La pieuvre de Lhassa - Page 1 - 2 Du même auteur – Les rimes du monde, éditions Lettres du Monde, 2003 – La Terre est un poème, éditions Lettres du Monde, 2006 3 Arthur Brac de la Perrière La pieuvre de Lhassa Comment sauver le Tibet ? Éditions EDILIVRE APARIS 93200 Saint-Denis – 2011 4 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualite@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-4865-1 Dépôt légal : avril 2011 © Edilivre Éditions APARIS, 2011 5 A Sophie. 7 Avant-propos Le roman ci-après est un conte politique. Les personnages figurant dans le texte sont imaginaires. Les actes, les mots et les sentiments qui leur sont prêtés sont construits par l’auteur. Ce roman n’est pas toujours fidèle aux institutions, organisations ou lieux qui l’inspirent, mais il se veut respectueux des héros qui lui sont confiés. Ce conte politique souhaite approcher la réalité géopolitique, avec toutes les imprécisions ou erreurs que cela peut comporter. Merci par avance de votre compréhension. Arthur Brac de la Perrière * * * 9 Lorsque j’ai dit à Lucie qu’elle me fabriquait des certitudes rangées, elle s’est mise à rire. Lucie est une fille drôle et mignonne, honnête et fidèle. Elle aime sa vie, ses amis, sa ville, son boulot. Tout le reste est une cerise sur le gâteau de son quotidien. La vie qu’elle rêve de construire avec moi n’est pas la mienne. Nous nous sommes séparés juste avant Noël. Un cadeau de moins à ouvrir. A chaque fois, j’ai l’impression de tomber sur des filles au petit univers tout rond, trop loin de ma planète tordue. Lorsque je les quitte, je me sens respirer un peu plus. Nous sommes en janvier 2014. Je rends mon mémoire de cinquième année de la faculté de biologie. A vingt-cinq ans, j’ai fini les cours, enfin. Et après ? Je peux entamer une collection de fiches de paye, comme mes camarades. Je peux aussi tenter une aventure folle, comme Lucie n’en fera jamais. J’ai l’impression de n’avoir encore jamais réalisé de rêve. Je découvre l’infiniment petit de la tasse de café, silencieuse, posée sur mon bureau d’étudiant. J’observe le vieux parquet déformé, la tuyauterie rouillée le long du mur. Je contemple la grandeur de 10 mon petit monde. Je vis avec tant de choses que je ne vois pas. Je repense à toutes ces années derrière moi. Il est neuf heures du matin. Je me souviens que, petit, je voulais sauver les baleines et les loups. Je ne comprenais pas que personne n’arrête les gros hameçons et les longs fusils. J’ai même découvert un peu plus grand que des peuples pouvaient disparaître. Il était déjà trop tard pour sauver les Indiens d’Amérique et les Aborigènes. Quand j’étais au CE2, Gawa est arrivé dans ma classe en milieu d’année. Il ne parlait pas français. La maîtresse nous expliqua qu’il avait dû fuir le Tibet avec sa mère pour rejoindre un oncle à Paris. Son père était en prison, sa mère recherchée, car ils parlaient trop. On m’avait présenté deux noms pour savoir qui pouvait arranger la situation : le Président de la République et le Pape. C’était le temps où je croyais encore aux hommes et surtout à ceux-là. J’ai compris plus tard que rien n’empêchait le premier d’être indifférent et le deuxième de confesser le premier. Alors peut-on croire aux promesses ? Le ciel a-t-il quitté la Terre ? Les véritables croyances commencent peut-être après les désillusions. Aujourd’hui, mes opinions balbutiantes marchent avec les béquilles de quelques questions forgées par la vie. * * * 11 Dehors il neige. Le square est blanc. Les arbres d’hiver portent un feuillage glacé. Je pars marcher dans la neige. Rapidement mes chaussures en cuir sont trempées et les semelles chargées de neige collante. Je voulais être le premier à faire de belles traces, mais je n’ai fait que quelques empreintes grossières que les flocons ne vont pas tarder à recouvrir. Je pars m’abriter sous le kiosque. Lorsqu’il neige à Paris, tout est ralenti, il n’y a plus de bruit. Je m’assois et regarde ces voitures qui roulent au pas et ces passants qui marchent en sourdine. Les rêves sont nos enfants. On les adopte tout petits et si fragiles. On les élève, on les fait grandir. Parfois ils nous réveillent la nuit. Il faut les nourrir sans cesse. Certains deviennent très grands et nous dépassent. Les miens n’ont pas beaucoup grandi, mais je suis resté fier d’eux. Et si j’en choisissais un à réaliser ? C’est décidé. Je vais prendre un premier rêve, l’aîné en quelque sorte, pour commencer ma vie d’homme. Je plonge dans l’océan de mes pensées ressassées. Je choisis une goutte, une aventure folle, ce sera le Tibet. Je veux que les Tibétains retrouvent la liberté qu’on leur a volée, maintenant. 12 Je reconnais que c’est un rêve empreint de niaiserie, un rêve aussi couru qu’inutile. L’invasion du Tibet n’est qu’une injustice de plus parmi tant d’autres. Les Perses ont eu raison des peuples du plateau iranien, puis les Grecs des Perses, puis les Romains des Grecs, c’est le cours logique des choses. Une strate supplémentaire peut sédimenter dans l’épaisseur du monde. Non. Adieu vieille logique de l’Histoire. Je veux vivre avec le Tibet. Je veux venir au secours d’un faible et devenir un négationniste du futur. J’aurais pu choisir d’autres combats, peut-être plus importants, comme la faim dans le monde, l’illettrisme ou la guerre au Moyen-Orient. Mais le Tibet est davantage qu’un combat pour sauver un peuple en voie de disparition. C’est un combat contre les idées reçues et l’ordre établi. Cela ressemble à une marée noire. Tout le monde s’indigne, mais on se dit qu’on ne peut rien faire. Pourquoi pas ? Onze heures, il commence à faire froid. Je suis immobile. En me relevant, j’ai peur de casser mes jambes de glace. J’aimerais être déjà au chaud avec ma tasse de café. Les quelques mètres qui me séparent de mon immeuble me paraissent si longs. Plus longs que la route pour Lhassa. Au Tibet, l’humanité est amputée en silence. Un univers disparaît sous nos yeux. Les Tibétains fuient, se taisent ou sont emprisonnés. La culture finit en conserves, dans des vitrines pour touristes disciplinés. La Chine Populaire occupe le Tibet depuis 1950. Le Dalaï Lama a fui en 1959. Nous sommes au début de l’année 2014, c’était hier et demain il sera trop 13 tard. Déjà deux générations sont nées dans l’assimilation culturelle, une troisième suffirait à éteindre le Tibet pour toujours. Le temps est le bras armé du conquérant. Depuis Nixon à Pékin, tout est permis. Il y a aujourd’hui suffisamment d’investissements pour que l’ensemble des représentants de la planète se taise. Le monde s’oublie. Le monde est tellement plus joli lorsqu’on le voit à travers les dorures de sa fenêtre. Le monde est tellement plus miroitant lorsqu’il vous berce avant que le soleil ne se couche innocemment. Je rentre enfin dans mon petit appartement pour me réchauffer. Je continue à claquer des dents encore quelques minutes. Je retire mes chaussettes mouillées et mon gros pull recouvert de neige fondue. Voilà qui m’apprendra à sortir dans la tempête sans équipement. Il n’y a pas d’aventure facile. Lorsqu’il fut annexé, le Tibet n’était ni une terre de prospérité ni un régime de liberté, juste une vieille terre féodale à la portée du premier conquérant. Mais il n’y a pas de prétexte à l’anéantissement d’un peuple, à la mise à mort d’une culture. J’ai envie de croire à autre chose que cette triste réalité. S’il y avait un moyen de rassembler tous les compatissants inactifs, nous serions pourtant gigantesques. J’aimerais connecter toutes ces croyances silencieuses et les aligner sur un front capable de renverser la planète. Je m’allonge tranquillement dans le canapé en plumes d’oies de mon studio. Je regarde comme à chaque fois les photos vieillies de mon enfance et des amis du collège. J’ai envie de fixer ces images pour
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