Vies en vrac - Page 1 - test Cathy Borie Vies en vrac Recueil de nouvelles Editeur indépendant 75008 Paris-2006 3 er Le Code de la propriété intellectuelle du 1 juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2006 ISBN : 2-35335-031-3 Dépôt légal : novembre 2006 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Cauchemar Elle était couchée dans sa chambre. Il faisait noir. Sa petite sœur dormait dans son lit à barreaux. Sous la porte, juste en face, filtrait un rai de lumière pâle. Dans le salon à coté, Katia entendait des voix. Celles des grandes personnes qui parlaient, qui riaient. Il y avait Papa, Maman et Tonton Jacques qui était venu dîner. Toutes ses voix l’attiraient et la berçaient à la fois. Le sommeil faisait clignoter ses paupières. Mais Katia ne voulait pas sombrer. Elle avait trop envie d’aller faire un câlin à Tonton Jacques et de grimper sur ses genoux. En se levant , elle s’empêtra un peu dans sa longue chemise de nuit. La chambre devenait très grande d’un seul coup, la porte était loin et il lui sembla marcher longtemps pour l’atteindre. Katia tourna la poignée. Le salon lui aussi paraissait bizarrement dilaté, étiré. Les parents et Tonton Jacques se tenaient assis tout au fond sur des chaises, très loin d’elle. Mais Tonton Jacques lui tendait les bras en souriant et Katia mourait d’envie d’aller l’embrasser. Il lui dit d’une voix qui elle aussi semblait lointaine et légèrement distordue : «Viens , ma puce, fais-moi un bisou et retourne 7 vite te coucher». Papa et Maman hochèrent la tête en souriant. Alors Katia s’avança vers eux et elle lança ses bras vers Tonton Jacques qui s’apprêtait à la saisir tendrement. Ce fut à cet instant-là que le plancher sous ses pieds commença à se dissoudre dans un effondrement silencieux, et qu’elle coula dans l’obscurité, descendant toujours plus bas dans un puits sans fond. Tout en bas un diable cornu aux yeux rouges ricanait en l’attendant, une fourche noire dans sa main crochue, et elle hurlait en voyant s’éloigner au-dessus d’elle les lumières du salon et les visages familiers. Le diable riait toujours et s’approchait inexorablement. Son propre hurlement l’éveilla brusquement. Elle était assise en sueur sur les draps. Il faisait noir. Sa petite sœur dormait dans son petit lit à barreaux. Sous la porte, juste en face, filtrait un rai de lumière pâle. 8 Polichinelle Ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. Fréquenter, c'était le vocable en usage à cette époque. Aujourd’hui, on dirait "sortir". Expressions éphémères pour dire tout simplement qu'ils couchaient ensemble. Elle était très amoureuse. Elle n'aurait pas fait l'amour avec lui si ça n'avait pas été le cas. Au début, elle avait résisté. Elle avait comme on dit, repoussé ses avances. Sans beaucoup de conviction mais avec d'autant plus de virulence qu'elle avait à lutter autant contre son désir à elle que contre celui d'en face. De toutes façons, elle se savait vaincue depuis le premier jour. Quand elle l'avait rencontré dans ce bal au bord de la rivière, avec son sourire aux dents parfaites et ses yeux bleus, elle avait été chamboulée dans l'instant. Ils se voyaient dès qu'ils pouvaient se libérer : de leur travail, de leurs parents, de leurs cours. Enfin, se voir est un euphémisme : ils s'embrassaient, se touchaient, se caressaient, se humaient, se mélangeaient, se fondaient. C'était compliqué de trouver un endroit tranquille, surtout 9 quand les beaux jours s'enfuirent et qu'il devînt nécessaire de s'abriter du froid. Quelquefois, ils se retrouvaient chez elle, sur son lit, en l'absence de ses parents. Il fallait évidemment prendre mille précautions, guetter les bruits, une clé dans la serrure, un moteur de voiture qui ralentissait, une voix sous les fenêtres... Ils avaient déjà rompu à plusieurs reprises. Toujours de son fait à lui. Lui aussi était amoureux et c'était quelque chose qu'il n'avait pas du tout prévu. Pas à dix-neuf ans en tout cas. Tout était bien organisé dans sa vie. Son boulot à l'usine. Ses cours de musique deux soirs par semaine. Ses entraînements de gymnastique au moins aussi souvent. Et ses cours du soir pour passer son CAP de banque. Ses parents lui fichaient une paix royale, et il n'aurait de toutes manières pas supporter qu'il en fût autrement. Il leur donnait une grosse partie de son salaire, et le reste lui payait ses sorties, ses cigarettes, quelques vêtements : la mode des années cinquante n'était pas exigeante. Cette fille-là, il ne l'avait pas du tout programmée. Mais force lui était de constater qu'il était bien accroché, et à certains moments, il avait une conscience aiguë du danger que cela représentait. Par exemple, que deviendraient ses envies de voyage ? On ne pouvait pas embarquer une fille dans le désert, ou en Amazonie, ou sur des glaciers à cinq milles mètres d'altitude. Seulement, lorsqu'il était avec elle, leur voyage intime lui faisait oublier tous les autres. Et après ces moments très intenses, très passionnels, il se mettait à lui expliquer qu'ils n'avaient pas d'avenir ensemble, qu'ils étaient trop jeunes, qu'ils devaient 10 s'amuser, profiter de la vie, et qu'ils allaient finir par avoir un "pépin" (encore un joli euphémisme pour désigner l'enfant qu'ils risquaient de faire à chacun de leurs rapports...) et que ce serait beaucoup plus raisonnable qu'ils se séparent. Elle se mettait alors à pleurer, à sangloter, elle le suppliait, lui disait qu'elle l'aimait, mais il demeurait inflexible en arguant que c'était pour leur bien à tous les deux, même si elle ne s'en rendait pas compte le temps viendrait où elle le remercierait. Bien entendu, elle rentrait chez ses parents décomposée, essayant de se refaire une figure, et elle pleurait encore une partie de la nuit. Le lendemain, à la boutique de jouets où elle était vendeuse, les clients lui trouvaient une petite mine, et la patronne, qui la connaissait bien, lui conseillait une fois de plus de laisser tomber ce "jeune godelureau" qui la rendait un jour si heureuse et le jour d'après si désespérée. Le jour d'après justement, elle recevait une lettre de lui, une lettre qu'il avait dû glisser discrètement sous sa porte avant d'aller à l'usine car elle n'était pas timbrée. Une lettre où il avouait qu'il ne pouvait pas se passer d'elle, de ses cheveux, de son corps, de ses jambes, de sa peau, de son sourire, etc.. et il lui donnait rendez-vous dans la cabane près des voies de chemin de fer et tout recommençait. Ils se cachaient de moins en moins. Cela aussi la rassurait. Ses parents l'avaient même croisé quelquefois, lorsqu'il venait la chercher pour l'emmener au cinéma, ou dans un bal des environs. Il était souriant et poli, sans être obséquieux. Juste ce qu'il fallait. Elle avait senti aussitôt sa mère sous le charme. 11 Pour la Toussaint, ils avaient pu profiter de la maison deux jours entiers. Deux jours sans autre préoccupation qu'euxmêmes. Comme s'ils avaient été mariés, pensait-elle. Elle avait cuisiné pour lui. Tôt le matin, pour que les voisins ne le remarquent pas, il était allé acheter des croissants et lui avait fait la surprise d'un plateau de petit déjeuner au lit. Exactement comme dans les films. Et ils avaient fait l'amour, évidemment. Presque sans arrêt, comme on fait à vingt ans. Deux jours magiques. Un peu avant Noël, elle commença vraiment à s'inquiéter.Ca ne lui était jamais arrivé d'avoir autant de retard. Elle essayait de ne pas y penser, mais chaque jour qui passait lui envoyait un signe un peu plus précis, un peu plus indubitable. Bien sûr, ce fut à lui qu'elle se confia en premier. A lui, à qui rien n'avait échappé. Il savait compter et il n'était pas irresponsable. Il l'avait prouvé jusqu’à présent. Elle continua en ravalant ses larmes : "Mais si c'est ça, qu'estce qu'on va faire?" A son visage elle comprit combien il était tourmenté, partagé entre l'envie de fuir à toutes jambes, de s'envoler à l'autre bout du monde vers n'importe lequel de ces pays dont il avait tant rêvé, et la réponse à la fois raisonnable et passionnée qu'il n'osait pas encore lui faire : "On va se marier". Mail il n'avait pas encore vingt ans. Il ne répondit rien. Elle pleura encore et essaya dans le secret de sa chambre les remèdes de bonne femme censés faire revenir les règles : décoction de queues de persil et autres lavements d'origine potagère. Sans succès. 12 Noël passa. Il lui donna un soir une lettre de rupture, qu'il déchira aussitôt après qu'elle l'eût lue. Ils décidèrent d'en parler aux parents. De toutes façons, ils n'avaient pas le choix, ils étaient mineurs. Sa mère à elle n'essaya pas de feindre l'étonnement : quand on est de corvée de lessive, il y a des choses qu'on remarque. Néanmoins, le soutien affectueux qu'elle ne put s'empêcher de manifester à sa fille fut largement minoré par la phrase qu'elle ajouta avec la mine tragique appropriée : "Maintenant, il va falloir annoncer ça à ton père !" Pour tout le monde, son père passait pour un personnage bourru et taciturne, un peu marginal ,travailleur mais instable. Il avait été différent autrefois. Il avait quitté l'école à huit ans pour garder les vaches, appris à lire quasiment seul, étudié tout aussi seul le solfège, exercé mille métiers, dont celui d'acteur chanteur ambulant, qu'il avait abandonné pour se marier à la demande expresse de sa future belle-mère. Il avait été un père très tendre pour sa fille, et puis il avait été déporté trois ans dans un camp de concentration, et à son retour, plus rien n'avait été pareil. Ni pour lui. Ni pour sa femme. Ni pour sa fille qui avait grandi et à qui il n'osait plus - ou peut-être qu'il ne savait plus... - manifester son affection. L'annoncer à son père. Voilà certainement ce qu'elle redoutait le plus dans l'histoire. Est-ce qu'il allait la jeter à la rue? La battre? Ne plus jamais lui adresser la parole? Refuser qu'elle se marie? D'autant que le mariage était loin d'être un projet acquis. Il y avait de la résistance de l'autre côté. On conseillait au jeune homme de bien réfléchir. Il était vraiment bien jeune. Il n'avait pas d'argent, et un 13 métier de peu de rapport. Et on ne pouvait pas l'aider. Il faudrait qu'il se débrouille tout seul pour faire vivre sa famille. Ne serait-il pas plus sage de s'engager dans l'armée ? La jeune fille s'en remettrait sûrement et finirait par trouver un mari plus âgé et plus argenté. Heureusement, il était têtu, orgueilleux, et amoureux. Ce qu'il avait entrepris, même sans le vouloir, il le mènerait à bien. Il lui restait donc, à elle, à l'annoncer à son père. Ce qui fut fait. Un soir au dîner. Sa mère venait de servir la soupe, et l'on n'entendait que le tintement des cuillères dans le fond des assiettes. Sa mère lui fit un petit signe de tête, comme pour dire : "Allez, c'est le moment, lance-toi, il a l'air de bonne humeur!" Son cœur à elle battait la chamade, il l'empêchait presque d'avaler tant il prenait de place dans sa poitrine. Son père était juste en face d'elle et il ne remarquait rien. Elle reposa sa cuillère pleine. -Papa... -Oui ma fille. Sa main agrippait sa serviette et elle ne parvenait pas à le regarder dans les yeux. Sa mère lui effleura le pied du sien sous la table pour l'encourager à nouveau. Elle aspira une grande goulée d'air avant de se laisser couler, sans presque aucun espoir de revoir la lumière du monde après sa déclaration. - Je suis enceinte. Son père posa à son tour sa cuillère et prit la bouteille de vin. Il en versa une rasade dans son assiette pour faire chabrot ; maintenant elle le fixait sans ciller et il ne quittait pas non plus son regard. Il haussa lentement, presque nonchalamment les épaules, et dit avec un demi-sourire : 14
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