Besoin de lumière - Page 1 - test Besoin de lumière 3 Sophie MORINI Besoin de lumière Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-253-1 Dépôt légal : Novembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008 . 6 1 Le jeune journaliste se soulève péniblement du fauteuil dans lequel il est enfoncé depuis plus d’un quart d’heure maintenant. Il tend le bras vers la table basse, et appuie sur le bouton rouge du magnétophone qu’il a placé près de moi. La bande se met en route dans un grincement à peine perceptible. Il se rassoit très lentement, presque au ralenti, en faisant bien attention de ne pas faire craquer les lattes sous son poids ni de heurter la lampe, cela pourrait s’entendre sur l’enregistrement. Je l’observe, amusée, et j’attends. Il jette alors un dernier coup d’œil sur son carnet, se racle bruyamment la gorge, puis lève enfin les yeux vers moi. En ouvrant la porte, j’avais tout de suite remarqué la transparence de ce regard. La main posée sur ses sourcils, visière improvisée et peu efficace, parvenait mal à barrer les éblouissants rayons du soleil de midi. Ses pupilles avaient disparu sur mon pas-de-porte pour réapparaître quelques instants plus tard, dilatées, énormes, dans l’obscurité de mon entrée. Je m’attendais à ce qu’il me demande pourquoi les volets étaient fermés à cette heure de la journée. 9 N’avait-il pas osé me poser la question de peur de me mettre d’emblée mal à l’aise ou pensait-il que je me protégeais de la chaleur tout simplement ? En vérité, il semblait n’avoir rien remarqué. Rien dans la maison n’avait attiré son attention, ni l’immense vivarium dans l’entrée, ni même les exemplaires de « sensationnel » avec ma tête en couverture que j’avais sortis pour l’occasion et que j’avais posés bien en vue sur la table de la salle à manger, à côté des paquets de cigarettes. Il s’était dirigé droit vers le salon, visiblement pressé de commencer, ou plutôt d’en finir. Je me souviens m’être dit que, pour un journaliste, il manquait de curiosité, mais je l’avais suivi jusqu’au fauteuil sans rien dire et, pendant quelques minutes, le temps d’aller préparer le café, je l’avais laissé seul installer son matériel et revoir ses notes. Sa tasse, encore pleine, ne fume plus. Ne s’est-il pas rendu compte non plus que je l’ai servi ou a-t-il déjà oublié qu’il m’a demandé un café, lorsqu’il y a un quart d’heure, je lui ai proposé quelque chose à boire ? Du bout du pied, j’augmente l’intensité de l’halogène. Sur ce visage au regard assombri, perlent de fines gouttes de sueur ; depuis son arrivée, il paraît nerveux et à l’évidence, il ne parvient pas à se détendre. Le jeune homme est concentré sur la tâche que lui a confiée le rédacteur en chef de « sensationnel ». « Sensationnel, le magazine poubelle » comme disait mon père à chaque fois qu’il tombait sur un article me concernant. Il n’a pas l’habitude de mener une interview, cela se voit tout de suite, et il veut absolument réussir celle-ci. Des journalistes, j’en ai rencontré des dizaines et ils sont, en général, beaucoup plus 10 décontractés, plus sûrs d’eux, plus arrogants. Stéphane Lambret, lui, il s’applique, se concentre, il me fait penser à un bon élève le nez dans ses notes, juste avant un contrôle. Tout est préparé dans le moindre détail, il n’y a pas de place pour des questions improvisées. C’est sûrement sa première fois, il en est presque attendrissant. À ce moment-là , je me dis que le tête-à -tête sera long et sans surprise. – Émilie, merci d’avoir accepté cette interview. J’aimerais savoir ce que la célébrité a changé dans votre vie. Mais pour commencer, parlez-moi un peu de la jeune fille que vous étiez avant. Il est là pour que je lui raconte mon histoire, il ne perd pas de temps en formules de politesse ni en flatteries inutiles. Je ne m’en offusque pas, mais une autre, plus jolie, aurait peut-être eu droit à quelques compliments voire à un numéro de séduction. Je mets ce manque d’égards sur le compte de l’impatience et du sens de l’efficacité, voilà tout. Il est décidé à aller droit au but, alors je vais l’y conduire. Quoi de plus naturel que de vouloir commencer par le début même si ce n’est pas très original ? J’allume une cigarette. Dans le silence, les volutes de fumée s’élèvent lentement au-dessus de nos têtes. 11 2 Je n’avais pas tout à fait quatorze ans quand j’ai enfin pu déménager mes affaires dans la plus grande chambre de la maison, celle de papa et maman. Cet événement doit vous paraître sans importance, or il est encore très présent dans ma mémoire. À partir du jour où maman est morte, je suis venue chaque nuit me glisser dans le lit de mes parents. Papa a tout imaginé pour défendre son territoire, il me redéposait dans mon lit plusieurs fois par nuit, inlassablement, en prenant mille précautions pour ne pas me réveiller, mais je revenais à chaque fois tel un infatigable boomerang. Il a même placé un matelas devant sa porte fermée à clé mais je frappais et aussitôt il ouvrait : – Émilie, ma princesse, tu exagères. Il m’embrassait et me laissait entrer. Jamais il ne s’énervait. Il a capitulé le 14 juillet, à 23h40, exténué, après 23 jours ou plus exactement 23 nuits de résistance. C’est le privilège des filles uniques d’être traitées comme des princesses, surtout quand la reine n’est plus. 13 Il est minuit, il fait très lourd encore. Les pieds nus, en chemise de nuit, un bocal dans chaque bras, je m’arrête devant la fenêtre ouverte du couloir. J’interromps un instant mes allers-retours pour écouter les pétards qui saluent ma victoire. Le ciel s’embrase… c’est si beau ! Très vite, je me remets en route, je reprends mon travail de petite fourmi consciencieuse et pressée. Le déménagement doit être fini dans la nuit, ça fait trop longtemps que j’attends ça. Papa, recroquevillé sous ma couette, s’est déjà rendormi. Ça y est, la plus grande pièce de la maison est à moi, enfin. La moquette est imprégnée de l’odeur du tabac que fumait maman, le soir, au lit, en lisant l’un de ces innombrables magazines féminins qu’elle subtilisait discrètement dans la salle d’attente de son pneumologue. Un paquet de cigarettes est posé sur la commode, il est encore plein. Je le range au fond du premier tiroir. Par terre, au pied du meuble, une tache sombre attire mon regard. Je m’allonge sur le sol, je ferme les yeux et je respire profondément cette moquette poussiéreuse. Quelques jours avant le décès de maman, j’avais renversé son flacon d’eau de toilette posé sur la commode. Dans un ultime élan, j’avais essayé de l’empêcher de prendre ses cigarettes mais le geste était trop précipité. J’avais terriblement regretté cette maladresse qui m’avait valu une gifle, mais quel bonheur de retrouver cette trace d’elle ce jour-là ! Ce mélange d’eau de toilette et de tabac, c’est son odeur, c’est elle. Depuis presque un mois, tout le monde pensait que, la nuit, j’allais dormir près de mon père, or j’allais la retrouver, elle. Cette nuitlà , la première nuit seule dans ma nouvelle chambre, je m’endors sur la moquette et je rêve. 14 3 Papa tenait absolument à redécorer ma nouvelle chambre. Il disait que c’était pour me faire plaisir, que ce serait mon cadeau d’anniversaire. Je crois surtout qu’il s’ennuyait terriblement et que ces travaux l’occuperaient pendant quelques week-ends. – À ton âge, on a envie de coller des posters aux murs, de mettre des couleurs partout autour de soi. Regarde cette chambre, elle est sinistre et elle pue. Samedi, on ira tous les deux choisir du papier peint et une nouvelle moquette. Comment pouvait-il dire que ça puait, cette odeur il la connaissait et il l’aimait autant que moi. Alors qu’il essayait d’effacer toute trace d’elle pour tenter d’atténuer la douleur, je n’osais pas lui expliquer que je me sentais bien dans cette chambre, que je ne voulais rien changer, que j’adorais m’y blottir, le soir. Ça lui aurait fait de la peine de voir qu’elle me manquait à ce point. – Tu pourrais inviter tes copines de classe pour ton anniversaire, tu leur montreras ta chambre, elles seront vertes de jalousie. Je n’avais pas de copines et mon père le savait très bien. Le lendemain, j’ai acheté plusieurs magazines 15 dans lesquels j’ai découpé des photos de chanteurs, je ne connaissais pas leurs noms mais ils égayaient ma chambre. Ça faisait plaisir à papa. – Alors princesse, c’est pas mieux comme ça ? – C’est une fille de ma classe qui me les a données, il n’y a plus de place sur les murs de sa chambre. – Bien. Je découvrais la nécessité de mentir, parfois, par amour. Le samedi après-midi, nous sommes revenus des courses avec un immense rouleau de moquette parme dans le coffre de la voiture. Papa avait abandonné l’idée de retapisser la chambre, je l’avais convaincu que je préférais les posters au papier peint. Comme je faisais mine d’être enthousiaste et impatiente, on s’est mis au travail le lendemain matin. J’ai insisté pour l’aider à retirer l’ancienne moquette et dès que l’occasion s’est présentée, pendant qu’il était à quatre pattes sous la poutre, le dos tourné, j’ai découpé au cutter la tache de parfum, en m’appliquant, afin de bien suivre les contours, puis discrètement, j’ai glissé le bout de moquette entre le matelas et le sommier du lit. 16
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