Léonello - Page 1 - test Suzanne ALEXANDRE Léonello Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-215-9 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À Raoul et à Olga, mes racines À Isabelle et à Émilie, nos bourgeons 7 « Beauté : un fruit que l’on regarde sans tendre la main. De même, un malheur que l’on regarde sans reculer. » « Chaque seconde qui s’écoule entraîne un être dans le monde vers quelque chose qu’il ne peut supporter. » Simone Weil, « La Pesanteur et la Grâce », 1940-42. 9 Tandis qu’il se restaure à l’étage avec ses peintres et deux apprentis, maître Augustin d’Avignon entend un bruit léger mais suspect dans l’atelier qui occupe tout le rez-de-chaussée de son hôtel. Silence. Le maître fait signe à Lorenzo de descendre avec lui, tandis que l’atelier ouvert à la fraîcheur du soir se laisse doucement envahir par l’obscurité. Ils descendent avec des lampes à huile encloses dans des lanternes. Comme ils arrivent au bas des marches qui geignent sous leur poids, une chauvesouris s’enfuit tout droit dans le long rectangle de ciel vert, encadré par le chambranle de la croisée restée entrouverte. Lorenzo éclate de rire : « Il pipistrello ! E solo uno pipistrello ! » Plusieurs chauves-souris étaient en train d’aller et venir du jardin à un coffre de chêne. En le tirant à lui, maître Augustin voit que le coffre abrite un nid de ces innocentes bêtes que l’on soupçonne maléfiques au point de donner leurs ailes aux démons. « Il faut les enfumer et les détruire, déclare-t-il à Lorenzo. Elles vont nous porter malheur… J’ai, je ne sais pourquoi, un mauvais pressentiment. » 11 Mardi 23 septembre 1941 C’est un début. Il m’est venu d’un coup, sans rature. Je laisse comme ça pour l’instant ; ça me convient, toujours pour l’instant. Je n’en ferai pas plus aujourd’hui. Je sais où je conduis cette histoire. Je n’en connais ni les sentiers, ni les méandres mais je vois la grand-route et où elle devrait mener. Et le temps, le temps qui depuis l’an dernier doit me détruire, donnera bien à la grand-route les moyens d’exister pour « sauver mon âme ». Ainsi je lance un S.O.S. et, pour l’heure, ce reflet du quattrocento illumine ma chambre triste. Je viens de la louer à deux sœurs, deux vieilles filles, que l’on m’a recommandées pour leurs vertus : propreté, honnêteté, piété. En fait, elles sont actives paroissiennes de ce patelin situé sur un début de colline, à douze kilomètres environ de Roanne. Roanne, capitale de l’ennui mais non de la douleur. Roanne, petite ville industrielle sans histoire et sans Histoire, mais en zone libre. Le patelin qu’a élu mon père pour ma sauvegarde s’appelle Saint-André d’Apchon. Qu’est-ce qu’un « Apchon » ? Saint André, martyr sur sa croix, et cet « Apchon » qui m’évoque une capuche crépusculaire plombée m’annoncent avec certitude un destin douloureux. Je me tiens ferme à ma première bouée de sauvetage, écrire l’histoire de Léonello qui, à l’instar du chat de Baudelaire, « Dans ma cervelle se promène ainsi qu’en son appartement » et miaule comme un fou pour en sortir. Et puis je commence à écrire un journal, sur le conseil pressant de mon cousin, sinon je vais m’effriter. 12 Joseph, lui, tient un journal depuis cinq ans. Il ne cache pas que c’est contraignant, « mais, quel bienfait de prendre une distance avec les événements ! », et « cela permet de maîtriser ses émotions ». Sus aux émotions ! Joseph est un rationnel. Il « veut » être, en tout cas. En bon historien, il insiste : « Nous voilà dans une guerre mondiale : tu as été sursitaire, je suis démobilisé, même pas prisonnier, la moindre des choses est de noter les événements et puis on verra. Quand je relis les conneries que j’écrivais en 1938 / 1939 ! Ca ne vaut pas celles du sacristain : “mais non, mes enfants, nous n’aurons pas la guerre… Dieu ne permettra pas ça…”, quand tu reliras tes vingt ans, tu n’imagines pas… » Je n’imagine rien en effet. Je suis arrivé ce matin de Roanne par l’autocar de 10 heures 12, ma valise dans le coffre, mon vélo sur le toit. J’avais passé deux jours chez Babouchka dont je suis le petit-fils presque aussi favori que ma cadette Elvire. Deux jours seulement, car il fallait être ici avant la rentrée des classes. Il fallait prendre un peu racine, m’installer chez les demoiselles Duperret. Une chambre chez l’habitant, c’est toujours mieux qu’un box au dortoir de l’école paroissiale. Je vais m’y présenter demain avant d’entrer en fonction le 1er octobre. Les demoiselles Duperret, fort aimables, heureuses de loger un jeune homme de Paris dans leur maison grise, sont balzaciennes moins le costume. Leur modeste magasin « Mode et Couture » expose quelques chapeaux et trois robes de lainage foncé devant un rideau de macramé. On en soulève un coin pour voir qui arrive… 13 L’angoisse me monte à la gorge. J’en ai assez dit pour aujourd’hui. Je reprendrai ces quelques notations pour noircir les premières lettres à mon père. Mercredi 24 septembre Il suffit de traverser la place de l’Église pour se trouver devant l’école paroissiale Saint-Étienne. La cloche de Saint-André sonnait ses dix coups monotones, envoyant dans la brume une volée de pigeons au moment où je frappais à la porte. Elle s’ouvrit devant un prêtre tout rond et mal fagoté qui me reçut avec une joie volontairement expansive. Un sourire plissant sa face de lune rose et les bras en croix, il s’écria : – Ah ! Monsieur Donnadieu, je suppose ? Notre instituteur ! Comme vous êtes ponctuel ! Ah ! Eh bien, la Maison est enfin au complet ! Je mets une majuscule à « maison », car il la mettait lui-même dans le ton qu’il prenait pour parler de cette institution presque centenaire. Depuis le vestibule à la saisissante odeur de sacristie mêlée à celle de tisane pour insomniaque, il poussa la porte qui ouvrait sur une classe : une quinzaine de pupitres à deux places, jumelés avec leur banc, un tableau grisonnant, le cylindre anthracite d’un poêle « Godin » et, au-dessus du bureau magistral, un grand crucifix sur sa branche de buis, fanée depuis les rameaux ; il me fit signe d’entrer en m’annonçant : « Voici votre classe, on vous a réservé les cours moyens 1re et 2e année, en deux divisions. Votre collègue, monsieur Fargue, à peine plus âgé que vous, assume les cours élémentaires, et la sœur de monsieur le curé, mademoiselle Dupuy, le cours 14 préparatoire. Quant à moi, la tradition, n’est-ce pas, veut que je prenne les fins d’études à cause du certificat. Vous comprenez, comme j’habite sur place et que la cuisinière s’occupe de nos repas, je peux garder ces galopins après la classe jusqu’à six heures et demie, s’il le faut. Les parents ne demandent que cela, et nous avons de meilleurs résultats que l’école laïque, qui nous fait les cornes au passage des processions. » Quelques réflexions encore, puis : « Ah, notre supérieur, le Père de la Barre, devait être de retour de Paris hier au soir… Mais il a dû s’arrêter à Roanne. Le docteur Berthelot va le ramener en auto au début de l’après-midi. Voulez-vous repasser à cinq heures ? C’est lui qui a votre dossier, il était très désireux de vous recevoir. Ainsi, ce sera fait ! » J’ai accepté, évidemment. Toujours au rythme du tintement des cloches, je me suis rendu à cinq heures précises à Saint-Étienne. Un jeune garçon vint m’ouvrir et me conduisit au premier étage vers le bureau du Père de la Barre. J’ai frappé. Dès l’ouverture de la porte, je suis resté immobile de stupéfaction : j’avais devant moi le portrait, mais le portrait vivant, du Père Lacordaire, peint il y a juste un siècle par Chassériaux. En place du costume dominicain, une soutane impeccable. À part cela, le visage était le même à très peu de choses près, et le regard surtout, ce regard de devin, immense et sombre était absolument semblable à celui du frère prêcheur. J’entendis à peine ce qu’il me disait. Quelque chose comme : – Ah, monsieur Donnadieu ! Asseyez-vous. 15 Je m’assis machinalement, me répétant que « non, ce n’était pas une apparition, c’était le Père supérieur d’une petite école, à Saint-André, en 1941. » – Voyons, monsieur Donnadieu, je vous connais déjà un peu par votre oncle, monsieur Georges Bernard, qui dirige un domaine conséquent près de Vougy, n’est-ce pas ? Vous êtes en deuxième année de philosophie à la Sorbonne et votre père a insisté pour que vous preniez un poste d’instituteur dans un village en zone libre. Je vais vous rendre vos papiers d’identité, vous pourriez en avoir besoin, le moins possible, espérons-le. Car, c’est à cause de vos papiers que vous avez quitté Paris et la faculté ? – Oui… oui, c’est cela… – Je comprends bien. Votre père porte le nom le plus français et le plus chrétien du monde : JeanBaptiste Donnadieu ! Mais Madame votre mère a la mauvaise fortune aujourd’hui d’avoir pour nom de jeune fille Johanna Bernstein. Rassurez-vous, vous êtes ici en sécurité et je suis certain que vous n’aurez pas de grandes difficultés avec nos élèves… Vous étiez, n’est-ce pas, chef de patrouille chez les scouts de France à la paroisse Notre-Dame du Rosaire, puis à l’aumônerie du lycée Buffon ? – Oui. Oui mon Père. Il savait tout ou presque. Il s’est étonné que ma mère n’ait pas, comme son frère Georges, fait transformer son nom de Bernstein en Bernard. C’est qu’en 1920, elle s’appelait déjà Donnadieu on l’appelait comme aujourd’hui au magasin Madame Jeanne. Quel danger pouvait-elle imaginer, française de parents naturalisés, convertis et catholiques ? Comment pouvait-elle deviner ce que serait la plante toxique, sa croissance, et qu’elle allait s’épanouir en 16
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