Le vieil homme et la dame du Cap - Page 1 - test Jean Magy Le vieil homme et la dame du Cap Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-287-6 Dépôt légal : Avril 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 Chapitre I Je me suis éloigné en moi-même et j’ai recherché mon plus ancien ou, comme on veut, mon plus jeune souvenir. Au-dessus de moi, je voyais grésiller quelques brins de tabac, quelques diamants fugaces, fragiles, couronnant de lumière la pipe de mon père. Il la suçotait du matin au soir. C’était le moment enchanteur du coucher. En écho, j’entendais ma mère ronchonner, lui reprochant son imprudence ; mais lui, amoureusement, me bordait. Elle, comme toujours, était toute émotion, toute frayeur, toute angoisse, toute adoration. Moment béni où le sommeil dans une onde chaude vous étreint, vous absorbe dans le bonheur premier, celui de l’enfantement affectif du couple procréateur. Tout à coup, sortant du bout du temps, a surgi un souvenir non visuel, à la fois kinesthésique et labial. Je me sentais, du haut de mes trois pommes, trémousser, tressauter sur les genoux de ma mère, la tétant goulûment, charnellement rivé à elle et ivre de son lait. Est-ce de ce moment qu’est né en moi le désir immodéré des seins de femme que j’ai décliné 9 toute ma vie ? Tout ce qui pommelle m’a toujours fasciné, enchanté, émerveillé. Et rondeur et gorge et mamelon et téton ont, de manière constante, alimenté mon imaginaire. Un autre élément de mon enfance me perturbe beaucoup, d’autant plus que mes souvenirs sont très troubles et que je n’ai plus personne, à leur égard ou à d’autres, à interroger pour tenter de les éclaircir. Des accès de colère, des velléités de révolte mémorables, au point d’avoir marqué la saga familiale, hantent mon histoire. Je ne sais à quoi les rattacher et ne retrouve d’ailleurs dans ma vie d’adulte aucun fait récurrent ou simplement semblable, comme si leur manifestation avait suffi à expurger, à extirper de ma personnalité cette tendance à la violence. Et pourtant, l’intensité réellement dramatique de ces moments me paraît telle qu’elle devait venir du tréfonds de moi-même. Ils furent, semble-t-il, peu nombreux mais saisissants et toujours liés à une affirmation excessive du moi. Je me souviens d’avoir brisé d’un poing rageur un carreau vitré d’une porte qui, dans la turbulence de l’instant, avait le front de s’opposer à mon passage. Ou encore d’avoir jeté, excusez du peu, à la tête de mon parrain, homme par ailleurs des plus pacifiques, un marteau déjà de belle taille. Mon enfance a été amputée par la quasi-absence d’une génération, celle des grands-parents. Du côté paternel, je n’en ai pas le moindre souvenir et personne ne m’a jamais parlé d’eux. Je garde, du côté maternel, l’image d’une vieille femme toute mince, toute blanche, ouvrière précocement usée, soignée avec tendresse par une tante mais familialement inexistante. De mon grand-père me reste la très vague 10 silhouette d’un très vieil homme, sans traits, appuyé sur la tringle latérale d’un poêle crapaud. Était-ce un manque ? Certainement. De mes aïeux, je ne sais strictement rien. Moi qui suis actuellement un grand-père très présent pour ses petits-enfants, je me fais l’effet d’être né d’une sorte de génération spontanée. J’ai dû me faire tout seul et cela ne m’a guère gêné. N’importe, avais-je besoin de racines, du moins de les connaître un peu ? Je n’en suis pas très convaincu mais cela m’aurait certainement aidé. J’avais, tout jeune, une grande vitalité, un réel potentiel d’émerveillement, un grand désir d’apprendre et, très vite, dès la deuxième primaire, une absolue avidité de lecture. Tout y passa : des œuvres complètes de la Comtesse de Ségur à celles de Jules Verne, pour ne citer que ceux-là. J’ai d’ailleurs éclusé les quatre bibliothèques du patelin : la publique, la socialiste, la catholique, et même, fait rarissime, la protestante ! En fait, jusqu’à l’école primaire, mon univers affectif se limitait à mon père et à ma mère. Je me surprends, le Bic levé, à me demander dans quel ordre je dois les présenter. J’ai senti très vite qu’ils étaient tout l’un pour l’autre et que j’étais tout pour eux deux, la triangulation parfaite. De ma mère, j’ai hérité le goût des autres et, plus qu’un soupçon de fierté, une recherche dans ma mise certains jours mais surtout un appétit constant de jeunesse, de joie de vivre. Mon père m’a sûrement plus profondément marqué. C’était un ouvrier sérieux et fier mais sans la moindre ostentation. Taiseux, pour ne pas dire taciturne, il ne se confiait que très rarement. Aussi, ses rares épanchements avaient pour moi valeur d’objurgations. Il avait retenu de ses quatre années de 11 guerre sur l’Yser une réelle répulsion du commandement. Au point que dans sa vie professionnelle, il refusa tout avancement qui impliquait de sa part une attitude de chef. Comme il était tout de réserve, au risque de s’isoler et de manière paradoxale dans son cas, n’existaient pour lui que la fraternité, le compagnonnage. Il avait peu d’amis mais c’étaient des frères. En témoignage filial, j’ajouterai combien j’avais été ému pendant le sinistre et terrible hiver 1942-1943, au moment où basculait la deuxième guerre mondiale, à constater à plusieurs reprises que mes parents, en s’en cachant, se privaient de pain pour assurer mes quelques tartines quotidiennes. Et déjà, j’étais religieux. Diantre, d’où cela me venait-il ? Comment cela a-t-il commencé ? Je n’en ai pas la moindre idée. À huit ans, je fréquentais le patronage paroissial dont les activités ludiques prolongeaient mes récréations scolaires. L’assistance aux offices religieux m’était aisée ; le rituel, si sobre qu’il était, m’était accessible. Je devins rapidement enfant de chœur et ma plus grande fierté était, tôt le matin, après la messe de six heures, de jouer les thuriféraires, accompagnant le prêtre qui allait porter la communion aux malades. J’avais conscience d’escorter le Christ et de montrer, au vu et au su de tous, qu’il s’invitait dans chaque rue et que j’en témoignais. Et pourtant, mes parents ne pratiquaient pas. Je ne bénéficiais pas de la moindre éducation religieuse à la maison et j’étais un enfant de « la communale » ! Peut-être déjà un goût de me singulariser, d’affirmer mes convictions, d’autant plus qu’elles tranchaient avec mon milieu de vie ? Une chose était sûre, le climat d’amitié grandissant au 12 patronage m’était un cocon, un vrai lieu d’épanouissement. Et dès ce moment, j’adoptai une attitude dont je ne me départis jamais : regarder du côté des aînés, avoir des amis plus âgés que moi. 13 Chapitre II Quatre heures trente du matin. Laurent est venu relayer sa femme Bernadette qui a passé une partie de la nuit auprès du vieil homme. En cette fin de juin, l’aube était précoce. Une tache laiteuse couronnait les trembles du fond du parc. Plus près, les bouleaux offraient une prestance lunaire fantomatique. La chambre n’était éclairée que par une veilleuse. Bernadette accueillit son mari et, en professionnelle, lui fit rapport. – Il est très calme ; son sommeil a été paisible. Manifestement, la douleur lui accorde une rémission. Son pouls est un peu faible mais régulier. Vers deux heures, il s’est réveillé, m’a demandé un peu d’eau et m’a souri très gentiment. Il m’a dit : « Tout va bien » et s’est rendormi paisiblement comme un jeune enfant sans soucis. – Tu vas te recoucher ? – Oui, un peu, je n’ai pas de consultation avant dix heures. Laurent se glissa dans le fauteuil, regarda le vieil homme avec tendresse. Il surprit sur ses lèvres un sourire fugace puis le masque redevint paisible. 15 Vers les six heures trente, le vieil homme s’agita. Laurent connaissait le rituel. C’était le réveil en musique. Il demanda : – Händel ou Bach ? – Les deux, mais dans le bon ordre. Et bientôt, la mélodie de « Jésus, que ma joie demeure » se déploya, suivie du premier concerto de l’opus trois des concerti grossi. Laurent s’excusa pour aller se préparer à rejoindre son bureau. Prêt à partir, il revint aider le vieil homme à s’installer dans son fauteuil, posa devant lui le plateau du petit-déjeuner et lui versa un verre, moitié jus de pamplemousse et moitié jus d’orange. Il lui recommanda : – Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à appeler Bernadette, la sonnette est à ta portée. À ce soir. – Passe une bonne journée, bon travail ! Laurent retrouva sa femme pour le souper. Elle le rassura d’emblée. Tout s’était bien passé sinon une sieste inhabituellement longue. Et lui de s’exclamer : – C’est incroyable. Voilà maintenant un mois qu’il n’a plus quitté la chambre, allant du lit au fauteuil et vice-versa. Les douleurs se font chaque jour plus insistantes. Son cœur faiblit. Néanmoins, il reste serein et ne se plaint pas. Il n’accepte un analgésique qu’au moment où elles lui deviennent insupportables. – Ce qui m’étonne le plus, c’est sa lucidité. Il vit chaque heure à la fois intensément et paisiblement. Je suis sûre qu’il sait où il en est mais il ne manifeste rien : ni peur, ni impatience. Il entretient toute conversation sans lassitude apparente puis reprend ce que j’appelle son monologue intérieur. 16 – Un dialogue, plutôt. Il vit intensément avec Jésus et lui confie tout : souvenirs, attentes, confidences, élans d’affection, confiance absolue. Vers vingt-deux heures, les douleurs revinrent. Le vieil homme luttait ; sa poitrine haletait ; son bras droit était pris de tremblements. Malgré ses dénégations et suite à l’insistance de Laurent, Bernadette lui fit une piqûre de morphine. Sachant qu’il allait dormir rapidement, il leur dit : – Ne me veillez pas cette nuit mais demain matin, appelez mes enfants et demandez-leur de venir me voir avant les départs en vacances. Ne parlez pas d’adieux. C’est trop tôt ; j’ai encore quelque chose à faire. Le lendemain, les douleurs lui laissant un peu de répit, il demanda qu’on le mette au fauteuil et qu’on lui apporte son portable. Il travailla presque une heure. D’abord, il envoya un courriel au groupe d’amis qui l’avait accompagné pendant une bonne partie de sa vie. Cette fois, il s’agissait bien d’un adieu. Il leur disait combien il les avait aimés, les remerciait de leur amitié partagée et ajoutait qu’il irait bientôt près du Père et qu’il ne manquerait pas d’y préparer leur venue, aux temps prévus. Ensuite, il envoya un autre courriel en Afrique du Sud, au Cap précisément, courriel dont il détruisit immédiatement la trace. Puis, épuisé, il sonna pour qu’on le remette au lit. Deux jours passèrent ; les périodes de douleurs se succédaient plus rapprochées mais n’altéraient pas sa sérénité. Le samedi, pratiquement toute sa famille était présente hormis une arrière-petite-fille en session d’examen. Le vieil homme rayonnait. Il ne s’accordait aucun répit, aucune sieste, aucune somnolence même. 17
Le vieil homme et la dame du Cap - Page 1
Le vieil homme et la dame du Cap - Page 2
wobook
edilivre.com