Les lavandes ne seront plus coupées - Page 1 - Claude Sibille Les lavandes ne seront plus coupées Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-364-4 Dépôt légal : décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Ce roman est dédié à mes petits enfants chéris AURELIA - NICOLAS et LEA avec toute ma tendresse. 7 Accepter et transcender chaque renoncement, chaque faux pas , chaque épreuve, chaque interrogation, c’est faire naître une petite lueur avec laquelle on peut sortir de l’ obscurité. "Le souvenir est une douce brise qui met à jour les clichés d'un passé enfoui sous les sables de la mémoire. Il est cette étoile scintillante qui illumine le ciel mais qui n'existe déjà plus dans notre réalité présente. Philippe VERSI 9 CHAPITRE 1 Les bourrasques de vent poussent les nuages et les délayent dans un camaïeu de gris, qui va de la perle argentée à la gorge de pigeon, pour s’assombrir vers un noir charbonneux annonciateur d’orage. Je tente d’accélérer le pas mais la douleur me creuse les reins et je lutte contre les éléments qui ralentissent ma progression vers la bergerie postée en sentinelle sur l’aplomb rocheux dominant la vallée. Mon souffle est court, ponctué d’une toux rauque et je constate avec amertume et consternation que bientôt mes jambes ne supporteront plus le poids de la marche et me condamneront à l’immobilité, définitivement isolé dans ma maison perdue à la limite des bois. Les cailloux noirs glissent et se dérobent sous mes pas mal assurés et dévalent la pente, provoquant une succession de petites avalanches pierreuses, répercutées et accrues par l’écho. Mon Patou à la toison immaculée et touffue, au regard de jais, me précède en trottinant allègrement tout en vérifiant que je l’accompagne dans sa course. Son instinct infaillible l’alerte sur ma décadence 11 programmée et son indéfectible attachement me réconforte et me rassure. Avec lui je ne me sens pas complètement abandonné malgré ma solitude de vieil homme. Je l’avais adopté lors d’une foire dominicale, petit chiot délaissé par des maîtres débordés avec la charge démesurée des travaux de la ferme, peu enclins à élargir le nombre de bouches à nourrir. Deux chiens adultes occupaient déjà les lieux, et suffisaient à la garde de la maison et du troupeau. La dernière portée devait être sacrifiée ou adoptée. Ce que je fis, émerveillé par le regard humide et émouvant de cette petite boule fragile de poils blancs. Lorsque je le pris contre moi pour l’emporter, sa chaleur me bouleversa et je sus que nous serions unis, définitivement. Les rayons du soleil, affaiblis en cette saison, sont identiques à ceux que j’avais contemplés durant les années où j’ai été heureux, là -haut dans mon village niché au pied des Gorges. Les journées passent vite, trop vite et je sais que le temps s’accélère vers je ne sais quel but inavouable et mystérieux. Je me surprends à penser trop souvent à la fin, « ma fin ». Serais-je devenu obsédé par la mort ? Je ne le pense pas car il est avéré que cette appréhension fait partie intégrante de notre parcours. La vie, la mort, le Destin, tragiques raccourcis de notre passage sur la terre. Néanmoins il est certain que le déroulement des années réduit la possibilité des choix et nous confronte à la brutale réalité qui s’avère inexorable. 12 La lampe de chevet éteinte, je me surprends souvent, le soir, déterminé à repousser au maximum le moment où je vais sombrer dans un sommeil réparateur et anesthésiant. Je tourne et retourne dans mon lit, incapable d’échapper à l’assaut des fantômes de tous mes chers disparus qui se disputent mon attention. Je me crois schizophrène, assailli et sollicité par le souvenir de ceux qui ont partagé ma vie et qui ne sont plus là pour m’accompagner. Je lutte pour les éloigner mais ils sont trop pressants, trop « vivants ». Je cède alors et je repense à tout ce qui nous avait unis et soudain je suis pris d’angoisse car la distance est courte avant les retrouvailles. Pourtant le nouveau jour qui se lève ôte mes inhibitions et mes angoisses. Je sens renaître en moi un enthousiasme de jeune homme qui étreint mon cœur avec une douce violence. J’ai l’intime conviction que la journée sera encore belle et digne d’être vécue. Objectivement je n’ai pas matière à me plaindre, car mon existence s’est déroulée limpide, remplie de petits bonheurs, avec l’occasion de rencontres étonnantes et enrichissantes. Mon ami Antoine en est la preuve vivante. Quel est le mystère du lien qui nous avait réunis ? Quelle force occulte avait présidé à ce rendez-vous qui illuminerait pour longtemps nos vies d’adolescent et d’homme. L’estime, le respect et l’affection nous ont aidés à vivre quotidiennement ces temps difficiles, en nous offrant le soutien d’une solide amitié. Après quelques minutes de repos pour récupérer mon souffle court, je reprends mon bâton noueux en 13 bois de noisetier, et bandant tous mes muscles j’essaye de parcourir les derniers mètres qui me séparent de la bergerie. Je n’ignore pas mon âge mais je ne veux pas me laisser dominer par ce vieux corps délabré, qui tente de m’imposer sa farouche volonté. Je ne capitulerai pas devant l’injonction de la vieillesse qui veut me dicter sa loi. Mes poumons vont exploser sous la violence de la souffrance qui les déchire. Je respire avec difficulté et je déglutis en allongeant le cou. Mes yeux se brouillent et des larmes, que je ne peux maîtriser, glissent le long de mes joues rêches, mangées de barbe grise. J’ai le sentiment d’être allé au bout de mes forces, et pourtant de les avoir vaincues. J’ai enfin atteint le banc de pierre poli par les intempéries, adossé au mur blanc peint à la chaux, et je peux contempler émerveillé le paysage fabuleux qui s’étend à perte de vue. Mon fidèle Patou s’est couché à mes pieds, langue pendante, respirant à petits coups, épuisé lui aussi par cette marche exténuante à travers les bois. Naïvement je ressens une fierté incongrue d’adolescent. Je suis seul mais si riche de rêves accomplis. Tout est calme. La lumière et les bruits sont empreints d’une fluidité émouvante qui noie le paysage dans des teintes chatoyantes et des sons diffus. Une sensation de légèreté et d’harmonie étreint tous mes sens. Le parfum entêtant du réséda immaculé, se marie aux effluves sucrés de la glycine mauve qui enlace et dévore le mur dressé face au soleil couchant. 14 Le long ruban argenté du Verdon ondule et miroite sous les derniers rayons, en bas dans la vallée. Les champs de blé et de lavande l’emprisonnent dans un écrin d’or et de violet. Les plages de cailloux blancs, lisses et ronds, cernent ses berges au milieu desquelles s’épanouissent quelques rares bouquets de peupliers au feuillage argenté qui frissonnent en ondulant sous la brise… Là -haut les barres crayeuses rayonnent dans le reflet bleuté du ciel car l’orage s’est éloigné, tonnant encore par vagues successives, furieux de quitter ce territoire ou sa voix s’amplifie et témoigne du courroux d’un dieu souverain et colérique. Les années passent, mais je contemple toujours avec la même ferveur, là -bas au fond de la crevasse, entre le fleuve et les Gorges, la gigantesque chaîne accrochée aux deux flancs de la montagne au centre duquel se balance la médaille de la Vierge., dans le village de Moustiers Sainte Marie. Avant de partir pour la Croisade, le comte, seigneur des lieux, avait fait cette promesse insensée qui défiait les siècles. Le miroitement de l’étoile dorée sous les feux du soleil me rassure et me réconforte lorsque le doute s’empare de moi. Ce témoignage tangible d’une volonté et d’une reconnaissance quasi surnaturelle est un symbole éternel de foi et d’amour. J’essuie mon visage ruisselant avec l’immense mouchoir à carreaux bleus et mon regard se tourne vers la maison aux volets mauves dissimulée dans les chênes verts et la garrigue. Aucun bruit. Seul le grincement exaspérant des cigales excitées par la chaleur déchire la sérénité des lieux. 15 François, le propriétaire est absent. Sans doute occupé dans la plaine au milieu de ses chères lavandes. Il saura raconter, plus tard, mieux que je ne saurais le faire, le déroulement exceptionnel du parcours de sa mère Faustine et de son grand-père Antoine, débarqués des brumes du Nord. Reposé, je poursuis mon récit interrompu par la courte sieste inconsciente, nécessaire à mon âge. Quelques minutes me suffisent. En réalité je ne dors pas mais je rêve, immobile, retiré en moi-même, les yeux clos, pour garder cette énergie qui m’échappe, comme une lumière qui se perd. 16
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