L'affaire Grandval - Page 1 - test Joseph Cuny L’affaire Grandval Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2007 4 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Edilivre Aparis –collection Coup de Cœur Éditeur Indépendant – 2008 ISBN : 978-2-35335-177-0 Dépôt légal : Février 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 5 I La passion de Philippe Grandval pour ses papeteries était d’ordre charnel. Outre qu’il se sentait Grandval par toutes ses fibres, il avait un contact quasi sensuel avec ses usines, dont il aimait les odeurs, les bruits et même les fumées. Le personnel n’y voyait pas la même poésie. Surtout quand il s’y trouvait ! Il pressait les citrons jusqu’à leur dernier jus, comme son père, son grand-père et tous ses aïeux s’étaient permis de le faire. Leur réputation de férocité leur collait à la peau depuis plus d’un siècle. Partant d’une seule usine moderne que lui avait laissée son père, Paul, lui-même héritier des Papeteries de Ronchaut, il avait bâti l’empire en 15 ans. Il rachetait à tour de bras des affaires défaillantes, les redressait, les modernisait, les réorganisait, avec comme seule préoccupation que le personnel sache travailler. Dernier hobereau d’une lignée de rapaces, son profil d’oiseau de proie ainsi que son goût du secret et l’appétit qu’il avait dans les affaires, joints à la « foudroyance » avec laquelle il s’abattait sur son gibier, l’avaient fait surnommer le Grand Duc. Il était effectivement d’une bonne taille, un mètre quatre-vingts, avec des cheveux noirs coiffés en arrière, qui commençaient à se clairsemer et dégageaient un front large. La mâchoire était forte et donnait une impression d’énergie. 8 Ce jeudi 1er juin, jour de l’assemblée générale du groupe Ronchaut, il se leva de bonne heure et fit son habituelle promenade à cheval dans les bois de « sa » colline surplombant le petit lac artificiel qu’il avait fait aménager dans une cuvette en contrebas entourée de sapins. Il vivait dans son chalet, c’est ainsi qu’il appelait cette maison, à partir du printemps jusqu’à l’automne, délaissant sa demeure de Ronchaut, plus confortable l’hiver. Le personnel le suivait, femme de chambre et cuisinière. Alain le palefrenier y vivait à l’année pour s’occuper des chevaux et garder la propriété. Après son déjeuner habituel d’œufs au bacon et de café (que lui préparait sa cuisinière pour huit heures « pétantes »), suivi de munster allongé de miel et d’une coupe de blanc de blanc d’Alsace pétillant, il monta se doucher et s’habilla. Il choisit pour se rendre à l’assemblée générale un costume bleu marine en lin et une cravate de soie de la même couleur à rayures rouges… Léger mais strict ! On n’y allait pas pour plaisanter, surtout aujourd’hui ! Puis il monta dans son Aston Martin pour faire les vingt kilomètres qui le séparaient de Ronchaut et qu’il mettait en moyenne dix minutes à couvrir. Le ciel était bas, une pluie fine commençait à tomber et Philippe se mit à penser que quiconque a sillonné la Lorraine sous un ciel gris, même un premier juin, a une notion satisfaisante de ce que signifie le mot tristesse. Le regard ne porte alors que sur d’humbles collines, qui recèlent à foison de pauvres souvenirs de guerre. Les maisons se tassent, les villages se calfeutrent, effrayés encore, dirait-on, du tonnerre des canons et du sifflement des bombes. Par beau temps, c’est seulement un pays sans relief, la joie ne sait pas s’y exprimer, sauf à la Saint Nicolas, mais la culture de là-bas, décidément hostile à une grâce totale, ne saurait s’y abandonner naïvement : Saint Nicolas est toujours accompagné de son bras armé, 9 le Père Fouettard, dont le martinet menace les enfants désobéissants ou étourdis. Il se remémora que les petits Lorrains, certains de l’exécution et du découpage « comme pourceaux » par le boucher, mais moins sûrs de la résurrection par Saint Nicolas (aux dires des plus avisés, dont il avait été, « ça marchait pas à tous les coups ! »), se gardèrent longtemps d’aller « glaner aux champs ». Au loin les Crêtes des Vosges, bleues, noires ou blanches selon la saison, le séparent de l’Alsace rayonnante de charme et de gaieté ; pays qui a souffert, lui aussi, mais qui a mieux supporté les aléas de l’Histoire, un peu comme deux frères, soumis à la même sévérité, absorbent différemment la même enfance. Il est vrai que les vignes d’Alsace invitent davantage à la bonne humeur que les crassiers lorrains. En route il repensa à sa stratégie dans les moindres détails et ne vit rien à y changer. À toute vitesse il passa devant les cités qui appartenaient à l’usine, petites maisons ouvrières aux barrières alternant sagement le vert et le blanc selon les consignes ; sans un coup d’œil pour les ménagères qui balayaient devant leurs portes, il eut un léger frisson de plaisir en voyant au loin fumer les cheminées des papeteries. « Allons tout va bien, très très bien, murmura-t-il. » À 500 mètres de l’usine, il freina brutalement et fit son habituelle embardée en attachant sa ceinture, rapport au flic du dernier carrefour, qui le regardait d’un œil soupçonneux (mais le saluait toujours), en pensant qu’un radar à l’entrée de Ronchaut eût été bien vite amorti. Le gendarme ne pouvait se permettre de verbaliser monsieur Grandval : sa sœur travaillait à l’usine. Arrivé au bureau il demanda à son frère François de lui montrer, comme chaque jour, les tableaux de production de toutes les usines. François ressemblait beaucoup à son aîné, mais en plus petit et blond. La différence venait de 10 son attitude ouverte, de son sourire accueillant, respirant bonne humeur et bienveillance. On aimait François, on craignait « l’autre ». Philippe regarda ensuite le courrier, dicta quelques réponses urgentes. À 10 heures il rejoignit la salle de réunion, dans laquelle se trouvait déjà la partie ennemie : Pierre Mermet, un vieillard distingué, rentier de naissance, aux nombreuses conquêtes masculines, se faisait expliquer par Raoul Mermet, son neveu, le mode vibreur de son nouveau portable (cadeau de Sylvain, amant depuis vingt ans du vieil oncle, chauffeur et essuie-tout, et qui naturellement ne participait pas à la réunion). Quant à Patrice Ranet vautré, les yeux à demi fermés, ennemi juré de Philippe Grandval, il pensait aux plaisanteries qu’il allait sortir pour faire enrager le « beau Philippe ». Il s’était au fil du temps fabriqué une carapace contre ce qui le rongeait de l’intérieur. À près de cinquante ans et quelques siècles d’envies, de jalousies, d’aigreurs, il était devenu méchant et s’étonnait que personne ne l’aimât. Petit, enveloppé d’une graisse jaune odorante par temps chaud, il s’était fort épaissi depuis son mariage, voila vingtquatre ans, avec Geneviève Bertaud, « la fille des Fonderies de Segain », comme on l’appelait à l’époque, tandis que lui avait hérité du surnom de « Crapaud ». Les deux clans, depuis la brouille, qui datait de Paul Grandval en 1945, s’installaient l’un en face de l’autre : on avait, dès lors, gardé la disposition. Philippe et François s’assirent donc de l’autre côté de la table. Ils étaient minoritaires, ils le savaient ; mais forts du passé et de la légitimité de leur père, grand résistant et grand industriel, ils ne s’en étaient jamais inquiétés. François Grandval s’inquiéta de l’absence de Catherine Bertaud-Mermet, la seule de la famille adverse à soutenir les Grandval et qui, grâce à son vote, renversait systématiquement le rapport de force. 11 « Elle ne viendra pas, dit Patrice laconique, mais j’ai son pouvoir, ainsi que celui de ma femme naturellement. » « Montre, dit Philippe ». Il lut les pouvoirs, les tendit au secrétaire, placé au bout de la table, qui les approuva. « Catherine t’a donné son pouvoir, s’étonna François, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Puis se penchant vers son frère : « Ça sent l’embrouille tu ne trouves pas ? » « Mmmh, ça ne me dit rien de bon, répondit Philippe à voix basse… » « Bien ! reprit-il en se tournant vers l’assemblée. Je vous présente d’abord, à côté de notre secrétaire, notre nouveau commissaire aux comptes : Monsieur Frédéric Thibaut, qui succède à son père à la tête du Cabinet Thibaut, dont l’éloge n’est plus à faire, tant pour la moralité que la compétence. » « Heureusement qu’il ne s’agit pas de ta moralité à toi, murmura Patrice à mi-voix. » « Ni de celle de tes amis ! Rétorqua Philippe imperturbable, en désignant les Mermet. » Les gentillesses étaient à chaque assemblée ce que les patates sont à la purée : la matière première indispensable cimentant la haine des deux clans ! Ils en tiraient l’un et l’autre leurs vitamines et certaines vertus rassurantes : on était bien entre nous ! Philippe fit les présentations à monsieur Thibaut : « Je vous présente mon frère François Grandval, qui dirige le groupe avec moi, et aussi Monsieur Pierre Mermet, quatrevingt-deux ans, souligna-t-il en désignant avec méchanceté le vieillard, le plus gros actionnaire des papeteries depuis 1943, ajouta-t-il l’œil mauvais, ainsi que son neveu Raoul Mermet. » Le vieil homme était resté impassible. « Enfin Monsieur Ranet, termina-t-il, l’air ennuyé en désignant Patrice Ranet, également neveu par 12 alliance de Pierre Mermet, puisqu’il a épousé Geneviève Bertaud. Elle est la belle-sœur de Catherine BertaudMermet, dont le mari est décédé il y deux ans. Ainsi que vous venez de le constater, Monsieur Ranet détient le pouvoir de Catherine Bertaud, ainsi que celui de sa femme Geneviève… tout est clair ? » « Euh… bien sûr », se hâta de répondre le commissaire, qui n’avait rien compris. Philippe s’en aperçut et lui posa la main sur le bras avec un sourire : « C’est pourtant simple : toutes les personnes en face de vous sont des descendants des Mermet, qui ont créé l’affaire avec nos aïeux Grandval en 1850, ainsi que les Fonderies de Segain ; mais vous verrez, vous comprendrez très vite, comme votre père, le rassura-t-il, nous pouvons commencer. Vous avez sans doute tous lu le rapport du conseil pour l’année 2005, continua-t-il, ainsi que les projets de résolutions que nous vous proposons de voter. » « Oui en effet, intervint Patrice, j’ai lu ça d’une fesse distraite… » Philippe lui répondit que celle là, elle était éculée ! Et tout à fait inappropriée au sérieux des affaires que l’on devait traiter. Cela ne l’étonnait pas outre mesure de la part de monsieur Ranet, mais il lui rappela qu’il en vivait fort bien, de ces affaires, et que cracher dans la soupe relevait d’une sottise qui désarmait la polémique. Patrice se tassa un peu sous l’assaut et marmonna qu’il aurait dans peu de temps des choses bien plus importantes à dire. Le vieux Pierre Mermet intervint alors : « Oui justement ! Moi je trouve que cette idée d’entrer en bourse et de lever 500 millions est une sottise, et de plus tu veux emprunter trois milliards pour racheter l’United Paper aux États-Unis ! Tu ferais beaucoup mieux de distribuer et d’en rester là où on est : remboursons nos dettes d’abord et vivons un peu tranquilles. Nous sommes maintenant sur un paquebot qui devrait naviguer vers des dividendes… ensoleillés, au lieu de quoi… » 13 Philippe le fusilla du regard et répondit courtoisement que, compte tenu de son âge, justement, un peu de piment ne pouvait que redonner à monsieur Pierre Mermet certaines forces dont il paraissait avoir manqué et qui, disait-on, garantissaient la longévité : jusqu’où n’irait-il pas s’il avait l’audace de voter ces propositions ? Vlan ! Ça continuait, François Grandval se gargarisait d’aise… L’oncle Pierre rougit et sa main tapa la table : « Reste correct s’il te plait, Philippe ! Ça te va bien l’expansion, toujours l’expansion… Bien sûr, toi et ton frère vous touchez des pourcentages sur le chiffre d’affaires, mais les dividendes ne cessent de baisser et vous vous moquez de vos actionnaires… Ton père, ton « regretté » père (il n’avait jamais pu le sentir), notre cher Paul, tenait beaucoup plus compte de ses associés, permets-moi de te le dire. » François Grandval consulta ses dossiers et prit la parole : « Monsieur Mermet vous détenez 20 % du groupe Ronchaut, et avez donc touché en dividendes ces dernières années la bagatelle de cinq cent mille euros par an… c'està-dire beaucoup plus que ce que notre père pouvait distribuer, je ne vois pas de justification à votre revendication. » Philippe enfonça le clou : « Et puis, cher Monsieur, tout a toujours été voté légalement dans cette assemblée. Votre présence, à elle seule, ne suffit pas à en faire une assemblée croupion ! » Oncle Pierre s’énervait : « Mais dis-leur toi, Raoul, dis leur Patrice, qu’on ne veut pas de cette résolution, qui va nous appauvrir et nous faire prendre des risques inutiles. Voilà quinze ans qu’il nous viole », il suffoquait, son index se glissa sous son col. « Qu’il nous piétine ! reprit-il en haussant le ton ! Qu’il foule aux pieds nos suggestions, nos remarques, nos aspirations ! » Philippe restait de marbre. 14 « Qu’il joue à la roulette avec nos économies ! … Finit par hurler le vieillard. » « Une roulette, sourit Philippe, qui vous permet d’acheter vos Rolls… Et le chauffeur-bouillotte en prime ! C’est quand même moins douloureux que chez le dentiste. » Le vieux n’en pouvait plus. Raoul vint à la rescousse : « Nous avons en effet deux options : souffler un peu et alléger nos dettes, ou continuer dans ce mouvement extrêmement rapide, trop rapide peut-être, qui ressemble à une fuite en avant incontrôlée. Je pense pour ma part, bien humblement… » « Il ne manquerait plus que tu deviennes vaniteux, coupa Philippe avec mépris, tout le monde se demanderait pourquoi… » « Qu’une consolidation sur les bases actuelles serait saine, balbutia Raoul très rouge… » Philippe lui jeta un regard hautain et se tournant vers Patrice : « Monsieur Ranet va lui aussi, je pense, nous expliquer que la conjoncture ne permet pas de tels investissements. Que l’heure est à la prudence et à la distribution de dividendes, que les actionnaires ne sont pas assez engraissés… Pourtant quand on te regarde… » « Comment as-tu deviné, se réjouit Patrice du tour qu’il jouait à l’idole… Quelle perspicacité Philippe, vraiment ! Oui, nous croyons en effet que l’heure de la pause a sonné et que » Philippe pianotait sur son dossier : « Monsieur le secrétaire, veuillez noter que la proposition d’entrée en bourse et de rachat de l’United Paper est refusée à la majorité de 60 %… Tu me le paieras Patrice, grinça-til… » « Mais c’est stupide, s’écria François ! C’est maintenant ou jamais ! Ils sont vendeurs et l’OPA sera 15
L'affaire Grandval - Page 1
L'affaire Grandval - Page 2
wobook
edilivre.com