Asubakatchin (attrapeur de rêves) - Page 1 - Du même auteur Nouvelles ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. DERRIÈRE LE MASQUE Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006 ; &D☯M, 2007. STATION ENFER &D☯M, 2008. Contes PELUCHES &D☯M, 2007. PAIN D’ÉPICE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. SUCRE D’ORGE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. Art PEINTURES &D☯M, 2008. Asubakatchin (ou attrapeur de rêves)… La légende Objiway raconte que ce petit objet artisanal protège des mauvais rêves en retenant les vibrations négatives de la nuit pour que les premiers rayons du soleil les détruisent. Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0522-1 Une luciole dans la nuit émergeait d’une nuit profonde et comateuse, une jeune femme penchée au-dessus de lui l’observait. Le rose cuivré de sa peau contrastait avec les deux larges traits noirs dessinés sur ses joues. Il ne prêta pas attention à sa coiffure, la coiffe de la séduction – celle des célibataires –, car il ignorait tout des coutumes de la nation dans laquelle le destin l’avait projeté. Il essaya de soulever la tête ; son effort le renvoya au royaume des esprits et, quand il reprit connaissance, une plume ornée d’un gros point rouge était posée à côté de lui. Plus loin, un homme gisait, le visage contre le sol, une flèche plantée dans le dos ; le sang séché, comme une colle malodorante, semblait opérer un lien sacré avec sa veste. Assise en tailleur, la petite squaw de son rêve se tenait face au soleil. Elle murmurait quelque chose, une délicieuse musique plutôt qu’une langue, dont le rythme lancinant accompagnait le bruissement d’ailes d’un oiseau de proie qui attendait qu’elle abandonne les lieux. Mathias se souvint avoir quitté l’Europe pour le Nouveau Monde l’été précédent, en 1849 ; sa mémoire fragmentée revenait par bribes, il voulait rencontrer Georges Catlin, ce peintre dont l’œuvre traduisait si bien la noblesse d’un peuple. Dans les stratifications de son mental encore fragile, il établit la relation entre sa présence à proximité du Grand Lac Salé, aux confins de l’Utah et du Nevada, et le vieil Indien croisé dans le port, à son arrivée, quelques mois plus tôt. Son rêve d’aventure s’était matérialisé dans des circonstances plutôt macabres… ATHIAS M 7 Asubakatchin Il entrouvrit légèrement les paupières, elle souriait en lui passant un collier d’argent et de turquoises autour du cou. Il s’abandonnait sans se poser de question, sans imaginer une signification à ce geste. C’était beau, simplement, et l’intention rassurante, comme ses merveilleux yeux noisette dans lesquels il plongeait maintenant. Elle sursauta. Pour éviter son contact, elle se releva brusquement, le scrutant du coin de l’œil. Ce qu’elle découvrait semblait lui plaire au vu des larges sourires qu’elle ne pouvait contenir. Finalement, elle le prit par le bras. Emprisonné dans cette douce chaleur, il se laissa conduire jusqu’à un petit camp shoshone composé de tipis orientés sur les points cardinaux. La grâce de l’antilope alliée au silence du serpent émanait de tous ses gestes. Mais pourquoi donc pensa-t-il : nous devons mesurer la même taille, c’est sûrement un signe ? Elle s’arrêta devant une tente décorée d’un bison et d’une hermine et, plusieurs fois, elle désigna l’animal immaculé puis posa sa main sur sa poitrine. Dans cette société profondément animiste, il aurait été déplacé d’en rire ; d’ailleurs, les circonstances ne s’y prêtaient pas et après tout, dans son Berry natal, on consultait toujours les sorciers. Un guerrier de presque deux mètres sortit du tipi accompagné par des hommes arborant des parures multicolores, témoignage de la généreuse contribution des aigles. Il toisa Mathias alors qu’à nouveau le sol se dérobait sous ses pieds. Était-ce son imposante personnalité ou l’intuition de se trouver devant le père de sa bienfaitrice ? Ou simplement sa fragilité physique ? Pendant qu’elle chassait les enfants agglutinés autour de lui, il perçut, dans son inconscience, l’éclat d’une luciole dans la nuit. Puis il sentit le souffle d’un bison le réchauffer. 8 Une luciole dans la nuit On le secouait. À cet instant, il comprit que son destin se scellait là , parmi ces gens, et qu’au delà même du langage, il devrait tout réapprendre. Mortellement touché d’amour pour le serpent-antilope, les battements de son cœur s’accéléraient à son approche et les paroles du vieil Indien prenaient tout leur sens : « C’est avec les yeux du cœur que tu dois regarder, pas avec ceux de ta face ! » Il avait reçu, sans le savoir, les baisers du soleil. Les herbes sèches et parfumées des montagnes accueillaient deux corps alanguis ; des insectes luisants scintillaient sous la lune complice. Le clapotis de l’eau accompagnait leurs ébats pendant que le dernier acte de la pièce se précisait. Sur les rivages d’une peau soyeuse, Mathias redessinait de ses doigts malhabiles une géographie en mouvance ; les reins du serpent-antilope se cambraient et ses cheveux déferlaient sur lui, comme de longs fils noirs. Il les écartait de son visage, laissant apparaître ses yeux turquoise que des cils d’argent maquillaient. Par moments, il posait son oreille sur le sommet d’un petit ventre rond dont la chaleur et l’odeur de fruits frais l’enivraient. S’il avait pu voir à l’intérieur, suivre le cheminement de toutes ces vibrations, il serait parvenu à l’explication de ses rêves. À vouloir tout savoir, on s’enfonce dans ses propres sables mouvants. Elle frôla ses lèvres et son front enfiévré ; la douce hermine du dessin l’avait bel et bien capturé et il était heureux de ne pas avoir eu à décider. Il avait quitté un monde confiné dans sa supériorité pour un autre fait de sensations vertigineuses. Depuis qu’il était sorti de son coma, Mathias avait compté douze étés. Celui de 1862 n’augurait rien de bon, on entendait le sourd battement des tambours dans le lointain. Les premières révoltes indiennes grondaient, les projetant dans un avenir où de funestes nuits remplaceraient les jours. Il repensa à l’homme fléché dans le dos et demanda à celle qui distillait sa vie : « Me diras-tu enfin ce que signifie le point rouge sur la plume ? » Aux commissures de sa bouche, une moue impalpable se figea. Se reprenant très vite, elle se leva en souriant, avec ce sourire indéfinissable dont elle avait le secret. Elle prit un sachet en peau, un peu poussiéreux, étala huit plumes devant lui et lui donna la signification de chacune d’elles, sauf une, la dernière, celle avec le point rouge. Mathias lui serra la main fermement. La petite hermine se cabrait, vociférait, fronçait les sourcils, mais il ne relâcha pas son étreinte. Ces détails l’éclairaient maintenant qu’il connaissait les coutumes de 9 Asubakatchin son peuple. Tout lui revenait, le collier d’argent et de turquoises qu’elle lui avait accroché au cou, le jour de leur rencontre, détenait un pouvoir protecteur. Dans un murmure, elle dit que cette marque sur la plume signifie que le guerrier a tué son ennemi et elle sortit du tipi, contrariée, il l’avait vu chasser… Une forte pluie se mit à tomber tandis que la foudre disparaissait derrière les Rocheuses. Mathias sortit aussi et passa son bras autour de sa taille. Ses lèvres se teintaient des couleurs du couchant. Elle l’observait du coin de l’œil, il n’était pas dupe : elle avait gagné. 10 La femme du roncier en guise d’écharpe, le dernier train pour Santa Fe s’enfonçait dans le crépuscule comme si la nuit voulait dissoudre toute trace de vie ; le conducteur, noir de suie, ouvrit la trappe et repoussa l’enfer gémissant à l’aide de gros boulets. Le feu bien nourri s’était calmé, la machine ronflait avec régularité, tout allait pour le mieux. Dans l’ombre, une silhouette assise en couguar observait l’homme qui comptait l’avertir – « Vous n’avez pas le droit de rest... » – quand le canon d’un colt lui déforma la narine. La main de la femme retenait le chien en arrière, il lui fit comprendre d’un imperceptible mouvement de paupières qu’il exécuterait ses ordres. — Tu arrêtes ce train, dit-elle simplement. — Bien, M’dame. Le grincement des roues et l’odeur du métal chauffé à blanc annoncèrent l’arrêt imminent. — Sais-tu où se trouve le ranch de Véra ? — Oui, M’dame. À vingt milles vers l’est. — Parfait ! Attends mon signal pour repartir, et tu resteras en vie… car je le veux ainsi ! Il frissonna. Sa façon d’entrevoir la vérité ne laissait de place qu’à la sienne. Elle sauta sur le bas-côté, elle paraissait athlétique malgré son cachepoussière. Ses éperons martelèrent le ballast. Elle ajouta, juste pour elle : — Dommage, du travail bâclé. VEC UNE ÉPAISSE FUMÉE A 13 Asubakatchin Elle s’approcha d’un wagon verrouillé et tira deux balles dans la serrure. Les chevaux piaffaient dans une chaleur étouffante ; elle siffla, le sien sortit en secouant plusieurs fois la crinière, constellant son visage de madone des damnés de quelques gouttes de salive. Elle cria au chauffeur d’y aller, qu’elle le retrouverait s’il avait menti. Puis elle enfourcha sa monture et prit la route. Deux heures plus tard, le ranch se profilait à l’horizon. Une visite prévue de longue date… Elle franchit l’enclos au galop. — L’hospitalité pour la nuit, c’est possible ? Véra s’avança : — Oui, donnez-moi vos bagages. — Je n’ai que celui-ci, je le garde avec moi. Dans la lumière du couchant, Véra distingua un dessin étrange ciselé dans le cuir de la sacoche. Ce jour-là , elle aurait dû se méfier ; loger des étrangers comporte parfois des risques. Pendant le dîner, l’inconnue tira à plusieurs reprises sur les manches de son chemisier, un geste qui n’échappa pas au grand-père. Il avait connu les guerres indiennes et les premières réserves, prétendument provisoires, et il vivait depuis dans un mutisme quasi permanent. Ce soir-là , pourtant, il s’éclaircit la voix et demanda : — Dites, M’dame, qu’est-ce que vous essayez de cacher ? Elle ne répondait pas, il insista : — J’ai cru deviner de longues épines noires… Un silence lourd s’était installé à la table mais le vieil homme s’obstinait : 14 La femme du roncier — La dernière fois que j’en ai vu, je me trouvais sur le charnier de Little Big Horn, après que les cavaliers de Custer se soient perdus dans les Blacks Hills. Vous savez, le site sacré des Sioux Lakotas… — Arrête, Daddy, tu ennuies madame avec tes bavardages ! — Pas du tout, assura l’étrangère. J’y étais, ça me rappelle des souvenirs ! Seul l’aïeul avait perçu le froid glacial qui avait envahi la pièce. Le dîner se termina sans un mot et la femme, prétextant la fatigue de la route, se leva. En passant derrière le vieillard, elle lui tapota l’épaule en signe d’amitié et se retira dans sa chambre. Pendant la nuit, il appela Véra. Il se sentait mal. À l’aube, une fièvre inexplicable l’avait terrassé, et au dire du médecin, les symptômes ressemblaient à ceux d’un empoisonnement. Véra ne comprenait pas. Elle avait préparé le repas, comme toujours, et ils n’avaient pas d’ennemis ; l’unique différend dont elle se souvenait datait d’une quinzaine d’années, un conflit avec les ingénieurs de la compagnie du chemin de fer qui voulait acheter leurs terres. Il ne pouvait s’agir que de fatalité ! Jim, le shérif de Durango, qui entamait toujours sa tournée par un café chez Véra, entra dans la maison et repéra immédiatement le holster inconnu accroché à l’entrée. Il glissa son doigt dessus, une odeur forte et désagréable s’en dégageait. — À qui appartient-il ? demanda-t-il. — À notre nouvelle locataire, répondit-elle machinalement. — Vous logez des mercenaires maintenant ? Il avait baissé la voix pour poser la question. 15 Asubakatchin — Ça ne va pas ! Où êtes-vous allé chercher une idée pareille ? — Je vous trouve bien naïve ! Seuls les tireurs professionnels, pour ne pas dire les tueurs, graissent ainsi leurs étuis pour dégainer rapidement. Pendant qu’il lui parlait, une image fulgurante, vite chassée, traversa l’esprit de la jeune femme – l’inconnue, la main sur l’épaule du grand-père – mais elle se garda de lui faire part de cette pensée qui lui faisait déjà honte. Un geste d’amitié n’est pas un crime ! Jim repassa le lendemain, il venait de recevoir un avis de recherche qu’il voulait lui montrer. La voyageuse sur le départ s’apprêtait à monter son cheval quand il l’interpella : — Qui êtes-vous donc, l’étrangère ? — Je suis la mort ! Elle avait répondu dans un éclat de rire terrifiant, tout en dégageant ses revolvers de son cache-poussière, mais le shérif, plus rapide, avait confirmé sa réputation. Cette fois, elle avait raté son rendez-vous. Elle tomba lourdement sur les genoux, ses poignets s’enfoncèrent dans le sol, donnant naissance à un épais réseau de ronces, puis son corps disparut à l’intérieur. Une vie à fleur de terre commençait à s’animer, des rameaux se dirigeaient vers la maison pour en prendre possession, il ne restait qu’une solution. Jim creusa une tranchée autour du buisson épineux, jeta de l’alcool et y mit le feu. Des cris jaillirent des branches qui se tordaient dans d’horribles convulsions. Elles se consumèrent jusqu’à l’aube et dans la lumière du levant, un cheval sortit des cendres. Le dessin ciselé dans le cuir de la selle représentait un roncier d’où essayait de s’échapper un être humain. 16
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