Mathusalem Export - Page 1 - test Du même auteur : Histoire de chasser sous la mer (récit) – Arthaud 1972 La chasse sous-marine (technique) – Solar 1980 Essai sur la cosmogonie des Dogon (essai) – Robert Laffont 1975 Le principe de la pyramide égyptienne (technique pure) – Robert Laffont 1981 Le premier testament des dieux (essai) – Le Rocher 1981 Les dieux et l’Histoire Sainte (essai) – Le Rocher 1982 De Bethléem à la fin des temps (essai) – Le Rocher 1983 Les pyramides – L’enquête (technique) – Cheminements 2006 Dominici, expertise du triple crime de Lurs (essai) – Cheminements 2007 La réparation (roman) – Cheminements 2007 4 Eric Guerrier Mathusalem export Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1515-8 Dépôt légal : Décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 « Je sais qu’il n’y a rien après la mort » Anonyme sur la mosaïque gallo-romaine d’Autun. Mais au moins, « Y a-t-il une vie avant la mort ? » Anonyme moderne taggé sur un mur. 9 – Mesdames, Messieurs, votre attention s’il vous plaît ! Ici votre commandant de bord : au top, nous aurons coupé le Tropique du Cancer. Machinalement Georges fait comme tout le monde, il se penche vers le hublot pour voir. Mais immédiatement, il sourit de sa bêtise. Bien sûr, il n’y a rien à voir d’autre que le voile roux du Sahara, très loin tout en bas. Même s’il admire la fulgurante avancée technologique et l’extraordinaire élégance des Jets, question voyage, Georges n’aime pas ces sortes de boîtes assourdies qui mettent le passager en conserve pressurisée et climatisée, insensible à toute condition extérieure. Virtuels les 30.000 pieds, les 900 Kms/h, les 50° au-dessous de zéro. Le vol n’est qu’une trajectoire à la fois balistique et cartographique, complètement abstraite de tout contexte voyageur. Il ne fait aucune place aux sensations du corps à la traversée des champs, des bois, villes et villages, rivières, mers, ruisseaux, océans, îles, continents, montagnes, déserts. Tout se survole de façon quasi métaphysique. Finie aussi depuis longtemps l’aventure en rase-mottes de l’Aéropostale. L’homme est entré dans l’ère de l’aérospatiale. Et ça lui donne 11 l’idée saugrenue que la Terre a rétréci ! À peine l’atterrissage provoque-t-il quelques brèves secousses pour rappeler la dure réalité du retour à la pesanteur et au monde d’ici-bas. Finalement, Georges se sent toujours comme projeté d’un coup de fronde dans un ailleurs qui ne ménage ni le temps, ni les étapes de la transition. Aujourd’hui, on ne voyage plus sauf quand on est routard. Et encore ! Professionnel, on se « déplace pour affaires ». Autrement, on n’est que l’un parmi les centaines de millions de touristes. Et pour eux les temps d’arriver sur place ou d’en repartir sont compressés au minimum comme tous les « transferts ». Ce sont des espaces perdus qui ne font plus partie du voyage. Impossible d’aller quelque part en plus de quelques heures sans avoir l’impression de perdre son temps. Et Georges, lui, fait comme tout le monde, sans aucune forme de snobisme. Il essaie de passer le moins de temps possible dans le métro, le R.E.R. ou les embouteillages. Et quand il part en vacances, comme tout le monde, il a horreur d’être coincé sur l’autoroute, dans la cohue des gares ou celle des aéroports. Comme tout le monde, il veut être rendu le plus vite possible. Mais quand il le peut, ce qu’il préfère, c’est le bateau. Malgré tous les progrès, seules les traversées par mer, ou même sur un simple bac, ont préservé une certaine notion du voyage ménageant le temps de franchir l’espace. Quitter une ville par un port et naviguer de longues et lentes heures encerclées par le seul horizon marin, a gardé le reste d’un goût de vrai voyage. Celui d’Ulysse, de Colomb, de La Pérouse ou de Magellan. Arriver à Corfou, à Tunis ou à Alger dans le matin ruisselant de soleil. Remonter au 12 crépuscule le canal de Missolonghi au milieu des marais salants. Entrer de nuit dans le port d’une Cyclade éclairée comme un arbre de Noël. Revenir à Barcelone, Gênes ou Marseille sur la mer d’huile d’un grand matin de septembre. Chercher Cork dans la brume irlandaise ou longer les côtes de Norvège et accoster près de cabanons de bois ripoliné au milieu de quelques chalutiers. Bien sûr, ce que Georges aime, ce sont les traversées, pas les croisières où tout est fait pour « distraire » les passagers. Surtout qu’ils ne se rendent pas compte qu’un paquebot ne dépasse guère les 20 à 30 nœuds, et qu’ils perdent leur temps entre les excursions arrangées aux escales. Georges ne saurait dire pourquoi, mais ce qu’il aime le plus, c’est entrer avec sa voiture par la gueule noire, grande ouverte sur le ventre d’acier d’un ferry. Sorte de Léviathan au cœur de forge qui avale l’immense troupeau luisant qui se presse sur le quai, et qu’on range dans un embouteillage parfait. Puis, au matin, après avoir regardé Calvi ou Héraklion émerger entre bleu de ciel et bleu de mer, redescendre s’asseoir dans sa voiture coincée dans l’antre métallique, et attendre que la lumière aveuglante jaillisse par la grande mâchoire qui baille lentement, dégueulant le flot des carrosseries qui vient inonder le port dans une fuite impatiente. Hélas, la plupart des déplacements saute désormais les mers et traverse les continents d’un coup d’aile. Aux deux extrémités des vols, dans les aéroports internationaux, la montée à bord comme la descente, passent au travers de tubes climatisés, aveugles et stéréotypés qui aboutissent dans un nulle part qui se ressemble partout. Mais là où on émerge encore en haut d’une passerelle, sur les petits aéroports 13 régionaux ou les destinations exotiques, comme celui où il débarque maintenant, demeure encore l’impression d’avoir été projeté à travers un autre espace-temps. Et comme à chaque fois, Georges éprouve le sentiment intense d’avoir changé de planète après un séjour en apesanteur. Ici, à peine franchie la porte de l’avion, en une seconde, son corps devient moite. Assailli par la différence de température gorgée d’humidité, et ébloui en haut de la passerelle par une lumière dure, Georges descend maladroitement l’escalier métallique dans l’odeur écœurante des réacteurs qui expirent. Odeur qui est celle de tous les tarmacs. Mais dès entré dans l’aérogare, même s’il n’avait pas su où il était, Georges sentirait qu’il n’est plus en France, ni même en Europe. La différence est plus ou moins perceptible selon les pays, mais ici pas moyen de se tromper. Georges sent bien qu’il a carrément changé de continent, et à cette seule évidence que chacun se respire autrement. Oui ! Il le « sent » avec son nez. Georges agace un peu sa famille et ses amis avec son nez. « Tu as dû être chien dans une autre vie ! » C’est vrai, pour lui, renifler complète une dimension essentielle de l’espace, celle que lui donne la vie. C’est ainsi que l’univers virtuel de l’image, même en 3 D, ne fera vraiment concurrence à la réalité que le jour où on arrivera à y associer les odeurs. Mais avant d’en arriver à toutes les musiques subtiles du naturel… Georges avance dans l’aérogare comme un aveugle en reconnaissance. Sous des relents stéréotypés communs à ce genre de lieu, il décortique et assemble les senteurs d’ici, brin par brin. Il respire à petits coups, toutes narines dilatées, palpant la consistance 14 de l’air comme on goûte une nouvelle sauce. Il faut dire qu’avant ce jour, il n’avait jamais franchi le Tropique du Cancer sur ce continent, et donc jamais reniflé l’odeur de l’Afrique noire. Et déjà, rien à voir avec celle de l’Afrique blanche, du Maroc à l’Égypte. Rien à voir non plus avec l’odeur import-export des restaurants africains de Paris ! Cette affaire d’odeur, ce n’est pas Georges qui se l’est inventée, bien sûr, elle lui a été léguée par ses ancêtres depuis le fin fond de la préhistoire. Le langage en porte le témoignage immémorial. Ainsi, ne dit-on pas de quelqu’un : « celui-là je le sens bien » ou au contraire, « celui-là je ne peux pas le sentir ». Et pour bien signifier qu’il s’agit d’odeur, on précise : « je l’ai dans le nez ». On en rajoute avec ressentir. Même en haut lieu, ne parle-t-on pas d’odeur de sainteté. Quelle odeur pouvait donc se dégager des saints ? Métaphores, certes. Mais est-ce hasard si, à l’époque où ces mots ont été inventés pour signifier tout un pan de l’univers du sentiment (qui vient encore de sentir), nos ancêtres ont choisi le canal des odeurs ? Car, depuis belle lurette notre nez a perdu sa sensibilité à la plus grande part des odeurs. Mais sans doute le cerveau reptilien en détecte-t-il encore inconsciemment les relents, ceux qui nous déplaisent, nous indiffèrent, ou au contraire nous plaisent, peut-être nous attirent jusqu’au coup de foudre. – Motif du voyage ? Georges reprend brutalement pied dans une autre dimension de la réalité. Il se sent vaciller. Le policier relève la tête, suspendant le geste du tampon : – Affaiwe ? demande-t-il en jetant un coup d’œil interrogateur au vêtement de Georges. 15 Georges fait non de la tête. Le policier insiste : – Alo’s touwisme ? Georges acquiesce en montrant du doigt : – C’est écrit sur la fiche. L’homme fronce le sourcil : – Seul !? Aucun policier n’aime les cas particuliers. Ici le Blanc est seulement soit homme d’affaire, soit touriste. Quelquefois débarquent des « chargés de mission », mais ceux-là ont des papiers barrés aux couleurs de leur drapeau ou d’organismes internationaux, et presque toujours on vient les chercher pour leur éviter les formalités. Les hommes d’affaires eux se reconnaissent à leur chemise blanche et à leurs portables. Les touristes se promènent par paquets roses et colorés, mais bien ficelés sous la houlette d’un führer. Georges répond d’une voix trop forte : – Oui, seul. Fronçant un peu plus un sourcil cette fois nettement soupçonneux, le policier insiste encore : – Pas de gwoupe ? Georges ne va pas lui expliquer pourquoi ni comment il se retrouve touriste là et tout seul, sans même une femme. Il invente : – Je viens voir des des amis. Le policier esquisse un sourire et se met à farfouiller les pages du passeport, puis il demande : – Jamais venu ? – Non, fait Georges qui se maudit d’avoir inventé. Pourvu que le policier ne lui demande pas qui sont ces amis. Et ça ne rate pas. Il lui tend sa fiche de débarquement : 16
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