Démon des brumes - Page 1 - Corine M. Démon des brumes Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-343-9 Dépôt légal : novembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 A maman, à Michel sans qui ce roman n'aurait jamais vu le jour. A mon Amande, petite flamme bienfaisante que je n'oublierai jamais... 7 I Alex avait roulé toute la journée. Il lui tardait d’arriver et de s’installer enfin dans sa nouvelle demeure, son havre de paix. Un peu de calme après la tempête lui ferait le plus grand bien. Cela était nécessaire à la survie de son art ; indispensable même. Elle devait impérativement se ressourcer. Oublier les mensonges incessants de Chris, ses beuveries interminables et ses aventures sexuelles salaces avec des filles d’un soir. Le tumulte et les batailles du divorce qu’elle venait de vivre l’avaient épuisée aussi bien mentalement que physiquement ; elle se sentait littéralement vidée. Mais à présent c’était terminé. Et pour de bon cette fois. De toute façon elle ne voulait plus se mentir : elle ne l’aimait plus et éprouvait un sentiment de soulagement depuis cette rupture. Libre, comme si elle sortait d’une prison dans laquelle elle serait restée enfermée pendant dix ans. Libérée enfin des déboires de cet homme abusif. Oui, c’était bel et bien fini ; une page du livre de sa vie se tournait définitivement. L’avenir lui appartenait et elle avait hâte de profiter des saveurs simples d’une 9 existence paisible à la campagne. Elle bénéficiait encore de quelques belles années pour rencontrer enfin le véritable amour. Même si cela ne semblait pas être sa priorité dans l’immédiat. Se poser et se reposer, prendre le temps de vivre, et surtout peindre ; créer les toiles de son prochain vernissage. Voilà ce qu’elle envisageait principalement dans un futur proche. À force de travail acharné et de persévérance, elle était devenue une artiste peintre reconnue. Son art, qualifié de gothique contemporain, semblait se situer entre les portraits lumineux, si expressifs, de Simon Vouet, et le surréalisme génial de Salvador Dali. Son talent s’exprimait par des choix de couleurs très sombres pour les arrière-plans, en opposition à des tons clairs et brillants pour les dessins centraux. Cela créait un relief incroyablement luminescent, mystique et féerique à la fois. Elle représentait ainsi la dualité universelle ; le noir et le blanc, le Paradis et l’Enfer, le Bien et le Mal. C’était le thème essentiel de toute son œuvre. Sa pièce maîtresse, sa plus belle toile à ce jour (la plus coûteuse aussi), évoquait un ciel tourmenté aux nuances obscures et ténébreuses laissant entrevoir, comme derrière un voile étincelant, un visage aux traits délicats et à l’expression profondément triste. Elle l’avait intitulé L’Ange étrange. Ce modèle, à présent un classique des Beaux-Arts, résumait à lui tout seul le malheur et la misère d’un monde déchu. Il en émanait une émotion intense qui ne laissait pas indifférent. Elle était consciente de sa chance à pouvoir vivre de son art, de sa passion ; d’être une artiste comprise 10 et respectée autant par les spécialistes du genre que le grand public. D’ailleurs, ses toiles se vendaient très bien et cela lui offrait les avantages, ô combien agréables, d’une grande aisance financière. La voiture emprunta un chemin de campagne bordé de platanes tandis que le crépuscule précoce de novembre recouvrait le paysage de son voile gris-bleu. Alex sourit lorsqu’apparut enfin devant elle le pittoresque Château de la Clairière. Cette demeure bourgeoise du XIXe siècle se dressait fièrement au milieu d’un bosquet verdoyant et touffu. Sa blanche façade semblait rendre plus sombre encore les sousbois environnants. Son large perron, sa terrasse à pilastres lui donnaient un caractère baroque correspondant au goût si singulier de sa nouvelle propriétaire. En effet, elle avait été subjuguée par la beauté de la maison et du site dès le premier coup d’œil sur une mauvaise photo de l’agence immobilière en surfant sur Internet. La visite initiale des lieux avait été décisive : C’était effectivement l’endroit idéal pour vivre en toute tranquillité, loin des mondanités et du brouhaha de la ville ; le petit paradis rêvé pour oublier sa déception sentimentale et prendre un nouveau départ. Elle savait aussi qu’elle pourrait y exploiter le meilleur de son talent. L’histoire de cette demeure l’avait également séduite. Elle fut construite en 1812 sur l’ordre d’un riche et prestigieux poète parisien de l’époque, tombé amoureux de la région lors de son voyage de noces. Lui et sa jeune épouse s’y installèrent et y élevèrent leur fille unique. Ce fut entre ces murs que l’homme de lettres rédigea ses plus beaux contes et poèmes. 11 Alex s’était donc permise de penser qu’elle pourrait peindre ici de formidables toiles puisque ce lieu si serein paraissait propice à la découverte d’un trésor précieux, tant convoité par les artistes : l’inspiration. Les derniers propriétaires, un chef d’entreprise retraité et sa femme, ne venaient au château que pendant la période estivale. Touché par la maladie, l’homme dut mettre rapidement en vente son fabuleux bien immobilier à un prix fort intéressant. Une belle opportunité à saisir pour Alex. Elle gara son véhicule dans l’allée, devant la terrasse. Il faisait déjà presque nuit noire. Elle saisit une lampe torche, grimpa les six vastes escaliers qui menaient vers l’entrée principale, déverrouilla la lourde porte et illumina l’extérieur. La lumière parut révéler soudain la splendeur authentique de la bâtisse en sublimant ainsi ses lignes épurées sur un fond crépusculaire. Elle contempla ce spectacle atypique avec ses yeux d’artiste, comme pour graver cette image magnifique dans sa mémoire afin de l’immortaliser plus tard sur une toile. Décidément, elle ne s’était pas trompée : ce lieu semblait magique. Elle commença à décharger les valises contenant ses effets personnels ; l’emménagement élémentaire ayant été effectué quelques semaines auparavant, après les travaux de rénovation. Elle se hâta un peu ; la fatigue du voyage commençait à peser sur ses épaules et en plus le mistral glacial cinglait son visage. Une fois installée, elle téléphona comme promis à Vincent, son ami de toujours et agent artistique, attaché de presse, enfin homme à tout faire, pour l’assurer qu’elle était bien arrivée à destination. 12 II La première semaine avait été une semaine de transition passée à organiser les différentes pièces selon ses goûts et ses besoins. Le mobilier d’époque donnait une valeur rare à la grande maison. Une gigantesque cheminée à auvent trônait au milieu du séjour généreusement éclairé par de grandes fenêtres à fronton sculpté. Le corridor s’ouvrait sur une magnifique salle à manger campagnarde. Les meubles d’antan et les fonctionnalités modernes partageaient la même cuisine créant ainsi un mélange de style un peu insolite, à la croisée des temps. Au-delà du vestibule, un imposant escalier de marbre blanc orné de balustres ciselés amenait au premier étage. Alex avait choisi la chambre bleue de la tourelle gauche. Elle réalisait enfin son rêve de petite fille : dormir dans un lit paré d’un ciel satiné, aérien et gracieux. Et puis le bleu était sa couleur préférée ; la couleur du ciel, de la mer, de l’amour. Les chambres jaune et verte, tout aussi spacieuses, seraient des chambres d’amis. La salle de repos ou 13 salon, dans la tourelle droite, devenait son atelier de travail ; la fenêtre offrait une vue imprenable sur les collines vallonnées de ce paysage haut en couleurs chaleureuses, et perpétuellement cadencé par les vents de Provence. Le mistral froid soufflait encore mais une belle journée de fin d’automne s’annonçait. Alex s’était levée tôt. Elle avait décidé de partir à la découverte de son parc privé ainsi que des pinèdes alentour qui s’étendaient jusqu’au village. Elle jeta un coup d’œil, en premier, à la remise, derrière le château où elle aperçut des outils de jardin, des sacs de terreau, des arrosoirs et même une vieille tondeuse à gazon. Laquelle ne devant pas suffire, étant donné la grandeur considérable de l’endroit. Et puis ce parc ressemblait plus à une prairie sauvage parsemée de fleurs des champs qu’à un jardin d’ornement. C’était justement ce côté champêtre qu’elle appréciait. La nature régnait en maître et semblait vouloir effacer toute trace humaine, envahissant peu à peu les bancs de pierre et les statues. Elle ne souhaitait rien changer à ce décor bucolique, impatiente de contempler, au fil des saisons, les métamorphoses de cette campagne rustique. Elle s’emmitoufla un peu plus dans sa doudoune, traversa l’allée de marronniers et se dirigea vers le chemin qui menait au village. *** Comme tous les samedis matins, Lucas Difalco sortit promener sa chienne. 14 Il habitait une petite maison de campagne, juste en face le parc du Château de la Clairière. Il franchit la route et prit un sentier qui longeait les ruines d’une muraille en pierres recouverte de lierre. Tout en marchant, il établit rapidement dans sa tête, le programme de sa journée. Week-end ou non, certaines besognes ne pouvaient pas attendre ; les cours de la semaine prochaine à organiser, les feuilles mortes à ramasser dans le jardin, quelques courses au village et l’Office du dimanche matin à préparer. Sans compter les deux ou trois bigotes qui souhaitaient confesser leurs petits péchés quotidiens, comme tous les samedis soirs. Ce genre de bonnes femmes souvent médisantes et importunes l’insupportait sérieusement. Mais, de par sa position, il devait se contenter d’écouter patiemment, de réciter un Notre Père ou un Je vous salue marie et d’octroyer gracieusement le pardon de Dieu. En passant près du Château, il pressa le pas ; il n’avait aucune envie d’apercevoir sa nouvelle voisine, une soi-disant artiste, qui organiserait sans doute, des fêtes et des réceptions constamment. Adieu la quiétude de cette campagne encore sauvage. Au moins, les anciens propriétaires, un couple de riches retraités, ne venaient qu’une à deux fois par an et ne bouleversaient pas la sérénité intemporelle du site. Il siffla son labrador qui s’attardait pour renifler un tas de brindilles sèches. Le bruissement d’un pas léger derrière lui se fit entendre. La chienne leva le nez et trottina en remuant la queue vers l’inconnue qui s’approchait en souriant : – Bonjour ! 15
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