-ci était celui du capitaine, ou de sa défunte femme. Je ne pus m’empêcher de le détacher, et de le passer à mon doigt. Il m’alla parfaitement. Sur le marque-page cartonné était inscrit une nouvelle fois l’extrait du poème, le seul morceau de tout ce journal qui ait une note d’espoir. J’eus envie, le trouvant beau, de le répéter à haute voix et d’en faire résonner les vers au milieu de ces livres muets depuis trop d’années. 13 « … Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter, vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. Je voulais chasser tout ce qui dénaturait la vie pour ne pas, au soir de la vieillesse, découvrir que je n’avais pas vécu » Henry David Thoreau II Sur « La Plume » À peine eus-je prononcé le dernier vers qu’une douleur intense et aiguë, comme une décharge électrique, parcourut instantanément tout mon corps et que je perdis connaissance sur l’instant. Quand je me réveillai, j’avais perdu la notion du temps. Je ne sais combien d’heures j’étais restée évanouie, et j’avais une migraine atroce. La douleur m’avait laissée dans une fatigue intense, j’étais parcourue de fourmille-ments, et tous mes membres étaient ankylosés comme si je m’étais endormie dans une position désagréable. Je m’assis et regardai autour de moi. Au premier abord, tout était noir. Quand je fus habituée à l’obscurité, je compris que le décor avait changé. Je n’étais plus dans la bibliothèque. Une lueur filtrait sous une porte, en haut d’un escalier, et 14
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