Le fantôme du corbillard - Page 3 - test Hugues Dugué Le fantôme du corbillard Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Edilivre Aparis Éditeur Indépendant – 2008 ISBN : 978-2-35335-176-3 Dépôt légal : Février 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A mes parents… A Valérie Souchet à qui je dois le début de cette histoire. A Charline Vigier pour son soutien sans faille 7 Remerciements en vrac et dans le désordre à ceux qui, la plupart du temps à leur insu, m’ont aidé à bâtir cette aventure : Yankell Clavery, Florence Leroy-Gauthier, Swanny Fouchard, Dominique Faucher, Alicia, Asia et Gosia, Christine et Jacky Brûlard, Angélique Fernandez, Le café Linné à Upsalla, Guenaelle De Kerret, la médiathèque de Montrouge, les vaches, Faustine, Terry Pratchett, Agnès Bonneau, André Pourchot, Laurent Guédez, Eric Herpin… 9 PROLOGUE Tout petit déjà, je volais les draps de la voisine. Et puis je grimpais quatre à quatre les marches grinçantes vers le grenier, je m’armais d’une paire de ciseaux et je tailladais tant bien que mal jusqu’à obtenir deux trous pour les yeux. Ensuite, je me glissais sous l’étoffe – généralement rosevomi avec d’horribles fleurs jaune-vomi –, j’allais faire peur à ma petite sœur et je me prenais une beigne par ma mère. Immanquablement. Oui, d’aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours voulu être un fantôme. Avec le temps évidemment, on change ; je souhaitais encore devenir fantôme, cependant je n’étais pas pressé. Après tout, on n’est jamais vraiment sûr de son emploi du temps post-mortem. Heureusement, il y avait des signes. La prédétermination, vous connaissez ? Par exemple, pour mes collègues, j’étais transparent. Et pour mes copines, inexistant. Et puis il y avait mon nom de famille : Revenu. Si ce n’est pas une marque du destin, ça... Mais à chaque fois que je fonçais dans un mur, je ne passais pas à travers et je m’en sortais avec une belle bosse. Voire quelques points de suture. Cinq séjours à l’hôpital pour traumatisme crânien... Les infirmières voulaient m’offrir un abonnement. Ce n’est pas que je nourrissais une haine farouche envers les murs. C’est plutôt eux qui avaient la 11 fâcheuse tendance à venir lâchement à ma rencontre dès que j’avais le dos tourné. Enfin... le regard ailleurs. Bon d’accord, j’étais du genre distrait. Finalement, lors de mon dernier séjour, j’ai contracté un vilain virus. La légionellose. Avec un nom pareil, c’était sûrement une invention des militaires. Je n’ai jamais beaucoup aimé l’armée, mais là, c’était le pompon. Bref, je mourus. À ce niveau là, en principe, on quitte son corps et on s’en va je ne sais où chanter des cantiques en jouant du ukulélé. Ou alors on devient fantôme, ce que j’avais fermement résolu d’être. En principe toujours, dans ce genre de cas, on obtient une dérogation céleste. Juste une formalité administrative à remplir. Trois fois rien en fait. Pas de signature avec son sang ou autres incongruités de cet acabit. On doit juste prendre la première à droite quand on emprunte le grand tunnel lumineux divin dont tout le monde parle... C’est indiqué pour ceux qui veulent le voir. Très bien foutu. Attention quand même à ne pas aller à gauche, c’est l’option réincarnation. Une horreur. Il y a longtemps, il parait qu’un type, végétarien fervent dans sa vie d’homme, a été réincarné en carnivore. En hyène pour être précis. C’est depuis ce jour-là qu’elles ricanent tout le temps. À l’entrée sur la droite, donc, on s’acquitte du péage (et oui, même là) et on laisse une ou deux histoires drôles – ça surprend au début mais c’est une monnaie consensuelle –. Et puis les inspecteurs des impôts là-haut sont paraît-il des êtres excessivement spirituels –. Ensuite on retrouve son corps un court instant pour le quitter sitôt le décès survenu. En principe donc, on quitte de suite son enveloppe charnelle et on se met à hanter le lieu de sa mort. Tranquillement. Je me voyais déjà, classique revenant de clinique, allant chatouiller les pieds des malades et pincer 12 les fesses des filles de salle. Ça, bien sûr, c’est la théorie. La pratique est bizarrement aussi capricieuse qu’une belle femme chez un diamantaire, comme aurait dit mon vieux concierge, célibataire endurci par les revers de fortune et les coups droits d’époux peu fair-play. À la suite d’on ne sait quelle lubie du destin – même làhaut, ils ont des problèmes administratifs –, je ne parvins pas à sortir de mon corps. Coincé, j’étais ! Je me débattais – psychiquement parlant – mais sans réussite. A la morgue, même chose. Sauf qu’en plus, mon enveloppe de chair commençait à m’être vraiment désagréable ; immobile, nauséabonde et pour tout dire très peu fonctionnelle. J’avais pourtant suivi les indications à la lettre, emprunté le tunnel juste avant mon dernier soupir, pris à droite, obtenu un franc succès avec mon histoire du saint-bernard alcoolique et réintégré mon corps pour expirer enfin. Mais rien... C’est sur le chemin du cimetière que vint soudainement la délivrance. Seulement voilà, j’étais à bord d’un vieux corbillard noir. D’abord, j’ai toujours eu horreur du noir. D’accord, il aurait été vert pomme ç’aurait fait louche. Mais surtout, j’étais bloqué dans un véhicule. Un truc en mouvement, quoi. J’étais dès lors condamné à voir du pays. Moi qui n’aspirais qu’à un hantage ? hantement ? hantation ? ... qu’à un séjour sédentaire et tranquille, j’étais servi. Et puis c’était bien ma veine : j’avais toujours été malade en voiture. 13 CHAPITRE I LA VENTE « Vivre dans un corbillard, quel gain de temps. En cas d’ accident, c’ directement du est producteur au consommateur... » Georges Revenu Trois cents mètres. Enfin trois cents quatorze mètres et des poussières. C’est le chemin maximal qu’un fantôme peut effectuer depuis l’endroit de son trépas. D’après ce que j’en sais, ça correspondrait à la distance moyenne qu’atteignent les postillons d’une des vaches du Troupeau Sacré quand elle éternue (Saint Atchoum, priez pour nous !). Pas n’importe quelle vache, attention. Une sentimentale. Elle était toujours malade de son vivant et elle aurait gardé son microbe du rhume comme compagnon. « Une vache au Paradis ? », me direz-vous. « Et oui ! », vous répondrai-je. Chose étrange, il semblerait que seules les vaches et les humains aient accès au Saint des Saints. Une lubie divine sans doute. Enfin, c’est ce que je pensais à l’époque. Bref, quant à savoir pourquoi nous, fantômes, sommes limités à cette distance, mystère. Un des plus entretenus par les instances supérieures. Et un des moins terribles devais-je apprendre plus tard... 15 Bon, trois cent quatorze mètres – j’appelle ça le « Gros Pi », c’est puéril mais ça m’amuse – un Gros Pi donc, ça suffit à un honnête revenant pour hanter son honnête bâtiment de manière... honnête. Et pour un fantôme échoué à bord d’un corbillard comme moi, ça multiplie les possibilités. Le corbillard, tiens justement, parlons-en. J’aurais pu tomber sur le modèle spacieux, genre transport de troupes pour enterrement à plusieurs, façon charter. Mais non. Dans ma très grande chance j’avais hérité d’un antique corbillard Cadillac Miller Meteor modèle Traditional Landau de 1969. Bon dit comme ça, ça en jette. Il s’agissait en fait d’un long véhicule trois places (deux devant, une derrière !), aux cuirs usés, à la peinture partiellement écaillée et à la forte odeur de formol. Même les rideaux recouvrant les vitres et le haillon arrière paraissaient usés par trop de regards éplorés. Vu son état, il semblait bientôt prêt pour la casse et moi bon pour jouer les guignols au milieu des épaves métalliques, à faire chanter des klaxons anémiques et à effrayer les chats errants. Et même ça, ce n’est pas si simple. Agir sur des choses comme les klaxons demande un travail très long et une concentration sans faille. Théoriquement tout fantôme peut déplacer des objets mais c’est plutôt coton et ça ne va jamais là où on veut que ça aille. C’est un peu comme si pour jouer une note de piano, il fallait enfiler des gants de boxe pendant trois heures. Et frapper fort ! J’avais essayé un jour par défi de rentrer un fil dans le chas d’une aiguille. Je ne réussis qu’à envoyer la-dite aiguille dans le derrière rebondi de la veuve du défunt devant la demeure duquel était garé le corbillard. Elle prit ça pour l’intervention post-mortem de son époux et se mit à avouer au cadavre avec force pleurs et détails incongrus la liste imposante des amants qu’elle avait eu. Le reste de la famille, d’abord médusé, ne tarda pas à se crêper le 16 chignon quand il apparut qu’une part non-négligeable desdits amants étaient les beaux-frères, cousins et autres neveux présents en nombre autour de la dépouille. Le mari, soit dit en passant, ça faisait longtemps qu’il avait quitté son corps et ce monde par la même occasion. Heureusement, car le spectacle offert autour de son lit de mort était plus proche de la veillée d’armes que de la veillée funèbre. On ne me reprit jamais plus à jouer avec des aiguilles et leur chas. Et pour ce qui est d’effrayer les chats justement, comme pour les autres animaux d’ailleurs qui sont comme chacun sait plus réceptifs à notre présence que le commun des mortels pas encore mort, autant s’attaquer à un mur de béton avec un cure-dent. Ils nous sentent, c’est un fait, mais ne comprennent pas ce que nous sommes. Alors on a beau se démener comme des diables, nos gesticulations ne recueillent au mieux qu’un mouvement de sourcil perplexe. Je connais le fantôme d’un comédien qui hantait le chenil à côté de la morgue. À force de se prendre des bides avec son auditoire quadrupède, il a quelque peu perdu les pédales et se prend maintenant pour un chien. Je cessai de le fréquenter car une fois sur deux il essayait de me mordre et il persistait à uriner sur les roues de mon corbillard. Mon corbillard... J’allais donc de maisons en cimetières, d’hôpitaux en crematoriums, regardant des visages se creuser des sillons larmoyants, écoutant les remarques salaces des porteurs de cercueils, croisant quelques congénères au hasard de mes déplacements et prenant même plaisir à en fréquenter certains. Comme la petite Bertylle qui hantait le fleuriste face à la morgue et qui s’arrangeait toujours pour glisser une rose parmi les chrysanthèmes car elle trouvait ça plus gai. Ou encore Monsieur Léon, fantôme d’une classe folle qui chantait 17
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