Sanguine - Page 1 - 3 Maryke Ruelle Sanguine Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2010 4 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 41 62 14 62 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d‟adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-3039-7 Dépôt légal : Mars 2010 © Maryke Ruelle L‟auteur de l‟ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l‟ensemble du contenu dudit ouvrage. 7 Prosopopée : n.f. , Figure de rhétorique qui prête de l'action et du mouvement aux choses insensibles, qui fait parler les personnes soit absentes, soit présentes, les choses inanimées, et quelquefois même les morts. 9 Le matin « Il est crevé l‟abcès, Sur le point de se vider la cavité ténébreuse. D‟obscures noirceurs en rimes faciles, La corolle sombre est éclose... Fleur de pus, fleur des maux Que l‟on cueille sur les charniers Et dans les boîtes crâniennes des décervelés. Heureux les simples esprits torturés. » 10 7h23 Un cadavre qui traîne une intelligence a toujours du mal à pourrir tranquillement. Un léger effluve qui flotte sans se dissiper, tenace, le poursuit. Si on ajoute à ça l‟odeur des tonnes de chiens crevés dont il a été gavé… - La chair est faible, les livres trop nombreux ; qui peut comprendre ? Il en était là dans ses réflexions, las de ces mêmes pensées ressassées. Le décor y était peut-être pour quelque chose. Quoi de plus sordide qu‟une gare le matin ? Il était blême et, quiconque l‟eût regardé, lui aurait probablement trouvé mauvaise mine. Mais «quiconque» ne pouvait prétendre désigner qui que ce soit, sur le quai, et sa mine il l‟avait, pour un jour tirer un trait, humectée d‟un peu de fiel haineux. - Ça suffit maintenant… Le train arrive. Ses pieds engourdis sur le bitume glacé étaient bientôt à point pour les engelures...l‟amputation s‟il avait attendu plus 11 longtemps. Il aurait l‟air malin avec les doigts de pieds en moins. - Ça suffit, j’ai dit ! Il avait raté le train précédent. Il disait se moquer des horaires parce qu‟il redoutait par-dessous tout le stressant « tic tac ». On ne sera pas en retard à notre enterrement, alors pourquoi se presser jusque là ? Il riait jaune comme quand on est trop triste pour faire l‟effort... Le train freine et se stabilise. - Putain, une boîte de conserve ! Le voyage promettait de faire de lui le réceptacle forcé des commentaires navrants et des senteurs matinales des grosses dames vulgaires, des crétins acnéiques et de tous les autres qui peuplaient son enfer. Il y a là des corps meurtris, ballottés dans le gris froid et des lumières qui font mal aux yeux. Le quai rutilant sous l‟ondée débite, saucissonne, tronçonne. Ce sont des vies déchirées, disloquées qui 12 se compriment les unes, les autres pour mieux s‟étouffer. - Et, c’est debout, près du quai, que l’on sent le souffle fétide, exhalation stomacale de la ville, nous glisser dessus. Les cahots de la voiture sont propices à l‟assoupissement, cependant interrompu à chaque arrêt par la sonnerie nasillarde. La clarté trop forte émanant des néons cherchait l‟hospitalité dans ses yeux fatigués. Le train entrait en gare et il fallut de nouveau affronter la morsure du froid. Une volée de marches, une série d‟escaliers et le voilà plongé dans les abîmes urbains, caressé par la chaude respiration du béton. Des carreaux d‟un blanc aseptisé mais tellement crasseux que l‟on ne pouvait que conclure à la vanité de l‟entreprise albificatrice, pavaient le fond de son regard. La vie, la saleté donc, reprend toujours ses droits et n‟a aucun devoir sinon gérer l‟incurie. L‟éclat terne de la surface, usée par des milliers d‟yeux mornes et sans attaches, ne se reflétait pas dans sa pupille. 13 La solution était peut être là : forcer ces yeux entrouverts, écarteler les paupières lourdes, arracher les globes oculaires pour parvenir à s‟immiscer, se projeter enfin sur une rétine accueillante. Mais avec son bol, il plongerait à coup sûr dans l‟œil mort d‟un hydrocéphale et se noierait. L‟exigence de face à face, yeux dans les yeux, s‟était progressivement dégradée en « œil pour œil ». Mais la parfaite équité du Talion fût bien vite dépassée ; pour un œil, les deux yeux, pour une dent toute la gueule. Désormais, c‟était ce qu‟il percevait confusément comme la maxime de son action. Cependant avait-il jamais été capable de rendre un coup ? Pas plus que de tendre la joue. Il ne s‟était pourtant jamais considéré comme une victime, conscient que la seule liberté était en sa main et qu‟il pouvait toujours, pour peu que celle-ci soit prolongée d‟un quelconque instrument tranchant, refuser de supporter au-delà de l‟insupportable. Il regardait la mort en face. Sans œillades, sans clins d‟œil, sans larmes, sans exorbitante exaltation. Il se rappelait juste à son bon souvenir qu‟il était mortel. Morts et tueries. Les gladiateurs 14 avaient tort. Ceux qui vont mourir ont autre chose à foutre que de saluer une enflure d‟orgueil qui ne s‟est même pas lavée les mains du sang qu‟elle a fait couler. Spartacus, seul, était dans le vrai avant d‟être dans la merde. Le problème, c‟est qu‟on est au chaud dans l‟un comme dans l‟autre et que l‟on aurait tôt fait de les confondre. Il avait cherché à renoncer aux vains maux, essayé de revenir de la souffrance conçue comme un moyen de se sentir vivre. Il ne fallait plus céder à cette tentation sous aucun prétexte. - Ne pas céder à la tentation...Pourquoi ? Pour ne pas se procurer de plaisir ? Par peur d’être submergé, de perdre le contrôle : conneries des ascètes rigoristes et pète-couilles. Pour céder faudrait déjà être sollicités... Il regardait mais ne voyait pas. Ces yeux n‟avaient pas de couleur, tout juste une consistance. A force de pleurs, il avait éteint en lui l‟étincelle qui cherche la poudrière. 15 7h56 Son vis-à-vis cherchait à l‟entraîner dans une baston de regards. Comment éviter les faux-semblants des regards fuyants ? On s‟expose tout de même moins en biaisant qu‟en rentrant dans le tas, frontalement, les deux pieds dans le plat. Il avait des pudeurs de jeune fille. A croire qu‟elles seules en sont capables. C‟était peut-être ça la sensibilité, pouvoir détecter les odeurs trop fortes de testostérone qui couvrent tous les parfums et couvent les lendemains qui chantent faux. Délivrez-nous des mâles ! - Ah ! Il vous en faut de l’injonctif, du commandement primaire, de l’ordre bestial et quand on en a eu pour son compte, on est libre de savoir ce qu’on a à faire. Lui, il ne savait pas vraiment quoi foutre. A la claire fontaine, s‟en allant promener, il n‟avait trouvé qu‟un noir étang, une flaque croupie. Si c‟était pas de l‟eau au moulin de sa misanthropie ! Et, y‟a pas, il n‟arriverait pas à se laisser emporter par le courant,
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