Comme des saints sans couronne - Page 1 - test Hélène POIRON Comme des saints sans couronne Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-278-4 Dépôt légal : Avril 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 CHAPITRE I « Le pape Jean-Paul II a financé les cinq plus grands chercheurs du monde pour créer le virus du sida. Ces derniers auraient mis au point cette bête immonde dans les laboratoires du Vatican. De toute évidence, le souverain pontife aurait pris peur voyant la révolution sexuelle et la libération des mœurs menacer l’ordre moral que l’Église catholique avait mis tant de siècles à établir… » – Mais où vous croyez-vous Berthon ? Qu’est-ce que c’est que ce torchon ! Vous pensez que les lecteurs vont payer pour lire vos conneries ! Encore un article de ce genre et vous êtes viré, c’est compris ? Mission réussie, mon patron était devenu rouge violacé alors qu’il me crachait sa colère et son indignation. Autour de la grande table ovale du bureau aux grandes baies vitrées, les collègues m’observaient bouche bée. George me regardait effaré, se demandant si j’étais vraiment un être humain ou un humanoïde créé par les habitants de la planète Crypton. Un léger soupir de soulagement me fit comprendre qu’il avait opté pour la deuxième 11 explication. Colette, la responsable de la chronique féminine, me faisait des yeux dégoulinant de compassion, de ces regards qui soupirent « pauvre garçon », et allait à coup sûr me donner discrètement la carte de son psy en me murmurant : « Vous verrez, il est très bien… Au fait, j’espère que vous n’êtes pas seul pour Noël… » Non, je n’étais pas seul pour Noël et non je ne voulais pas payer un charlot qui pensera à une dinde farcie quand je lui parlerai de ma mère. La palme du rictus alla incontestablement à Fort Alamo, de son vrai nom Paul-Matthieu, le responsable des sports. Il me regardait méprisant en se passant la main sur les abdominaux, sa fierté. Que des hommes comme moi existent lui semblait totalement intolérable. Je sentais qu’il était scandalisé par l’odeur de médiocrité qui émanait de ma personne. Ce type était l’incarnation du succès à l’américaine, le pionnier des grandes plaines, le golden boy de Wall Street. Il symbolisait toutes les valeurs d’Hollywood, le dur labeur, les dents blanches, le recours à la bible pour tout et n’importe quoi et la force physique qui pallie une éducation modeste, voire nulle. Il arborait toujours un sourire satisfait de lui-même qui rappelait à ses interlocuteurs sa supériorité certaine et assumée. Le patron congédia tout le monde et me lança un regard furieux avant de fermer la porte qui claqua telle une gifle. Les collègues sortirent en bavardant, rassurés que la fureur patronale soit tombée sur un autre qu’eux. Je suivis le flot et allai m’asseoir à mon bureau. Quand mon portable sonna, je sortis fièrement un mobile de la première génération, grand comme un talkie-walkie de l’armée roumaine, et le brandis fièrement à mon oreille. Je savais que c’était encore un détail qui agacerait Paul-Matthieu qui, je 12 l’avais vu, m’observait du coin de l’œil, au fond de la pièce. – Allô, Berthon à l’appareil. – Julien ! Alors mon gars, et le coup du pape ? – Toujours pas. – Avec le savant diabolique ! Ils te gardent ? Tu me racontes ça tout à l’heure… Au fait, ta mère est passée ce matin, elle voulait te parler, c’était urgent. À ce soir, n’oublie pas mon journal. – Non, je n’oublie pas… La tornade au téléphone, c’était Pierre, ou plutôt devrais-je dire Louis, mon voisin de palier et mon meilleur ami. Il avait changé de prénom lorsqu’une étude généalogique lui avait révélé qu’il avait du sang bleu. Dès lors, il avait développé une véritable passion pour Louis Dieudonné le Quatorzième. C’était devenu son héros, son idole, il en parlait comme s’il s’agissait de son propre père. Il défendait tous ses actes, glorifiait toutes ses paroles et tentait de convaincre mon esprit résolument républicain. Tous les ans pour son anniversaire, il s’offrait le pèlerinage à Versailles et rêvait des violons de Lully et des intrigues empoisonnées de la Montespan. Je pouvais me targuer d’être l’ami du seul boucher charcutier traiteur royaliste de Paris. Je l’ai rencontré l’année passée, un de ces soirs où l’on se dit qu’il commence à faire froid et que Noël arrive. La nuit était tombée et des ouvriers finissaient d’installer les illuminations dans ma rue, perchés sur une petite grue jaune et noir. De ma fenêtre, je les regardais en attendant que la bouilloire siffle l’heure du thé quand on avait frappé. Tout guilleret par l’idée d’une visite, rendu naïf par la perspective de Noël, 13 j’avais ouvert la porte d’une main assurée qui s’était crispée sur la clenche : devant moi se dressait un colosse, vêtu d’un tablier ensanglanté, un immense couteau de boucher dans sa grosse main. Je me souviens avoir hurlé comme un fou en tapant des pieds. Un cri de chouette hulotte sortait de moi, involontaire et humiliant. Je voulais fuir mais la peur me paralysant, je courais sur place comme un imbécile. Surpris, Louis avait alors dit de sa petite voix fluette : « Je ne… Je ne voulais pas vous faire peur… c’est moi, le boucher d’en dessous… » Et là, j’avais vu Attila le Hun fondre en larmes sur mon paillasson. Mesurant sa détresse je l’avais fait entrer, encore gêné de mon hululement et un peu honteux d’avoir affiché mon manque de témérité dès le premier soir. Il s’était assis dans le canapé, qui avait semblé alors minuscule, et m’avait raconté sa vie devant un verre de lait d’amande. Il possédait la boucherie du rez-de-chaussée et sa femme était partie. Elle en avait eu marre du boudin et des rillettes, marre des grosses mains de Louis, de son odeur de viande, du sang séché sous ses ongles, de son amour qui lui donnait l’air idiot. Une énième Emma Bovary avait brisé un cœur par goût de l’ailleurs, par dégoût d’un mari. Il resta une bonne partie de la nuit et nous devînmes amis. Depuis, je n’ai jamais aussi bien mangé. – Joli le coup du pape ! C’est quoi ton prochain scoop ? Mère Térésa en chef de réseau pédophile à Calcutta ? – Fiche moi la paix Paulo ! Un jour, la lumière sera faite sur cette affaire et tu te souviendras que moi, j’avais découvert la vérité. Tu crois que l’Église a brûlé des sorcières et persécuté des dissidents 14 religieux à tour de bras, mais qu’elle n’est pas capable d’une chose pareille ? Tout le monde connaît la fortune du Vatican et tout le monde sait qu’ils sont prêts à tout pour que la peur de la mort soit dans tous les esprits. Car c’est la peur qui fait les religions ! J’avais hurlé la dernière phrase de sorte que tous les autres s’étaient retournés et me regardaient fixement. Cette fois, ils avaient tous l’air carrément furieux. – T’es vraiment un malade Berthon, répondit-il écœuré en rejoignant son bureau. Oui, j’étais un malade. Qu’est-ce qui me poussait à tenir de tels propos au sein du premier magazine catholique français ? Je n’en avais aucune idée. Une force irrémédiable contrôlait mes actes et cela depuis des mois. Je me faisais embaucher dans un grand journal, je faisais bien mon boulot, je plaisais même. J’écrivais des articles bien conformes, bien gentils, bien comme eux, et soudain, j’éprouvais l’irrépressible besoin de tout gâcher, de ruiner mes chances, de décevoir mes semblables et mes pairs. La dernière fois, c’était au mensuel Bébés adorés, le magazine de la mère de famille dynamique. La rédactrice en chef m’adorait, j’étais la coqueluche gauche et sensible de toutes les femmes dans le bureau. Elles m’apportaient des gâteaux maison sous prétexte que j’avais besoin de manger, même si ma croissance était terminée depuis bien longtemps. Qu’à cela ne tienne, elles n’étaient pas scrupuleuses sur les détails. Elles mettaient mes retards matinaux sur le compte de la jeunesse et partaient dans des rêveries solitaires sur les raisons qui m’avaient retenu au lit si longtemps ce matin-là. Au point culminant de ma popularité, j’ai pondu un article intitulé : « Femmes 15 enceintes au bureau : ou comment supporter les hormones de votre collègue de travail.». La rédactrice crut à un coup de fatigue et s’est contentée de me donner quelques jours de repos. J’ai persisté et suis revenu avec un article sur les femmes qui font des enfants tout en rêvant de grandes carrières professionnelles. J’avais trouvé un super titre : « Elles veulent le beurre et l’argent du beurre ». « Et en plus c’est mal écrit, pauvre type. » Voilà les mots avec lesquels elle m’avait viré à coups de pied imaginaires dans le derrière. En me retournant, j’avais pu voir une guirlande de visages déçus et un peu tristes, agglutinés derrière les carreaux du bureau. J’avais gagné. Mais quoi, je n’aurais pu le dire. À chaque fois, je reproduisais le même schéma. Je travaillais dur et, quand mes collègues me souriaient avec admiration, que le patron commençait à me considérer comme le fils, le mari, l’amant qu’il n’avait jamais eu, il fallait que je plante tout sur-lechamp. Mais attention, il ne suffisait pas de s’enfuir sans plus jamais réapparaître. Non, il fallait inspirer l’étonnement puis le mépris et enfin la déception. Il fallait que ce soit eux, ceux qui m’avaient tant aimé, qui me jettent comme un malpropre. Oui, j’éprouvais un véritable plaisir à ruiner les espoirs de mon entourage. Je voulais provoquer la colère de tous ces gens bien établis. J’aimais agacer, j’aimais décevoir. Je ne voulais pas sortir du système, je voulais en être viré. Mais cette fois-ci, la tâche était plus rude. Cela faisait plusieurs fois que je déposais un brûlot sur le bureau du chef et ce dernier rechignait à se débarrasser de moi. J’avais pensé qu’un journal catholique ne supporterait pas la controverse dans ses 16 rangs et pourtant, c’était le premier à me garder aussi longtemps. – Berthon, l’rédac-chef veut t’parler ça urge, dit George. Il avait le chic pour économiser les mots celui-là. Il parlait toujours par bribes comme si ça lui coûtait dix balles à chaque lettre. – Dac, j’yv. Je me levai de mon siège et me dirigeai vers ce que je pensais être la fin de mon séjour ici. Quand j’ouvris la porte, Morini m’attendait assis, les bras croisés contre sa poitrine, l’œil mauvais. La pièce était petite et encombrée. On pouvait déceler une odeur de cappuccino à la vanille qui me fit immédiatement penser à Al Capone, un Italien comme lui. Des livres par centaines recouvraient les murs, comme dans les cellules des tueurs en série qui sont, comme chacun sait, toujours soucieux de montrer l’étendue de leur culture. Il y avait aussi des portraits de moineaux sur le mur du fond comme chez ce prisonnier d’Alcatraz, un spécialiste des oiseaux qui passait son temps à les regarder derrière les barreaux… – Asseyez-vous Berthon. Sa voix retentit dans tout le bureau. Il parlait toujours avec l’intonation de quelqu’un qui allait vous déclamer l’Apocalypse. Une fois assis sur la pointe de mon derrière, j’eus tout le temps de le détailler pour la première fois. Il était assez grand et plutôt râblé, le poil grisonnant, une cage thoracique de ténor, probablement la cinquantaine. Ses grosses mains trapues montraient qu’il n’avait pas travaillé ici toute sa vie. Il portait une grosse croix en or pendue à une 17 chaîne à gros maillons qui ressortait sur le haut de son torse découvert. À sa voix caverneuse s’ajoutait un regard grave et puissant. Des petits yeux noirs ressortaient sur ses joues creuses criblées de cicatrices. J’étais vraiment fasciné par sa voix qui semblait sortir des entrailles du bureau. Je l’imaginai tout à-coup avec une longue tunique blanche, une barbe en coton, un bâton de berger à la main, et une flamme de feu dans les yeux, alors les sept trompettes se mettraient à sonner et il me hurlerait : les faux prophètes seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles ! La foudre transpercerait le bureau, mettant le feu à toute la pièce, tandis que des nuées de grenouilles surgiraient de la fenêtre, des hordes de sauterelles jailliraient des tiroirs, l’encre gèlerait dans l’encrier, non ! Elle se transformerait en sang et… Pitié Morini ! Je… Je ne voulais pas… – Bon sang Berthon ! Vous m’écoutez oui ou non ? – Oui, oui, je… – Bon, j’ai décidé de passer l’éponge sur votre petite pitrerie de ce matin. Je vous confie un nouveau reportage. Vous partez lundi matin pour Casec-lesSommes, en Normandie. Je veux que vous couvriez le grand rassemblement des scouts de France qui commence demain. Il va sans dire que je compte sur cet article et que je l’attends mercredi matin au plus tard sur mon bureau. Mon visage se décomposa. La voilà sa vengeance. Au lieu de me virer, il m’envoyait dans un trou avec des petits curés en shorts bleu marine. Je voyais dans ses yeux qu’il jubilait. Cet homme était machiavélique, pire, diabolique. J’entendis une nouvelle fois des trompettes. 18
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