Ne dites pas à mes parents... - Page 1 - test Martine Pagès Ne dites pas à mes parents que je suis vendeuse dans un Grand Magasin (Ils me croient prostituée à domicile) Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0347-6 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 MÉLINE Travailler au Grand Magasin, pour moi, c’est une véritable consécration, les mots me manquent pour dire combien ce poste m’est indispensable et comme je serais sûrement neurasthénique au plus haut point si on m’en privait. Le jour où j’ai signé mon contrat, il y a de cela une bonne quinzaine d’années, ce document précieux qui précisait tout de même en lettres grasses et soulignées le nombre de nocturnes que j’allais faire par mois, les horaires infernaux, l’obligation de travailler les jours fériés et l’interdiction catégorique de dépasser les soixante minutes de pause pour déjeuner, ça a été l’embellie. Une catharsis. Le rêve d’une vie. J’arrive tous les matins en avance, chaque jour que Dieu fait, sans exceptions, même les dimanches, quand le magasin ouvre ses portes en périodes de fêtes ou de promotions. Parce que je fais partie de ces gens qui prévoient une marge pour tout. En cas d’achat imprévu, le genre d’impondérable qu’on devrait tous intégrer dans un budget parce qu’entre nous, il n’existe pas un mois de l’année où l’on ne débourse sans avoir vu le coup venir. J’ai une enveloppe d’euros bien 7 garnie sous le coude. En cas de migraine, et je suis assez sujette aux maux de tête, deux tubes de remèdes ne sont pas de trop dans mon sac pour guérir le mal dans l’urgence et le prendre à la source. Sac qui compte aussi des kleenex, des suppositoires anti-toux, une brosse à cheveux, un peigne à cheveux, des épingles à cheveux. Niveau retard, j’ai de la marge, parce que je règle toujours mon réveil une heure plus tôt. Je suis rigoureusement conforme aux consignes vestimentaires de la marque de parfumerie pour laquelle je travaille, je suis équipée de la tête aux pieds des vêtements et accessoires que la société m’impose. Ma coiffure est tirée, formant au-dessus de ma nuque ronde une manière de sculpture capillaire qu’on ne saurait copier, une sorte de chignon qu’on peut qualifier d’inédit si on vous met au défi de trouver le même dans un périmètre de vingt kilomètres. On va dire que j’ai ma façon personnelle de rassembler ma tignasse derrière ma tête, comme j’ai les cheveux très longs et très mousseux… et très gras. L’édifice, avec le sébum secrété et la dose de laque employée comme fixateur, tient une journée sans broncher. Je serais profondément blessée si on me faisait des remarques sur la constellation de pellicules brillantes qui habitent à l’année sur mes épaules, après avoir fait le choix de déménager de mon crâne, déjà très encombré. Pas un seul cheveu ne respire dans cette jungle, alors des familles entières meurent par mèches, c’est pourquoi, sur mon dos, on peut tirer sur des fils d’argent parmi plusieurs galaxies d’étoiles. Y a à boire et à manger sur mon paletot mais je le sais bien. C’est Anaïs qui se charge 8 discrètement de me faire un signe quand mon dos est un peu trop encombré. Ce que l’on pourrait envisager comme une affaire de mauvais goût relève pour moi du plus haut signe d’élégance : je porte le cheveu long. Pourtant, on m’incite, par rapport à une question d’âge, à en couper un peu, ne serait-ce que pour rafraichir la coupe et donner de la vigueur aux pointes. Mais j’ai entendu un jour Sarah rajouter Et pour rajeunir, alors depuis, je mets un point d’honneur à la contredire, ne serait-ce que parce que Sarah me doit le respect, si l’on considère la différence d’âge. Si j’avais été configurée comme une Barbie, j’activerais la manette à rallonge de coiffure à son maximum, rien que pour jouir de ce que je pense être un signe indubitable de jeunesse. Chacun sa façon de voir midi à sa porte. Sarah pouffe, Cécile se gausse, c’est plus fort qu’elles, à regarder Jade se tortiller, me mimant, moi et mes manies, comme celle de tirer toutes les minutes sur mon T-shirt pour camoufler l’excès de hanches. Et moi aussi, je ris de bon cœur, parce que je me sens vivante au sein de l’équipe, et qu’on reconnait mon endurance dans ces conditions de travail épouvantables. Mais moi, j’aime assez ce bruit qui flirte avec le seuil toléré de décibels, dès qu’il s’agit de joie et de chansons, je suis de la fête, même si, dans la majorité des cas, je suis l’objet de trente minutes d’hilarité générale. Et je suis la première à me tenir les côtes, sans savoir pourquoi, mais c’est tellement drôle. Je ris pour faire taire ma cinquantaine, pour l’étouffer un peu, lui laisser moins d’espace et moins d’air. Je ris comme une petite fille qui vient de faire son rôt après la blédine, qui n’en revient pas d’émettre des sons et qui se fend la pipe pendant trois 9 heures chaque fois qu’on agite un hochet sous son nez. Mieux encore, j’ai volé leur voix aux poupées qui s’esclaffent quand on leur presse le ventre. Il paraît que j’ai un rire de jouet. J’adore la foule, crains le silence de mort, ne m’épanouis que dans la cacophonie et l’agitation que créent les évènements et les grandes quinzaines. Je peux affirmer que si je travaillais dans le silence, j’en mourrais ou développerais une maladie orpheline. En fait, le job idéal pour moi – il suffirait de donner quelques retouches à mon look – ce serait dame pipi dans une boîte de nuit, ou responsable du vestiaire, moi qui ai tant besoin de contacts et de bruits. Non, je ne plaisante pas. En un mot, je ne vois rien à redire à tous les inconvénients d’un grand magasin qui seraient rédhibitoires pour le quidam. Bien au contraire. Qu’on me bouscule et qu’on ne s’excuse pas ne veut rien dire pour moi. Je n’évoque pas la notion d’irrespect, non, je vous balance mon rire mécanique et monocorde dont on ne voit jamais la fin. Je crois que j’adore qu’on me malmène, ça prouve que je ne suis pas morte. Il doit être question d’orgasme ou d’une sensation proche quand le Grand Magasin, deux fois l’an, organise un podium mémorable sur une période de quinze jours. Des Chippendales déambulent, des danseurs acrobates rebondissent au rythme du tube de Madonna, diffusé 987 fois depuis le début de l’année. Dans ces moments-là , le premier jour du spectacle, je découvre la voix particulière de Madonna pour la première fois. Et je suis rudement flattée qu’un gogo danseur en string vaporise ce nouveau parfum qui crée l’évènement au cœur de ma poitrine, que j’ai opulente, il faut bien me jalouser quelque chose. 10 Ma foi, qu’on me maltraite, moi j’aime bien, autant que je me déteste, ces jours maudits où ma supérieure me note mal sur ma tenue vestimentaire, précisément, et sur mon hygiène, en général, alors que j’aurai passé pas moins d’une heure à peaufiner mon teint, à piquer une centaine d’épingles sur ma tête et à dessiner à main levée le trait d’eye liner qui me fait des yeux que je crois de biche. Jade répond De porc, oui ! Alors mon regard devient rose, puis carrément rouge, mes paupières retiennent comme elles peuvent ces larmes qui menacent de couler et d’étaler d’avantage cette trace de noir toujours trop épaisse, selon l’avis général. Et s’en suivent alors les réflexions récurrentes sur le grain de ma peau, le manque d’éclat de mon teint et les squames qui tombent par flocons sur mes épaules, et les décorent comme un sapin qu’on floque à Noël. Du rouge ordinaire, on passe au rouge sang, mes yeux hésitent quant au violet, et je tiens comme ça toute la journée, le torse droit et fier, parce que ce qu’on me reproche n’est pas de mon fait. Alors je prodigue mes précieux conseils à mes clientes, qui me demandent toutes si je ne souffre pas trop de ce que j’appelle conjonctivite. Parfois, quand le rapport de ma chef est bon, c’est de joie que je pleurerais, alors je nous refais le coup des yeux mouillés et colorés, et réponds à mes clientes, attristées par la régularité de mes problèmes oculaires, qu’aujourd’hui, c’est rien, j’ai juste une poussière dans l’œil. Dans les deux d’un coup, en l’occurrence. En, tous cas, tous ces petits tracas ne me privent pas d’un des souvenirs les plus magiques de ma vie, celui que je me remets en tête quand ma vie est pénible. Autant dire que ce souvenir prend une place terrible sur l’échelle d’une journée : je fais partie de 11 ces personnes qui ont eu leur quart d’heure de gloire, ça y est, à cinquante ans bien sonnés. J’ai participé le mois dernier à un concours télévisé, où il s’agissait de répondre à des questions d’ordre culturel et, dans l’équipe, elles sont toutes d’accord pour avouer que sur bien des chapitres, j’en connais un rayon. Je fais partie de cette minorité de gens qui sont passés à la télé. Je me suis fait évincer en milieu de jeu, à cause d’une question qui était mal formulée ; d’ailleurs, depuis la diffusion, c’est le défilé de mes clientes attitrées. Et toutes reconnaissent que la phrase était mal construite et qu’on pouvait interpréter un double sens. Mes collègues m’ont enregistrée, il paraîtrait que le coiffeur qui avait arrangé mes cheveux était sûrement un génie dans sa profession, c’est ce qu’elles ont dit, un maitre de la haute coiffure, si l’on considère le chignon que je lui avais inspiré. Quand il s’est agi de se présenter à l’animatrice, j’ai dit Bonsoir, Méline, quarante et un ans, cosméticienne. J’ai un peu triché sur mon âge, comme le font toutes les femmes, dès l’instant où c’est encore plausible. Je maitrise parfaitement l’anglais si on ferme les yeux sur l’accent, mets une date sur les noms de victoires ou de défaites historiques, un numéro sur le nom d’un département, un visage sur un personnage célèbre et cite sans réfléchir deux ou trois succès littéraires s’il s’agit d’un écrivain dont je suis la seule à avoir lu l’œuvre. Je bats mes collègues à plates coutures quand elles hésitent entre deux orthographes, et calcule de tête, au centime près, le prix d’un article si l’on envisage de le céder avec une remise et que l’on s’interroge sur son prix final, après la détaxe déduite. Chapeau Méline, je me dis, quand Anaïs a encore un peu de mal à comprendre pourquoi deux 12 plus deux font quatre, personne ne lui aurait fourni de preuves en images, voilà ce qu’elle dit. La logique et elle, ça fait deux, ça c’est une opération dont elle est sûre, parce qu’elle éprouve ce handicap au quotidien. Dieu merci pour elle, quand la calculette s’est fait la malle ou qu’elle est mobilisée par Sarah, et qu’elle transpire et manque s’étouffer si on la questionne sur le prix d’un produit les quinze pour cent déduits, elle en appelle à moi, imperturbable pour faire le compte pendant que moi-même m’apprête à annoncer la valeur d’une crème de jour à ma meilleure cliente, Madame Pommier, qui s’adresse toujours à moi pour mes facultés de calcul mental. Il y a aussi une qualité singulière qu’on ne me volera jamais : mon immense empathie. Et quand l’une d’entre elles craque pour de bon, sans se soucier du ravage que les larmes font sur son maquillage des cils, je lui sers du Ma Bichounette et l’embrasse sans poser de questions. Pourquoi ? Parce que je « sais ». Ça fait quinze ans que je suis sur le stand et, en quinze ans, j’en ai vu passer des apprenties épuisées par la station debout, des vendeuses intérimaires révoltées par le bruit et soucieuses de leur santé quand Cécile, qui compte à peu près autant d’années de métier que moi, leur faisait faire le test de la « respiration à fond ». En quoi ça consiste ? C’est simple, essayez de gonfler vos poumons au Grand Magasin. C’est impossible, l’oxygène y est rare, la cage thoracique n’emmagasine que très peu d’air, celui qui sert juste à reprendre son souffle quand on revient de la réserve, les bras chargés et la respiration discutable. La dite réserve se situe un kilomètre du magasin… J’ai mes passions. Comme Internet, par exemple. Mais mon maigre salaire ne me donne pas les moyens 13 de me payer un PC. Alors, dans l’attente de cette augmentation qu’on me promet chaque premier janvier, je joue au loto avec une foi inébranlable, et je ne sais pas si je suis croyante, mais dans ces moments là , quand j’achète un ticket, je prie quelqu’un, ne serait-ce que par superstition, un Dieu au hasard, ou un membre de ma famille défunt. L’argent est essentiel à mes yeux et l’expression qui dit qu’il ne fait pas le bonheur mais qu’il y contribue est bannie de mes conversations. Qu’on ne s’amuse pas à traiter ce domaine avec légèreté, j’y verrais rouge. Je suis probablement la moins payée de nous cinq, allez savoir pourquoi, je carbure péniblement au SMIC, alors le fric, c’est un peu plus qu’un rêve, ça correspond à un vrai besoin. Moi, ça me fait peine quand je vois tout le travail que j’abats, que je ruine mon dos définitivement et entretiens ma cyphose et ma scoliose dans le même temps, en me baissant trente fois par jour pour ramasser les stylos et les gommes que Sarah et Anaïs s’envoient au visage, quand les nerfs lâchent, qu’il faut faire diversion, se distraire et piquer des fous rires qu’elles choisissent de faire durer des heures. Rien de plus jouissif que de perturber Sarah en pleine vente, selon Anaïs, en imitant le bruit des pets que je fais tous les matins, quand je remets en ordre le point de vente saccagé la veille au soir par leurs soins, que je n’ai jamais su retenir comme je le fais pourtant si bien pour mes larmes. Je fais le ménage mais n’ai aucune emprise sur mes désordres intestinaux. Y a pas de solution musclée à mon problème, c’est comme ça, alors il leur suffit de prendre une inspiration, c’est-à -dire une petite quantité d’air, est-ce utile de le préciser, et de se diriger vers un stand voisin pour faire mine de s’y 14
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