Histoires floues - Page 1 - 3 Histoires floues 5 Cathie Fidler Histoires floues Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2011 6 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-360-6 Dépôt légal : Mars 2011 © Edilivre Éditions APARIS, 2011 7 Note de l’auteur Ces histoires, certes inspirées de faits réels, sont de la fiction. Les personnages en sont imaginaires, et les repères géographiques brouillés. Que le lecteur avisé y reconnaisse ce qui lui convient, sans y chercher une totale véracité. Seules importent les questions que ces récits peuvent poser. 9 « Les pères ont mangé des raisins verts, les dents des fils sont agacées. » Ezéchiel, XVIII. 11 Sommaire AU BOUT DE L’IMPASSE ................................. 13 LA GRATITUDE DU OUISTITI ......................... 109 UN SAUT EN ARRIÈRE ..................................... 179 13 AU BOUT DE L’IMPASSE 15 I Des sillons profonds marquaient le visage blême de l’homme, et la peur rendait transparente la femme qui se pressait contre lui. Voûtés, recroquevillés, ils semblaient vouloir se fondre dans la pénombre de l’abri où, les poings serrés, le souffle contenu, ils faisaient l’apprentissage de la terreur. Avant même que le pire ne se produisît, ils en goûtaient l’amertume, en tâtaient la rudesse, en palpaient la douleur. Ils s’y attendaient, ils en avaient déjà trop vu, trop subi pour rêver de survie. Combien de temps durerait ce sursis ? Le désespoir les figeait. Pourtant, dans l’instant qui suivait, ils se reprenaient, confiants en leur refuge. Balancement destructeur pour eux- mêmes, et pour leur enfant, dont ils niaient l’existence à vouloir trop la protéger. La petite fille serrait fort son ours contre son estomac, comme une bouillotte qui lui tiendrait chaud au cœur. Il était en peluche douce de mohair marron clair. Son ventre mou crissait des fins copeaux de bois qui le remplissaient, et ses yeux noirs luisaient de leur éclat de boutons de bottines bien astiquées. Elle était sûre qu’il la regardait, et que le petit bout de métal rivé 16 à son oreille gauche lui permettait d’entendre ses secrets, et même de les garder. Elle pensait aussi que les griffes de laine crochetées sur ses pattes arrondies la protégeraient des méchants qui la poursuivaient et qui la terrorisaient, elle, mais aussi les grandes personnes de sa famille. Comment était-il possible que des adultes si impressionnants pussent trembler, presque autant qu’elle, devant les hommes en manteau de cuir noir ? – Tu vois Fritzi, je te garde avec moi dans le placard, n’aie pas peur, je ne t’abandonnerai pas. – Tais-toi Elsie, je t’ai déjà dit que tu ne dois pas parler dans le placard, il faut que tu t’y habitues, on ne sait jamais… Le moindre bruit peut nous coûter la vie. – Mais toi, Mutti, tu parles bien, là, alors ? – Ne discute pas, tu obéis, c’est tout. Non, décidément, elle ne comprenait rien à la logique des adultes. Le placard était une cachette astucieuse. Son double fond peint de la couleur du mur recelait un espace suffisamment grand pour que trois ou quatre personnes puissent s’y tenir, assises ou debout. En y pénétrant, Elsie rêvait de passer de l’autre côté d’un miroir secret qui lui permettrait de découvrir un endroit magique, comme dans l’histoire que son papa lui lisait, avant, quand il avait encore la patience et la sérénité de le faire. Avant, c’était dans une autre vie dont le souvenir commençait déjà à s’estomper. Tout juste si elle revoyait sa jolie chambre aux murs recouverts d’un papier peint fleuri légèrement gaufré, le petit fauteuil en rotin sur lequel elle installait Fritzi pour le faire 17 manger, ou bien la poupée qu’elle appelait Marlène, dont elle aimait tant le teint de porcelaine et les ongles vernis – quel crève-cœur quand elle avait dû choisir lequel des deux emporter. Elle avait laissé Marlène sur le lit bien fait, recouvert d’un édredon de plumes, lui-même recouvert d’une housse en percale rose – comme si elle allait revenir dans quelque temps, après des vacances à l’étranger. « Au revoir Marlène, sois bien sage, je reviendrai bientôt, ne pleure pas, tu es une grande fille, comme moi, et regarde, je ne pleure pas, » lui avait dit Elsie en sanglotant, tandis que son père lui enjoignait de descendre, le train ne les attendrait pas. Sa chambre était au premier étage d’une imposante maison de ville. En se penchant par la fenêtre, défiant les interdits, elle pouvait apercevoir la statue de Bismarck sur son cheval de bronze, il protégeait de son aura la placette qui l’entourait. Chaque soir avant de se coucher Elsie lui faisait un petit signe de la main et le priait de monter la garde pour empêcher les monstres d’envahir sa chambre. Certains monstres n’étaient pas de son ressort, cependant. De l’autre côté du couloir, il y avait la chambre de ses parents, où elle n’entrait guère. À côté, celle de son frère aîné Hans demeurait fermée à clef depuis que le jeune homme s’était sauvé de la maison en emportant pour tout bagage les coupelles et cendriers en argent qui trônaient dans la vitrine de la salle à manger. Mis à part le petit mot qu’il avait laissé à sa mère pour annoncer sa fuite vers la Hollande, on n’en avait eu aucune nouvelle et nul ne savait où il pouvait bien être. À côté de sa chambre, il y avait la chambrette très simplement meublée où dormait sa nounou, enfin, on
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