Dunes froides - Page 1 - Jeanne Desaubry Dunes froides Dunes froides Du même auteur : Hosto, Krakoen Le passé attendra, Krakoen À bout de course, nouvelles, collectif, Mauves-en-noir © Editions Krakoen - 2010 © Jeanne Desaubry © Frédéric Duchesnay Collection « Forcément noir » ISSN 2105-4134 ISBN 978-2-916330-34-1 Tous droits de reproduction et traduction réservés pour tous les pays. Les personnages et les événements relatés dans ce roman sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite. Jeanne Desaubry Dunes froides roman Les histoires d'amour finissent mal, en général… Rita Mitsouko … Et la mer efface sur le sable Les pas des amants désunis… Jacques Prévert Tu emporteras dans la tombe cette terrible insulte à l'amour Anonyme, sur un mur gris Prologue Hiver Quelque part, littoral Nord Le vieil homme grelotte ; des frissons agitent sa peau fripée. Il avance avec peine dans le sable mou. Là-bas, à la lisière des flots, la mer entraîne sa veste rouge, ses vêtements épars. De l'ouverture béante du blockhaus sourd un air glacial, humide, une puanteur d'urine repous- sante. L'homme tombe à genoux. Les tremble- ments qui secouent sa chair nue ne sont pas dus au froid. Tout, en lui, hurle qu'il ne doit pas péné- trer dans l'obscurité béante. — Avance ! Comme il tarde à se relever, le canon d'un pistolet vient se loger au creux de sa nuque. La voix qui lui ordonne de se relever est calme, plus glaçante que l'arme. — Entre là-dedans. La lumière est pauvre. Elle suffit pour distin- guer les détritus accumulés au pied des murs. Au centre, un bidon rouillé ; sa base est enfoncée de guingois dans le sol. Au-dessus, presque à 9 l'aplomb, pend une corde qu'agite à peine le vent du dehors. Un bout, rongé par les embruns, ayant séjourné longtemps dans la mer, échappé d'un chalutier quelconque. Un nœud coulant enfle son extrémité. — Grimpe ! — Vous êtes fou. Vous ne pouvez pas … L'homme sent la pression s'alourdir sur sa nuque. — Tais-toi. Grimpe. Espérant encore trouver une échappatoire, incapable pourtant de la moindre initiative, l'homme monte sur le bidon comme on monte à l'échafaud. — Passe la corde à ton cou. Les tremblements de l'homme nu sont convul- sifs, son équilibre est précaire. Derrière la silhouette armée, l'obscurité tombe déjà sur la longue plage déserte. Désespérément vide. Malgré tout, malgré lui, l'espoir que quelqu'un survienne. Il ne veut pas mourir. D u n e s f r o i d e s Première partie 1 Cimetière Saint-Roch - Grenoble mois de mai - avant Ce jour-là, il avait fait un temps radieux. C'en était gênant. Il aurait fallu un temps gris, noir, un horizon pleurant sur le cercueil laqué. Des couronnes emperlées d'eau du ciel. Des poi- gnées dorées couvertes de pluie en dernier hommage avant l'extinction définitive, la nuit noire de la terre, la fin. Mais il faisait une chaleur torride, ce mois de mai était une aberration météo. Larmes et sueurs mélangées. Dans la chapelle du crématorium, les croque-morts avaient jugé bon de faire dégouliner successivement un ave maria, une sonate sirupeuse, puis des petits chanteurs bêlants. Victor n'en pouvait plus. Il étouffait, à deux doigts de l'asphyxie. Sa cravate, son col, il ne pensait qu'à ça. Penser qu'à ça. Ne penser à rien d'autre. Ne pas penser au corps disloqué au bas de l'escalier. Ne pas penser au départ sur la civière. Ne pas penser au visage de son fils, les 12 D u n e s f r o i d e s
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