Essais sur les méthodes d\'analyse des variations de la pauvreté - Page 1 - test Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des GrandsAugustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions Edilivre – Collection Universitaire – 2008 ISBN : 978-2-35607-648-9 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Université d’Auvergne Clermont-Ferrand I Faculté des Sciences Économiques et de Gestion Centre National de la Recherche Scientifique Centre d’Études et de Recherches sur le Développement International (CERDI) Essais sur les méthodes d’analyse des variations de la pauvreté Thèse Nouveau Régime Présentée et soutenue publiquement le 11 Décembre 2007 Pour l’obtention du titre de Docteur en Sciences Économiques Par Florent BRESSON Sous la direction de M. le Professeur Jean-Louis COMBES Membres du Jury : Rapporteurs Jean-Yves DUCLOS Jean-Pierre LACHAUD Suffragants Jean-Louis ARCAND Thibault GAJDOS Directeur Jean-Louis COMBES Professeur à l’Université de Laval (CIRPÉE) Professeur à l’Université Montesquieu (Centre d’Économie du Développement) Professeur à l’Université d’Auvergne (CERDI) Chargé de recherche CNRS, Université Panthéon-Sorbonne (Centre d’Économie de la Sorbonne) Professeur à l’Université d’Auvergne (CERDI) La réalisation de cette thèse doit beaucoup à un certain nombre de personnes auxquelles je tiens à manifester toute ma gratitude. Je remercie en premier lieu le Professeur Jean-Louis Combes pour la très grande confiance et le soutien sans faille qu’il a manifesté à mon égard durant les années de préparation de cette thèse de doctorat. Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance envers les membres du CERDI, qu’ils soient enseignants, chercheurs, administratifs ou étudiants, pour leur aide et leurs encouragements, ainsi que pour l’excellente atmosphère dans laquelle ils m’ont permis de travailler. Mes remerciements s’adressent aussi à l’ensemble des personnes que j’ai rencontré au cours de différents colloques et qui m’ont apporté beaucoup par leurs remarques et l’intérêt qu’ils ont exprimé pour mes travaux. Il me semble aussi important de ne pas oublier l’ensemble de la communauté des utilisateurs de logiciels libres, notamment ceux de R, pour les solutions qu’ils m’ont apportés aux multiples petits problèmes techniques que j’ai rencontré. Enfin, je remercie du plus profond du cœur mon épouse et mes parents pour la confiance et l’amour qu’ils m’ont témoigné durant ces dernières années, ainsi que la patience qu’ils ont su conserver pendant cette longue période. iii Sommaire Introduction générale 1 Des différentes techniques d’estimation des élasticités croissance et inégalités de la pauvreté 2 De l’importance des formes fonctionnelles utilisées pour l’estimation des élasticités croissance et inégalités de la pauvreté sur données groupées 3 Des élasticités inégalités de la pauvreté 1 15 75 133 4 De l’importance des préférences éthiques pour l’estimation des contributions de la croissance et des inégalités aux variations observées de la pauvreté Bibliographie Table des matières Liste des tableaux Liste des figures 167 227 243 247 249 v premier rang des objectifs fixés dans cette déclaration, on trouve l’objectif de lutte contre la pauvreté, dans sa dimension monétaire comme dans ses dimensions éducatives, sanitaires ou d’équité. Bien qu’il ne s’agisse pas de la première fois que des responsables de la communauté internationale affirment leur détermination à s’engager dans l’élimination de ce phénomène, cette déclaration est particulière car elle s’est traduit par un accord sur la réalisation d’objectifs chiffrés en matière de lutte contre la pauvreté. Ainsi figure explicitement dans la Déclaration du Millénaire l’engagement de parvenir à une rédution de moitié entre 1990 et 2015 de la proportion de la population mondiale dont le revenu est inférieur à un dollar par jour. De toute évidence, l’objectif ne manque pas d’ambition1 . Dans l’édition de 2000 de son rapport sur le développement dans le monde, la Banque Mondiale présente en effet une estimation du nombre de pauvres d’environ 1 250 millions d’individus en 1990, soit environ 30% de la population mondiale (World Bank, 2000, d’après Chen & Ravallion, 2001). À mi-chemin entre la Déclaration du Millénaire et la date butoir de 2015, dans quelle mesure l’objectif principal de réduction de moitié de l’extrême pauvreté a-t-il été satisfait ? Récemment, l’Organisation des Nations Unies (2007), dans son rapport annuel sur les Objectifs du Millénaire pour le développement, a annoncé un taux de pauvreté d’environ 20% pour 2004 au niveau mondial, soit une réalisation des deux tiers de l’objectif fixé2 . Le monde en développement connait donc des progrès notables. Toutefois, comme le souligne ce même rapport, les résultats sont très inégaux d’une zone géographique à l’autre. Les pays d’Asie de l’est, en particulier la Chine, ont ainsi réussi à faire reculer de manière spectaculaire la pauvreté depuis 1990 alors que l’Afrique sub-saharienne n’a obtenu que des succès mesurés sur l’ensemble de la période (41% en 2004 contre 47% en 1990). Pire, la pauvreté a même doublé en Asie Occidentale dans le même intervalle de temps (4% en 2004 contre 2% en 1990). Il est donc nécessaire de comprendre pourquoi la tendance observée au niveau mondial ne se retrouve pas dans chaque pays. Les explications avancées dans la littérature font apparaître une ligne de démarcation entre les économistes qui avancent que ces différences tiennent à des performances économiques très contrastées, et ceux qui soutiennent que, 1. Quelques auteurs comme Bhalla (2004) ne partagent cependant pas cet avis et soulignent que les progrès considérables relevés en Asie, notamment en Chine et en Inde, assurent une réalisation certaine de cet objectif (voir Ravallion, 2002, pour un avis contraire). En outre des organisations non gouvernementales ont déclarées qu’un objectif de réduction du nombre de pauvres aurait été beaucoup plus ambitieux. 2. Plus précisément, l’Organisation des Nations Unies (2007) indique une incidence de pauvreté globale de 19,2% en 2004 contre 31,6% en 1990 pour une ligne de pauvreté fixée à 1,08 $PPA, base 1993. E N SEPTEMBRE 2000, l’ensemble des États membres de l’Organisation des Nations Unies ont adopté un texte, la Déclaration du Millénaire, destiné à afficher leur volonté de construire « un monde plus pacifique, plus prospère et plus juste ». Au 1 INTRODUCTION GÉNÉRALE dans certains pays, les pauvres n’ont tout simplement pas été associés au phénomène de croissance3 . Avec la remise en cause du consensus de Washington qui faisait de la croissance la solution privilégiée par les institutions internationales à l’ensemble des problèmes de développement, les débats se sont notamment focalisés autour de la validité de la théorie du trickle-down. Selon cette dernière, toute augmentation du niveau moyen de revenus dans un pays finit par profiter, indirectement, à ses membres les plus défavorisés. Au début de la décennie, la controverse a encore été ravivée avec la publication des études très polémiques de Dollar & Kraay (2002, 2004). En constatant que les revenus des pauvres avaient en moyenne augmenté au même rythme que le revenu moyen dans les pays en développement4 , ces auteurs ont conclu qu’il existait une relative indépendance entre la croissance du revenu moyen et les variations de la distribution relative des revenus. Poursuivant leur raisonnement, ils ont par la suite cherché à montrer que les politiques « standards » de croissance, en particulier les politiques d’ouverture commerciale, n’étaient pas incompatibles, bien au contraire, avec la réduction du niveau de pauvreté. Les réactions face aux conclusions de ces deux études ont souvent été vives, notamment car ces conclusions masquent derrière un résultat moyen des réalités très différentes (Ravallion, 2001). La figure 1a, inspirée de Ravallion (2001), montre ainsi que la relation entre croissance et pauvreté est loin d’être aussi systématique que le prédit la théorie du trickle-down. Sur cette figure sont représentées les variations relatives annuelles moyennes de l’incidence de pauvreté et du revenu moyen pour un échantillon de 83 pays en développement entre 1984 et 20045 . La ligne de pauvreté retenue est de 1 $PPA par jour. De manière générale, on peut en effet observer une relation négative entre croissance et variation de la pauvreté. Ce graphique montre néanmoins que cette relation est loin d’être automatique et qu’il est nécessaire de regarder au-delà des tendances moyennes (Ravallion, 2001). Dans un certain nombre de cas, on note ainsi que la croissance s’est accompagnée d’une augmentation de la part de la population pauvre. Dans d’autres pays, au contraire, on relève simultanément une chute du niveau moyen de revenus et une baisse de l’incidence de pauvreté. Enfin, même lorsque la croissance est presque nulle, certains pays paraissent avoir connu des variations relatives non négligeables de la part de la population disposant d’un revenu inférieur à 1 $PPA. 3. Kanbur (1987, p. 70) résume ainsi la première position : « pour certains, la question [de la réduction de la pauvreté] ne mérite pas d’être posée. Ou tout du moins, c’est une question qui ne peut être séparée de celle relative au moyen d’obtenir le taux de croissance le plus élevé. Il est avancé que le phénomène de trickle-down va résoudre le problème en route et que les mesures de redistribution freinant la croissance nuissent à long terme aux pauvres plus qu’elles ne leur profitent ». 4. Dans la version de Dollar & Kraay (2002) publiée dans le Journal of Economic Growth, les auteurs précisent en conclusion que leurs résultats ne doivent pas être interprétés comme une validation empirique de la théorie du trickle-down. De leur point de vue, la croissance bénéfice en effet simultanément et dans la même proportion à l’ensemble des membres de la population. Les deux visions se rejoignent toutefois dans l’idée que la croissance est un phénomène distributivement neutre. 5. Les observations sont issues de la base de données de Chen & Ravallion (2001), dont une version mise à Ò ºÓÖ »ÈÓÚ ÐÆ Ø. L’échantillon corresjour est disponible en ligne à l’adresse ØØÔ »» Ö × Ö ºÛÓÖÐ pond à un panel non cylindré de 155 observations. 2 INTRODUCTION GÉNÉRALE (a) (b) tx de variation de l’incidence de pauvreté 0.4 0.4 DOM MLI IDN VEN LTU ROM UZB POL BGR PAN PRY GEO BRA PAN MYS MNG TTO SLV GEO DOM CRI COL BOL ALB YEM BGD CRI PER MAR MEX PAK ALB MDG NER GTM ZAF BOL BRA LVA BRA CIV TUR HND JAM BRA LKA ROM ZMB PAK NGA GEO LAO PAN LSO COL VEN HND COL BRA CIV JAM IDN PRY TUR CIV RUS BGD SLV LKA BRA COL UGA ECU PERBDI UKR MDAVEN MRT MDGRWA PHL NICSLVCIV DOM IRN UGA ZWEMDGHND SLV LAO BGD GHA BRA ETH PHL BWA NICESTPER NGA NGA PAN ZMB PAK TZA ARMUGA MRT COL THAMDA COL MDG ECU BGD MOZ VEN EGYKHM GEO PRY ZMB BOL BFA THA GHA LTU NPL LTU HND TUN GHA EGY PHL IDN TUN SWZ ZMB SEN IDN MLI CRI ETHCRISLV LKA COLCRI PHL DZA PHL PAK CRI LSO JOR POLIDN HND GMB BGD BFA CMR JAM CHL IRN GTM BRA BRA MYSGTMTKMHND PRY PER JAM CRI PAN MEX LKA LVA MYS CHL BRA POL VNM SLV EST MEX JORTJK PRY PER GTM TUR GUY PER BRA PAK MNG MEX AZE SEN BRA HND VNM KEN TUN JAM MKD THA ROM ZAF MYS THA CHL DOM DOM CRI IRN ROM LTU THADOM CHL JAM VEN CRI VEN KGZ PAN POL BRA MAR MEX RUS ROM UKR EST VNM POL ARM KAZ COL CRI ARM UZB BGR IDN MLI PAN PRY BRA GEO PAN MYS MNG TTO SLV GEO COL DOM PER BOL CRI MAR BGD YEM ALB MEX PAK CRI ALB NER GTM ZAF BOL BRA MDG LVA ZMB CIV TUR ROM HND JAM PAK BRA NGA LKA BRA TUR HND COL BGD GEO LAO CIV PAN PRY VEN COL CIV LSO RUS JAM SLV BDI IDN BRA LKA COL RWA PER MDA DOM UKR MDG ZWE MDG GHA NIC SLV BRA BRA ETH IRN ECU UGA VEN LAO UGA PHL PHL NIC THA PER NGA KHM SLV PAN ECU PHL ZMB ARM MRT ZMB BWA HND UGA P COL TZA COL EGY CIV BGD MOZ NPL VEN MRT EST GEO UGA HNDAK GHA BGD BOL BFA EGY NGA THA GHA LTU MDG PHL TUN PRY SWZ COL MDA LTU PHL IDN CRI CRI ETH IDN TUN SLV BGD ZMB PAK DZA SEN PHL LSO JOR CHL IDN CRI CRI MLI CMR HND JAM POL BFA GTM GMB TKM LKA MYS IRN JAM HND MEX GTM LVA CRI PRY PAN PER MEX BRA SLV MYS VNM BRA BRA CHL TJK BRA EST LKA POL TUR AZE JOR PRY GUY VNM MNG PER BRA PAK PER MEX SEN HND MKD ZAF KEN TUN DOM JAM THA CHL MYS CRI ROM THA DOM IRN DOM ROM LTU JAM THA CHL VEN KGZ CRI MEX BRA MAR VEN PAN ROM POL UKR RUS EST VNM KAZ ARM POL COL CRI ARM LTU ROM DOM VEN POL 0.2 0.0 −0.2 −0.4 −0.2 −0.1 0.0 0.1 0.2 0.3 −0.4 −0.2 0.0 0.2 −0.10 −0.05 0.00 0.05 0.10 taux de croissance du revenu moyen taux de variation de l’indice de Gini Note : données Banque Mondiale (PovcalNet) exprimées en taux de variations annuels moyens. Les observations sont désignées par leur code pays utilisé dans les World Development Indicators. La ligne de pauvreté retenue est de 1,08 $PPA par jour et par habitant. FIGURE 1 : Variations conjointes du niveau de revenu moyen, du degré d’inégalités et de l’incidence de pauvreté. Il semble donc que la croissance ne suffise pas toujours et que les évolutions observées de la pauvreté puissent aussi être associées à des variations du degré d’inégalités au sein de chaque économie. Cette relation peut être appréciée sur la figure 1b. Bien qu’aucune relation nette ne semble se dégager entre les deux phénomènes, il ne faut pas en déduire que modifications de la distribution relative des revenus et variations de la pauvreté ne soient pas liées. En effet, par définition, le niveau de pauvreté est sensible aux changements du degré d’inégalités et du niveau de revenu par individu. Ces mouvements divergents doivent donc plutôt nous amener à comprendre que les relations entre croissance, inégalités et pauvreté sont spécifiques à chaque pays et nécessitent une étude approfondie. Pour dégager les raisons de ces résultats hétérogènes, on peut, à l’instar de Datt & Ravallion (1992), Kakwani (1993) ou encore Bourguignon (2004), s’appuyer sur un cadre analytique simple mettant en relation niveau moyen de revenus, inégalités et pauvreté. Ce cadre s’appuie sur l’expression mathématique des mesures de pauvreté utilisées, ce qui permet de présenter ces mesures comme des caractéristiques partielles de la distribution des revenus. Comme cette dernière peut être parfaitement décrite à l’aide du niveau de revenus moyen et de la distribution relative des revenus, on obtient une relation mécanique entre niveau de développement, inégalités et pauvreté. Cette identité est alors généralement utilisée pour présenter les variations de la pauvreté comme la conséquence des variations du niveau moyen de revenus et des variations du degré d’inégalités. Les figures 2a et 2b permettent de visualiser ces relations mécaniques. Sur chacune est 3 INTRODUCTION GÉNÉRALE (a) Éffet croissance (b) Éffet inégalités distribution initiale distribution finale fréquence revenu fréquence revenu Note : les revenus sont exprimés sous forme logarithmique. La ligne verticale grise marque la valeur de la ligne de pauvreté. La surface grise correspond à la valeur de l’incidence de pauvreté pour la distribution de revenus finale. On obtient la valeur initiale de l’incidence de pauvreté en ajoutant la surface gris clair. FIGURE 2 : Variations de l’incidence de pauvreté associées aux variations du revenu moyen et du degré d’inégalités. représentée la fonction de densité d’une distribution de revenus suivant une loi de distribution log-normale — les revenus sont exprimés en logarithmes sur l’axe des abscisses —, dont on modifie tour à tour le niveau de revenu moyen et le degré d’inégalités. L’indice de pauvreté retenu dans le cadre de cet exemple est l’incidence de la pauvreté. Cette mesure correspond dans chaque figure à la surface située sous la fonction de densité et à gauche de la ligne verticale marquant le niveau de revenu en deçà duquel un individu est considéré comme pauvre. Dans la figure de gauche, nous avons représenté l’effet d’une variation du revenu moyen sans modification du degré d’inégalités6 . La figure de droite permet en revanche d’apprécier comment la part de la population qualifiée de pauvre diminue suite à une concentration de la distribution des revenus autour de la moyenne. Ces deux figures montrent bien qu’en l’absence de modification du niveau de la ligne de pauvreté, la valeur de l’incidence de pauvreté ne peut évoluer qu’en fonction des variations du niveau moyen de revenus et de la manière dont ce supplément de revenus est réparti au sein de la population. L’intérêt d’un tel cadre est qu’il permet de caractériser les phénomènes de croissance observés en définissant une norme pour ce que l’on appelle la croissance « pro-pauvres ». Selon Kakwani & Pernia (2000), l’évolution de la distribution des revenus est marquée par un biais en faveur des pauvres dès lors que ces derniers profitent proportionnellement plus 6. En pratique, l’ensemble des revenus augmentent selon le même taux de croissance. La forme de la distribution est préservée sur la figure 2a car les revenus sont exprimés en logarithmes. 4 INTRODUCTION GÉNÉRALE de l’accroissement des revenus nationaux que le reste de la population7 . Pour apprécier la nature plus ou moins « pro-pauvres » d’un phénomène de croissance donné, il suffit alors de comparer la variation observée du niveau pauvreté avec la variation que l’on aurait obtenue pour le même taux de croissance si la distribution de revenus était restée inchangée. L’objectif est alors d’identifier les épisodes de croissance « pro-pauvres » afin de mettre en évidence les caractéristiques des économies ayant réussi à orienter les gains de la croissance vers les plus défavorisés, ou de trouver quelles politiques économiques ont permis d’arriver à un tel résultat. Comme le souligne Kanbur (2005), ce cadre analytique doit néanmoins être interprété avec prudence car il ne permet pas de connaître les déterminants profonds de la pauvreté. En effet, le degré d’inégalités et le niveau moyen de revenus ne sont pas des variables de politique économique mais des phénomènes statistiques. Ils sont donc eux mêmes déterminés simultanément par un grand nombre de facteurs comme les différentes dotations factorielles et leur répartition au sein de la population, la qualité et la nature des institutions, le niveau de développement du système financier, le degré d’insertion dans l’économie mondiale, le système de taxation, les politiques monétaires ou encore le progrès technique. Le risque est donc de penser que l’on peut manipuler à loisir le niveau moyen de revenu ou le degré d’inégalités et ce, indépendamment l’un de l’autre. Bien qu’incomplet, ce cadre permet toutefois de mettre en avant la dimension mécanique des relations entre niveau de développement, inégalités et pauvreté. Du point de vue du décideur politique, il n’est donc pas sans intérêt puisque cela facilite la construction de stratégies de développement « pro-pauvres ». Les relations mécaniques présentées auparavant peuvent être employées pour établir des objectifs intermédiaires de croissance du revenu moyen et de réduction des inégalités, de manière à atteindre un objectif précis de réduction du niveau de pauvreté. Par la suite, on peut s’appuyer sur l’ensemble de la littérature relative à la détermination de la croissance et des inégalités pour identifier les politiques à mettre en œuvre en vue de réaliser ces objectifs. Évidemment, cela suppose que l’on ait une connaissance réelle des effets des politiques envisagées sur l’ensemble de la distribution des revenus car il est peu probable, en réalité, qu’une mesure économique quelconque 7. Cette définition de la croissance « pro-pauvres » n’est pas unanimement partagée. Ainsi, Ravallion & Datt (1999) et Kraay (2006) considèrent que la croissance doit être qualifiée de « pro-pauvres » lorsque l’augmentation du niveau moyen de revenus s’accompagne d’une diminution de la pauvreté. Ils affirment ainsi que la définition de Kakwani & Pernia (2000) conduit à préférer un processus de croissance qui se traduise par des augmentations respective de 2% du revenus de pauvres et de 1% du revenu moyen, à un processus donnant lieu à des hausses de 5% des revenus des pauvres et de 6% du niveau de revenus par habitant. On peut toutefois considérer que l’approche de Ravallion & Datt (1999) traduit un certain manque d’ambition dans les effets attendus de la croissance puisque toute augmentation du revenu des pauvres, même infinitésimale, peut alors être vue comme « pro-pauvres ». Comme le souligne (Osmani, 2005), le choix d’une définition correcte dépend principalement de la dimension de la croissance que l’on souhaite caractériser. Si l’on est fondamentalement intéressé par la nature de la croissance et donc par la mise en lumière d’un biais « pro-pauvres », l’approche de Kakwani & Pernia (2000) est sans doute plus naturelle. Pour un aperçu des discussions relatives à cette question de définition, on peut se reporter au premiers numéros de la série des One pager édités par l’International Poverty Centre (Zepeda, 2004, Ravallion, 2004, Grinspun, 2004, Osmani, 2005). Une vision plus générale et normative de ce concept est développée dans Duclos & Wodon (2004) 5 INTRODUCTION GÉNÉRALE puisse affecter le niveau moyen de revenus sans modifier, même légèrement, la distribution relative des revenus (et inversement). Il nous semble enfin important de préciser que la lutte contre la pauvreté n’est souvent qu’un des objectifs poursuivis par les décideurs politiques. Ceux-ci peuvent en effet rechercher parallèlement la prospérité économique ou encore l’obtention d’un degré d’inégalités socialement juste. Il est alors légitime de se demander dans quelle mesure ces objectifs sont conciliables. La recherche de relations d’identités entre les mesures de résultats retenues pour évaluer les progrès dans ces différents domaines est alors pleinement justifiée car elle permet de préciser clairement les termes du débat. Par exemple, la relation proposée par Kuznets (1955) entre croissance et évolution des inégalités a longtemps fait croire que la réduction de la pauvreté et l’augmentation du niveau de vie moyen de la population nécessitaient de laisser se creuser les inégalités dans les pays à revenus faibles. Si une telle relation se vérifie, il est alors important pour le décideur politique de savoir quels peuvent être les termes de l’arbitrage à réaliser entre pauvreté et inégalités8 . Une manière élégante de présenter les termes d’un arbitrage ou d’une relation générale entre deux grandeurs consiste à utiliser des élasticités, à savoir le ratio des variations relatives de ces deux grandeurs. Nombre sans dimension, une élasticité permet d’apprécier de combien de pour-cent varie une grandeur lorsqu’une autre augmente de 1%. En matière de pauvreté, l’utilisation d’élasticités croissance9 et inégalités s’est largement développée dans la littérature empirique suite aux travaux de Datt & Ravallion (1992) et Kakwani (1993). Dans un premier temps, nombre de chercheurs ont consacré leurs efforts à estimer la valeur d’élasticités croissance de la pauvreté (Squire, 1993, Ravallion, 1997, Gugerty & Roemer, 1997) afin d’estimer à quel rythme se résolvait en moyenne le problème de la pauvreté au fil du processus de développement économique. Puis, lorsque la communauté internationale s’est engagée dans l’objectif de réduction massive de l’extrême pauvreté dans le monde, des élasticités croissance et inégalités de la pauvreté ont été utilisées dans une optique prédictive pour vérifier si l’objectif fixé pouvait ou non être atteint (Hanmer & Naschold, 2000, Collier & Dollar, 2001, Besley & Burgess, 2003, Bhalla, 2004). Par la suite, au vu des résultats très hétérogènes des pays en développement en matière de lutte contre la pauvreté, l’attention semble s’être portée sur l’examen du caractère variable des élasticités croissance et inégalités de la pauvreté, et la mise en avant du rôle déterminant des inégalités de revenus (Bourguignon, 2003, Heltberg, 2004, Ravallion, 2005a, Kalwij & Verschoor, 2007). Les études réalisées ont alors tenté de mettre en lumière l’importance des caractéristiques initiales des 8. Pour un traitement empirique de la question, voir notamment Ravallion (2005b). 9. Par élasticité croissance de la pauvreté, on entend la variation relative du niveau de pauvreté associée à un taux de croissance de 1% du revenu moyen par habitant. En toute rigueur, il faudrait donc plutôt parler d’élasticité de la pauvreté au revenu moyen, puisque qu’une élasticité croissance de la pauvreté correspondrait à la variation relative de la pauvreté accompagnant une augmentation relative du taux de croissance de 1%. Il s’agirait alors d’appréhender la sensibilité du niveau de pauvreté à l’accélération de l’augmentation du revenu moyen. Bien qu’il s’agisse là d’un abus de langage avéré, nous avons préféré nous conformer à l’usage en reprenant l’expression « élasticité croissance » retenue dans la quasi totalité de la littérature. 6
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