Les Fauche-Mort - Page 3 - test Nathalie SUTEAU Les Fauche-Mort Roman Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris – 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-141-1 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. À la lecture des pages qui vont suivre, vous allez peutêtre me prendre pour un dément ou pour un jeune homme vénal, en quête de reconnaissance et de son quart d’heure de célébrité. Je ne suis ni l’un ni l’autre mais je ne tenterai pas de vous en apporter la preuve. J’écris ces lignes par amour et par devoir, afin de clore le premier chapitre de ma courte existence. Je ne peux plus me contenter d’attendre et d’espérer dans l’angoisse et le tourment, je dois agir, ouvrir le chapitre suivant de ma vie, quoi qu’il puisse m’arriver. Milo Carvalo. Londres, le 16 juin 2004 PREMIÈRE PARTIE (Mai à décembre 2002) Épisode 1 JOURNAL DE JULIE – JEUDI 2 MAI 2002 J’ai trouvé ce matin une mouette morte sur le trottoir, juste devant l’entrée de mon immeuble. C’est assez curieux. Autant les pigeons morts sont légion sur les trottoirs parisiens, autant les mouettes se font plus rares. Certes, les mouettes remontent la vallée de la Seine depuis la mer mais j’imagine plutôt leur lieu de repos éternel sur le pont d’une péniche ou dans les eaux boueuses de la Seine. Je n’habite même pas près du fleuve mais à Montmartre. Je ne saurai jamais comment cette mouette est arrivée jusque-là mais j’ai décidé aujourd’hui de commencer un journal, ce journal. J’aime voir dans cette mouette un clin d’œil du destin. J’aime à imaginer que ma vie monotone et sans relief va prendre fin. Je ne cesse en effet depuis ce matin de penser à ces quelques lignes écrites par Tchekhov, dans La Mouette, lorsque le poète Trigorine s’adresse à Nina après la découverte d’une mouette morte : « Ce n’est rien… Un sujet qui me vient à l’esprit. Celui d’un conte : au bord d’un lac vit depuis son enfance une jeune fille… telle que vous. Elle aime ce lac comme 11 une mouette, elle est heureuse et libre. Mais un homme arrive par hasard et, par désœuvrement, la fait périr comme on a fait périr cette mouette ». Je me trouve dans la situation inverse de la jeune fille de Tchekhov : tout d’abord, je ne suis plus une jeune fille mais une jeune femme – j’ai 28 ans – mais surtout je ne suis ni libre ni heureuse. Je n’aime rien, ni personne, encore moins un lac. Que ce soit un homme ou autre chose qui arrive soudainement dans ma vie, je doute qu’il me fasse périr, en tout cas, pas par désœuvrement : je suis déjà désœuvrée. Je me plais à imaginer que cette inversion de situation va se poursuivre jusqu’au bout et que cette mouette morte marque la fin de ma vie ennuyeuse et le début de ma vie heureuse et libre. Celle de la jeune fille de Trigorine avant sa rencontre fatale. JOURNAL DE JULIE – VENDREDI 3 MAI 2002 J’étais d’humeur bien poétique lorsque j’ai commencé ce journal hier. Depuis le fol espoir d’une vie meilleure s’est envolé avec la mise à la poubelle de la mouette. Lorsque je suis rentrée du travail hier soir, la gardienne était en plein débat avec la moitié des locataires de l’immeuble et les éboueurs de la mairie de Paris pour déterminer qui devait se débarrasser du cadavre du volatile. La gardienne, s’appuyant sur le fait indéniable que la mouette était morte sur le trottoir, arguait que les éboueurs devaient s’en charger. Les éboueurs, quant à eux, ne cessaient de répéter à la gardienne que le règlement interdisait le ramassage d’animaux morts et qu’il fallait attendre l’intervention d’une brigade spéciale. Lasse de ces bavardages inutiles, j’ai attrapé la mouette par une aile et je suis allée la jeter dans les conteneurs verts de la mairie de Paris. J’ai entendu des exclamations 12 de protestation vigoureuse dans mon dos et j’ai rejoint mon appartement sans me retourner. Je ne comprends pas comment les gens arrivent à se passionner autour du cadavre d’une mouette. Les gens remplissent leur vie de petits faits sans importance. J’aimerais être comme eux, arriver à remplir ma vie de petits faits sans importance. Faute d’être moins vide, mon existence aurait au moins l’air d’être remplie. Je me demande d’ailleurs bien ce que je vais pouvoir raconter dans ce journal. JOURNAL DE JULIE – MARDI 21 MAI 2002 Ce journal m’aide avant tout à tuer le temps durant les longues heures que je passe au travail. Je rédige mon journal, enfermée dans un petit bureau isolé, au sixième étage d’une grande banque française. Lorsque mes études en école de commerce ont été terminées, je me suis retrouvée face à mon destin pour la première fois de ma vie. Jusqu’alors, j’avais suivi ce que l’on nomme généralement « la voie royale ». Excellente élève au lycée, j’ai passé un baccalauréat scientifique suivi de deux années de classe préparatoire à Paris puis de la fameuse école de commerce. L’école de commerce vous permet de suivre des études sans qu’aucune passion n’anime votre cœur : suivez la voie, restez sur les rails et vous gagnerez un bon salaire toute votre vie. En bonne locomotive ou plutôt en bon wagon suiveur, je ne m’étais jamais posée de questions, je ne m’étais jamais ennuyée avant d’arriver dans ce ridicule bureau. J’ai été embauchée, il y a cinq ans, pour gérer la partie comptable d’un projet de nouvelle plate-forme informatique. Je devais être la liaison entre le service informatique et le service comptable. Peu importe. Pendant de longs mois, j’ai attendu que le projet démarre, en vain. Le projet n’a 13 jamais vu le jour. Je l’attends toujours. Je n’ai pas été licenciée. Je sais, c’est aussi curieux qu’une mouette morte sur un trottoir parisien : j’ai été oubliée en même temps que le projet informatique. Je passe donc mes journées à surfer sur Internet, à lire, à rêvasser. La petite fenêtre de mon bureau ne me permet pas d’entrevoir le ciel. Lorsque je porte mon regard à gauche, c’est un mur de brique qui s’offre à moi et c’est une porte close à droite. Devant mon ordinateur et sa fenêtre sur le monde. Derrière, je ne sais pas, je n’ai jamais regardé… je jette un coup d’œil : un mur, un mur beige. Lors d’un stage dans une entreprise un peu plus dynamique que la banque qui m’emploie, on m’a raconté cette petite histoire vraie : deux employés d’une administration française travaillaient dans une même pièce – je devrais plutôt dire « s’ennuyaient dans une même pièce ». L’un des deux jouait avec un trombone, l’autre lui racontait sa vie et refaisait le monde tout en regardant l’écran de son ordinateur – histoire de donner l’impression d’être très occupé. Soudain, le trombone échappe aux doigts malhabiles de notre employé et atterrit dans sa trachée. Le pauvre type commence à étouffer mais son collègue ne s’en aperçoit pas, trop occupé par son récit et sa propre existence. Notre garçon meurt et tombe sous son bureau, coincé entre un caisson à dossiers, sa chaise et les deux panneaux en bois qui ferment son bureau sur le devant et le côté. Au bout d’un bon quart d’heure, l’employé pose une question fondamentale à son collègue du genre : « Tu ne crois que l’on devrait en parler au syndicat : de l’augmentation de la prime sur les primes de fin d’année ? » Évidemment, le mort ne répond pas. 14 L’employé quitte son écran des yeux et jette un coup d’œil vers le bureau du mort : il ne voit personne et pense que son collègue est un imbécile impoli qui a préféré aller prendre un café plutôt que de l’écouter. Le cadavre ne sera retrouvé qu’en fin de journée lorsqu’une secrétaire entre dans la pièce et trébuche sur le malheureux en déposant un courrier près de son ordinateur. Ma journée se termine. Je me demande combien de temps il faudrait pour que l’on trouve mon cadavre, si je venais à mourir dans mon petit bureau isolé. JOURNAL DE JULIE – MERCREDI 22 MAI 2002 Une nouvelle journée à tuer. Pourquoi ne pas quitter ce boulot ? Après tout, j’ai un bon diplôme, l’âge idéal et je n’aurais aucun mal à remplir mon CV pour transformer ces cinq années d’ennui en un emploi trépidant de cadre dynamique. Je crois que si l’on arrive à s’accommoder de l’ennui, la paresse est un défaut qui s’installe très vite. Je n’ai pas envie de travailler soixante-dix heures par semaine dans une start-up Internet sous les ordres d’un mec qui se donne des airs sympas et cool pour avoir l’air d’être dans le coup. En fait, je n’ai pas envie de travailler du tout. Je préfère m’ennuyer. Enfin peut-être pas… j’aimerais comme beaucoup de monde, gagner de l’argent sans rien faire, au bord d’une plage, loin de ce bureau étriqué. Il y a deux ans, j’ai tenté une expérience : la vie d’une femme bourgeoise du 16e arrondissement. Je suis partie en vacances en Sardaigne, à Porto Cervo, nouveau SaintTropez en moins tape-à-l’œil. J’ai rencontré un célibataire d’une cinquantaine d’années, au physique ingrat mais au portefeuille bien plus alléchant. Son prénom : George. George allait devenir président de la chambre des notaires 15 ou quelque chose d’approchant. George allait devoir passer beaucoup de temps dans des dîners et des cocktails mondains et il regrettait d’avoir sacrifié sa vie familiale pour sa vie professionnelle. Comprenez : George aimerait être accompagné d’une belle plante qu’il pourrait appeler sa femme et montrer à ses courtisans. Après une phase de séduction assez courte – nous avions tous deux parfaitement compris les termes du contrat – j’ai fini dans son lit. Les huit mois suivants allaient s’avérer assez pénibles. Tout d’abord, j’ai dû acheter une bonne dizaine de tubes de gel lubrifiant pour que George croie que la simple évocation de ses désirs sexuels pouvait déclencher en moi une excitation d’une intensité qui m’est totalement inconnue. Puis, le pire est apparu lorsqu’il a pensé que le poisson était ferré et que le mariage était en vue. Au bout de trois mois, il m’a offert une bague de fiançailles et m’a demandée en mariage. Cette proposition me ravissait : j’allais devenir riche, j’avais enfin atteint mon but ultime dans la vie, même si – revers de la médaille – j’allais pouvoir acheter du gel lubrifiant au tarif de gros au lieu de le payer au tarif de détail ! J’ai accepté en roucoulant. Jusqu’alors, j’étais couverte de cadeaux luxueux et je pouvais acheter tout ce qui me passait par la tête. Il suffisait que j’exprime un souhait – « cette robe me plaît » – et George sortait sans réticence son carnet de chèques. À partir du jour où George s’est mis à genoux devant moi avec sa bague aux mille diamants, son chéquier s’est mis en grève. Si je devais faire le plein d’essence de la jolie Mercedes classe A qu’il m’avait achetée, il me donnait cinquante euros en liquide, pas un centime de plus. Si je souhaitais faire quelques emplettes, 16
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