L'Oiselier du Lac Morvan, Jean-Marc EULBRY - Page 3 - L'écriture est sans conteste poétique, berceuse d'une nature exaltée et forte des accents du Morvan : Jean-Marc Eulbry a le don du parler-vrai, tant par les paysages qu'il évoque avec grâce que par ses dialogues, qui retracent pour nous les contours d’un Jean-Marc EULBRY L’oiselier du Lac Morvan Recueil de nouvelles Illustration de couverture : François Breuil Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-210-4 Dépôt légal : Juillet 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Du même auteur POESIE Souvenirs et rêveries poétiques, Nef de Paris, (Edition épuisée) Les amours de la mer, Ediprim (Prix d’Excellence du Vimeu, 1989 L’offrande de la lumière, Nouvelle Pléiade (Grand Prix National Marie Noël 1991) NOUVELLES Au temps des villageois, Nouvelle Hermine (Grand Prix du CIPAF 1988) (Edition épuisée) ANTHOLOGIE Gens de Bourgogne, L’amitié par le Livre, 1993 ROMAN La Louve des Eruats, L’amitié par le Livre (Médaille d’Argent avec Mention de l’Académie Internationale de Lutèce, 2003) A paraître prochainement : Chemins mêlés, Poésie Au miroir des âmes, Roman 6 Messager dans ce pays de charme, pris au fil du sourire de ses eaux belles, une fée m’y a conduit sans alarme : Pour quérir dans leur image ces narrations morvandelles, et par elles, y gagner mariage. 7 L’OISELIER DU LAC Ce lac – Tant je le connais ! – dans les regards du jour se mirant avec discrétion, et à chaque saison si différemment, qu’il devait à jamais me conquérir… J’y repassais régulièrement, exactement au rythme ponctué de mes tournées postales, et bien souvent, ici, à Saint-Agnan, dans la lassitude du soir, plus paisiblement, m’y recueillir d’unisson. Entre des soupirs éventés, ses longs silences m’étaient devenus familiers, comme ceux d’un ami de toujours. Et ses abords, en cernes sombres de ses hautes forêts, m’offraient leur hospitalité si particulière, pour m’y fondre d’un saisissement étrange et inexpliqué. Rien d’autre ne m’avait conduit jusque-là, hormis le seul hasard : celui de ma nomination, en poste, à la distribution du courrier de la Recette de Montsauche. Comme facteur. Parcourant à longueur de journée mon secteur, assez vaste, dans une fourgonnette Renault Clio vitrée de l’administration. Je m’étais laissé prendre, petit à petit, aux mailles de ce pays tressé de sortilèges, comme un rossignol d’aventure. Car, il s’agissait bien, alors, d’aventure pour moi, dans cette nouvelle affectation. Si loin de 9 mes racines : la Basse Bretagne ! Et pour remplacer l’océan jusqu’en ses profondeurs, j’avais la forêt morvandelle toujours en recommencement. Ayant eu la chance de trouver, non loin du bureau de poste, un confortable appartement de deux pièces dans une résidence communale. Qui, situé en rez-de-chaussée, s’ouvrait largement sur tous ces horizons sylvestres, comme une invite continuelle. Mais mon installation s’était faite tout doucement, comme si je m’étais donné une certaine accoutumance, pour m’investir en ce pays. Bien que n’ayant guère le choix – tout au moins dans un premier temps – avant de pouvoir présenter des vœux pour une nouvelle mutation. Ainsi je me mis à parcourir les environs, ou à pied, ou en voiture, hors de mes circuits habituels et professionnels. Voulant m’offrir la vision de tous ces lieux, que parfois leur austérité me rendait encore plus attachants. Comme d’une mélodie profonde dont on voudrait se pénétrer. La saison s’apprêtait et s’annonçait grandiose : on touchait vers la fin de l’été. Les feuillus, en divers endroits, déjà, cherchaient à changer de mise. S’opalisant ou s’empourprant. Mais sans entamer vraiment la prestance grave des conifères. Comme si leur beauté sempiternelle ne pouvait être dérangée. La Nature tout entière semblait insensiblement se préparer à une de ses dernières parades, avant de s’enfoncer dans son long sommeil de froidure. Or en une fin de journée, alors que l’automne guettait, au loin, pour s’affirmer en lambeaux de ciel, roulant au-delà de Saint Brisson, à l’entrée d’un sousbois aux fougères à demi fanées, sur une nappe de 10 feuilles mortes d’un bas-côté de chemin, une boule de plumes blanches s’y était enveloppée. Elle semblait vivre encore et même s’agiter. Sur cette vision fugace, un peu plus loin, j’arrêtai la voiture. Puis revenant d’une cinquantaine de mètres en marche arrière, je me mis aussitôt à sa recherche, sur les lieux présumés. Ma surprise ne fut pas longue d’attente : car bientôt je tombai face à face avec une petite chouette. Juste une poignée de plumage frémissant, d’une blancheur neigeuse, à peine piquetée. Ses deux grands yeux, tels des grains de raisin aveuglés de lumière, m’accueillirent à la fois avec crainte et résignation. C’était une chouette, peut-être effraie, blessée certainement par quelque prédateur diurne, au vol lourd ? Et, surprise par ma brusque venue, elle tenta bien, à mon approche, un mouvement latéral de vaine fuite. Mais son corps meurtri ne pouvait obtempérer, avec à la fois une patte et une aile cassées. Ainsi à ma merci, elle sembla bien s’abandonner, dans sa semi-obscurité, à ma seule sauvegarde. Et à mon approche son expression m’apparut pleine d’une supplication miséreuse. Presque la prière d’une grande âme éplorée ! Tout de suite je ne sus que faire, prêt même à pousser du pied ce pauvre oiseau dans un caniveau le plus voisin. Sans toutefois m’y résoudre : tant son regard ne cessait de m’apitoyer par son étrangeté. Tandis que me parlant tout au long de notre rencontre d’un pépiement presque surnaturel. Comme subjugué et contre ma volonté, enfin, d’un geste vif, je me baissai et ramassai ce petit animal 11 pour le soustraire à son triste sort. Il me répondit même, par quelques gazouillis de joie. Rompant ainsi avec tout ce qui faisait son état sauvage. Et sortant de ma poche un large mouchoir, je l’ouvris sur l’herbe pour y déposer la chouette, qui se laissa faire comme une grande indigente. La transportant, de mon mieux, dans le creux de mes deux mains, jusqu’à ma fourgonnette. Avec laquelle je revins à allure très précautionneuse. Mais quand nous fûmes à mon domicile, arrivés sans encombres, moi-même et mon volatile nocturne ainsi recueilli, je me trouvai, quelques instants, comme désemparé de ce que j’avais effectué. Mon acte me paraissant plutôt, et alors, pleinement irréfléchi. Comment ferai-je pour la soigner et la nourrir ! Surtout que mange-t-elle habituellement ? Et exactement quoi ? Autant de questions qui parcoururent mon esprit de leur flamme incessante. Les quelques minutes qui suivirent, virent monter en moi un flot tumultueux d’irrésolutions. Sans pour autant songer à chasser, du logis, ma pensionnaire blessée. Ce fut alors que, ramassant un papier tombé certainement par inadvertance de la table, ma vue glissa vers la porte de la salle de bain, grande ouverte. Et tout au fond, montrant le bout du nez, il y avait la baignoire. – Eh bien voilà où je vais la mettre, tout au moins pour cette première nuit ! Ainsi elle sera au frais, et ne pourra pas trop se débattre ! L’ayant abandonnée un moment sur la table dans un nid de chiffons, je repris la chouette afin de la 12 transporter dans l’endroit repéré. Sagement elle s’y laissa conduire comme un petit enfant. Alors que son aile et sa patte me firent de nouveau pitié, et je pensai à leur mettre des attelles. – Mais comment les fabriquer ? Et il me revint subitement que j’avais dû garder des baguettes de brochettes pour barbecue, dans le fouillis de ma boîte à outils. Et j’y allai sans attendre. Ainsi muni, et après avoir fendu ces deux bâtonnets de bois, enfin je pouvais appareiller. Elle n’avait rien perdu de mes préparatifs. Et se laissa reprendre de son lit de papier journal que je lui avais étendu au fond de la baignoire. La reposant sur la table, son expression se transfigura de passivité, sans ne rien émettre ; et s’abandonna à mes manipulations. Comme d’une marque de grande confiance ! Son aile droite était bien cassée, presque à hauteur de son articulation ; et les tuteurs que je m’évertuais à lui appliquer, tenus par des élastiques, étaient de nature à la redresser avec rigueur. Quant à sa patte gauche, ce n’était qu’un des trois doigts la composant, qui était brisé. Et pour lui, dans la continuité, j’agis tout pareillement. Quand j’eus terminé, il lui vint comme un soupir profond. Certainement de soulagement. Moins qu’également pour moi ! Quoiqu’à aucun moment je n’eusse eu la sensation de lui avoir fait mal. Ni même indisposé durant tout ce temps opératoire, tant je l’avais sentie malléable et fragile entre mes mains. Ensuite la reposant dans la baignoire, dans un grand embarras, elle vint se loger tout au fond, dans un angle de bout. Ainsi s’y trouvant mieux et avec 13 plus d’assise, elle me regarda avec une sincère componction, de ses yeux globuleux et diaphanes. Reprenant son souffle profond, elle se mit à abandonner son halètement ponctué, comme pour se libérer de son émotion, d’une respiration aux inflexions très humaines. Le lendemain matin, au réveil, tout de suite je me rendis dans la salle de bains : elle m’y accueillit d’un regard amène, presque riant. Pour son premier repas d’invitée, je ne sus lui offrir que de la mie de pain. Elle mangea cet en-cas, avidement, car semblant bien être tenaillée par une grande faim. Bien vite, à la voir picorer, je compris que là ne pouvait être sa pleine satisfaction. Et qu’il me resterait encore beaucoup à apprendre pour alimenter normalement mon rapace de nuit – et justement il me revint que, principalement carnivore, il lui faudrait de la viande…, même plutôt fraîche ? Mais je ne pouvais rester ainsi auprès d’elle, bien longtemps, à la considérer. Car il fallait que je prenne mon service – bientôt ! J’eus même une immense peine en moi, à devoir la laisser, seule, dans son état, et toute la journée – mais comment faire autrement ? Aussi je lui approchai un grand bol d’eau vive dont elle se désaltéra, aussitôt, de quelques gorgées. Après un brin de toilette hâtif, me servant uniquement de la pomme de douche. L’avoir encore considérée une dernière fois, revu ses deux pansements d’un regard clinique. Tout d’une flèche je partis à mon travail avec un peu de retard. 14
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