Femmes connues, coépouses inconnues - Page 1 - test Florence Tsague Assopgoum Femmes connues, Coépouses inconnues Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1719-0 Dépôt légal : Août 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Je dédie ce livre aux femmes de mon grand-père (mes grand-mères), à Maman Thérèse et à Maman Konfoh Odette. Remerciements aux Drs Danielle Hoppe, Leila Bentabed, et Brigitte Pichon pour l’encadrement. 9 Sommaire L’enfance chez les grand-mères ....................... 13 Chez les parents à Mbengué ............................. 67 Dans les marais du chômage ............................ 173 Les affinités troublantes.................................... 237 La mort de Dépahdem ...................................... 257 Drôle de rencontre avec Véridite...................... 283 Le secret de Véridite......................................... 323 11 L’enfance chez les grand-mères Depuis des générations, la dynastie des voyants du village Mbahzeuk avait prophétisé infailliblement. Malam était le jeune héritier de cette dynastie et peutêtre le dernier. Son sort n’était pas certain, car les dieux et les ancêtres s’étaient réservés d’afficher leur position sur les branches d’arbres, dans les vagues d’eau, au moyen des chants d’oiseaux, des cris des animaux et des sanglots des nouveau-nés. Cette foislà , Malam s’était trompé, et combien de temps les dieux et les ancêtres allaient encore lui pardonner cette faillibilité, personne ne le savait. À Mbahzeuk, les arbres avaient dansotté, les chiens et les chats avaient abandonné leurs abris, les poules s’étaient abstenues de picorer les grains, les enfants avaient refusé le sein maternel, la terre avait tremblé, le ciel et la terre s’étaient télescopés. Quoi de plus anormal pour signaler l’hécatombe qui guettait ce paisible village ! Et dire que Malam qui incarnait les yeux de Mbahzeuk était le seul sourd-muet aveugle en ce moment capital de l’histoire du village, c’était inconcevable ! N’était-il pas le seul qui pouvait lire les joies et les colères, les souhaits et les 13 avertissements des dieux et des ancêtres, les famines, les maladies et les catastrophes ? Sur les feuilles de l’arbre Atsia, sur la pomme de la main, dans les yeux des villageois, sous le feuillage magique, Malam n’avait pas entrevu la catastrophe qui guettait Mbahzeuk. Et de quelle catastrophe s’agissait-il ? Personne ne le savait. Justement parce que ce n’était pas dans leur domaine de compétence de déceler le message divin, les doyens du village s’étaient contentés de déplorer : « Wonderful thing ! » C’était la première fois qu’un digne descendant et héritier légitime des voyants de Mbahzeuk restait sourd et aveugle aux cris et aux signes des dieux et des ancêtres. Si Malam ne pouvait plus communiquer avec les ancêtres, qui d’autre pourrait le faire, puisque personne dans ce village n’avait cette bénédiction et cette légitimité ? Les Malam étaient le pont entre les ancêtres, les dieux et les vivants. Ils détenaient le secret des astres, des signes, des animaux, des arbres, du souffle… Ils étaient les seuls à pouvoir déceler le sexe d’un bébé dans le ventre, et c’était sur cette question aussi cruciale à Mbahzeuk que Malam s’était trompé. Malam s’était trompé sur le sexe et le nombre de bébés que Fidélité, sa belle-fille, portait dans le ventre. À Mbahzeuk, on recevait la nouvelle d’un nouveau-né en se secouant chaleureusement les mains avec la question : « De quel sexe l’enfant est-il ? » Et on répondait : « Peu importe ! Si ce n’est pas un garçon, c’est que c’est une fille. Après tout, l’enfant c’est l’enfant ! » Et pourtant… S’il y avait à Mbahzeuk ceux qui étaient bénis par des noms à leur naissance et pouvaient se faire 14 d’autres noms au cours de leur vie, il y en avait aussi qui n’étaient accueillis à leur venue au monde que par la morosité. Comme si le nom donné au nouveau-né pouvait lui tracer un chemin fatal à suivre toute sa vie, Fidélité était la fille unique d’une femme qui n’avait pas reçu de nom à la naissance. Le destin l’avait voulu ainsi ! Et comment appelait-t-on cette femme ? Bien sûr que cette femme – la mère de Fidélité – avait un nom, cependant un nom qui n’en était pas un ; un nom sans racines et sans branches. La communauté l’avait nommée Atinang selon les strictes recommandations de Malam qui avait haussé les épaules et lancé les mains deux fois en l’air avant de brailler : « Atinang Boh : elle ne va pas vivre, vous m’entendez ? » Tout le village avait fondu en larmes et repris : « Atinang Boh ! » Et c’était ainsi qu’Atinang ne reçut pas de nom. Pour les habitants du village, cela ne valait pas de la peine de donner le nom à un enfant, alors que celui-ci n’allait pas séjourner longtemps parmi les vivants. Atinang, la mère de Fidélité, avait poussé pendant des jours, des mois et des années, sous les regards pantois des habitants de Mbahzeuk qui n’attendaient rien d’autre chose que l’accomplissement de la volonté des dieux. Oui. Atinang n’allait pas vivre longtemps ! Pas parce que quiconque le souhaitait. D’ailleurs dans ce village harmonieux et solidaire, aucune mouche ne pouvait souhaiter un tel malheur à Ma’ah Ôh, la mère d’Atinang. Cette femme, première femme du doyen du village (Ta’ah) avait vénéré les dieux et les ancêtres sans omettre ni un détail, ni une parole. Elle avait écrasé les pistaches, les avait mélangées avec de l’huile de palme et de la viande 15 grillée pour nourrir les dieux. Malam avait béni ses cérémonies et corroboré l’approbation des dieux et des ancêtres. Et pourtant, le sort d’Atinang était resté incertain. Incertain ? Oui. Les années s’étaient succédées. Hommes, femmes, enfants, adultes et vieux trépassaient, cependant les yeux étaient toujours fixés sur Atinang, dont la mort était augurée inexorablement malgré les bienfaits de Ma’ah Ôh. Sur son dos, Ma’ah Ôh avait porté tous les enfants du village, les avait bercés et nourris de son sein maternel lorsqu’ils se mettaient à vagir en l’absence de leurs mères. Elle avait sevré les orphelins pour que ceux-ci, comme la bouche qui a tété, n’oublient jamais la saveur du lait. Elle avait puisé de l’eau pour les vieilles femmes du village et avait ficelé des paquets pour les fils et filles de Mbahzeuk résidant en ville. Elle avait connu des sécheresses, des inondations, des famines, des calamités, des deuils… Elle ne se déplaçait qu’à l’aide d’une canne, le dos voûté parce qu’elle avait traversé montagnes, forêts et ponts en caoutchouc, pieds nus, en fredonnant tel le rossignol, pour doter ses coépouses dans les villages lointains. Au cours de ces sublimes pérégrinations, elle avait perdu tous les ongles de ses orteils en les cognant contre des rocs qui jonchaient les sentiers exigus. Elle-même était devenue oiseau dans ces vastes forêts qu’elle traversait nuit et jour, sans crainte, à la quête du bonheur de son époux. De leur bonheur. Quand elle passait une journée âpre, elle étendait ses longues jambes maigres et solides autour du feu et soupirait noblement : « C’est grâce à ces pieds que j’ai douze coépouses. » Puis, elle humait l’odeur des plantes de maïs que le vent léguait à son passage sur les champs. Oui. Douze coépouses avec qui elle avait partagé sa jeunesse, partageait sa 16 vie, les travaux champêtres et ménagers et le lit de son époux à tour de rôle. Douze coépouses à qui elle avait transmis l’art culinaire et la sagesse du village. Bref, douze coépouses avec qui elle avait partagé tout dans sa vie, jusqu’aux choses les plus intimes. Qui dont pouvait oser affirmer le contraire ? Pourtant un jour, quelqu’un affirma le contraire. Dire que Ma’ah Ôh ne devrait pas tout partager avec ces femmes qui lui avaient coûté pérégrinations et ongles des orteils, était saugrenu. Et elle dut entendre cela lors d’un voyage et de surcroît à destination de Douala où vivait l’un des fils de son époux, l’un de ses fils. En cours de route, elle fut contrôlée par un gendarme qui s’étonna de voir que sa carte d’identité portait la photo d’une autre personne. Elle pouffa de rires et lui reprocha : « Ne vois-tu pas que c’est la photo de ma coépouse, Ma’ah Yaha ? Notre fils m’a invité à Douala et comme je n’ai pas moi-même une carte d’identité, j’ai demandé celle de ma coépouse. C’est elle sur la photo. » Sans laisser le temps au gendarme de chasser la mouche qui chatouillait ses lèvres, elle continua : « Mon fils, comment n’arrivestu pas à identifier Ma’ah Yaha sur la photo ? À ton âge, je pouvais passer le fil dans l’aiguille à quelques mètres de distance ! » Ma’ah Ôh était une femme hilare et affable. Elle avait rendu service à tout le monde. Elle avait honoré les dieux et les ancêtres, respecté leur parole et même anticipé les prophéties de Malam. Ni les mille et une insultes du colonisateur avec ses corvées, ses travaux forcés et ses blasphèmes des dieux et des ancêtres, ni plus tard les tortures des agents d’impôts du gouvernement autochtone ne la firent fléchir. Les razzias des maquisards et les chinoiseries des 17 commandos ne lui firent pas perdre la foi en la puissance des dieux et des ancêtres. Comme une chiquenaude, elle brossait ce passé en quelques lignes sans saisir elle-même le pourquoi de ces péripéties rocambolesques. Elle était heureuse d’avoir respecté la parole dans ce monde et de l’avoir gravée sur les langues au moyen des contes et des paraboles. À la postérité, elle avait transmis, chapitre après chapitre, les séquences respectives de l’histoire de son village et de son peuple. Elle était sans doute la femme la plus âgée du village. Au fait, personne ne connaissait son âge véritable. Le service de recensement de la population lui avait donné un âge : « Née vers 19... », tout en lui retirant quelques années. Comme les autres femmes du village, elle avait gardé son nom de jeune fille après le mariage – du moment que chaque nom avait quelque chose de personnel et constituait la toile de fond d’un chapitre de l’histoire d’un peuple, perdre son nom de jeune fille aurait été comme enlever une dent à l’histoire. D’ailleurs, les noms de famille faisaient référence aux époques et aux événements, et les générations en étaient témoins. Ma’ah Ôh savait qu’elle était née pendant la saison où les sauterelles étaient tombées dru, avaient dévasté les plantations et causé une longue famine qui poussa les mères à faire cuire les cailloux pour tempérer l’impatience de leurs enfants affamés. Son époux Ta’ah quant à lui était né pendant la fameuse sécheresse qui avait marqué l’histoire de Mbahzeuk jusqu’aux rides des visages. De même que l’âge, l’administration lui avait donné un nom chrétien, un nom qu’elle peinait à prononcer et qui ne figurait que sur les papiers. À chaque recensement de la population, Ta’ah fouillait dans sa 18
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