Taïchet - Page 1 - test Jean Claude PALCOWSKI TAÏCHET Un soir, tu embarqueras à bord du Baïkal Amour Magistral… Roman Édilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Édilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-8121-0399-5 Dépôt légal : Septembre 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. 4 Toute ressemblance avec des noms ou des personnes existantes serait fortuite. 5 Il se figurait alors les hommes tels qu’ils sont en effet, des insectes se dévorant les uns et les autres sur un petit atome de boue. Zadig ou la Destinée. François Marie Arouet, dit Voltaire. 7 1 15 février 1944 À la sortie d’Aire-sur-l’Adour, la brouillasse du matin dissimulait une troupe de miliciens que des camions avaient transportés depuis Toulouse. Certains d’entre eux, trempés, hésitants, prêts à tirer comme les autres, reconnaissaient à peine la campagne de leur enfance. En tête de leur colonne, leur chef, Michel Leclerget, un ex-policier rétabli dans ses fonctions par le maréchal Pétain, aperçut les grilles ouvertes d’un domaine ; son parc était jonché de lilas brisés par les gels de Noël. Devant la remise de la demeure aux volets fermés, le gazogène d’une camionnette s’asphyxiait. – Ils sont là, murmura Leclerget. Au mois de décembre 1937, Michel Leclerget avait été révoqué de la police à cause de son appartenance à une organisation secrète révolutionnaire nommée aussi le CSAR. À cette époque, Leclerget rêvait de renverser la République ! Depuis, il avait survécu en vendant des articles de papeterie. Pauvre, il exécrait 11 tout ce qui était populaire. Ambitieux, l’ordre l’éblouissait. Humilié, Michel Leclerget ne se confiait à personne. Au début de la drôle de guerre, il s’engagea dans les corps francs. Au cours d’une escarmouche, près du Rhin, des gardes-frontières allemands le capturèrent. Quelques jours avant le 14 juillet 1941, Leclerget s’évada d’Allemagne, caché dans le fourgon de queue d’un train de marchandises qui revenait vide à Paris. Les résistants parisiens, qu’il contacta, s’en méfièrent. À la fin de l’été, plus dépité que désargenté, Michel Leclerget s’enrôla dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Au mois de décembre, en Russie, dans les faubourgs de Smolensk, des vents sibériens décimèrent les volontaires de la LVF. Les orteils gelés, Michel Leclerget fut évacué du front russe le 21 décembre 1941. Lorsqu’il avait bu, il racontait que ce jour-là, il avait vu des blocs de glace se détacher du soleil ! Ce matin de février 1944, il excellait à satisfaire ses rancunes et la Gestapo. Quand il les entendit se diriger vers lui, le chauffeur de la camionnette klaxonna de toutes ses forces ; désespéré par la plainte dérisoire du Klaxon, il sortit de son véhicule en se précipitant vers la maison. – La Milice, la Milice… Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, Leclerget lui fracassa le crâne contre les marches du perron tandis que ses hommes envahissaient le rez-dechaussée. Les rafales d’une mitraillette les dispersèrent. Abrité derrière la balustrade du premier étage, à court de munitions, le tireur en uniforme 12 d’aviateur anglais balança une grenade qui explosa au visage d’un milicien. Leclerget se rua dans l’escalier. Les autres abattirent le tireur. Arrivé sur le palier, Leclerget, éclaboussé de sang, s’exclama : – Les voilà ! Ils découvrirent une salle aux cloisons éventrées. Le papier peint se décollait en lambeaux. Des blessés, captifs de leurs pansements, étaient étendus à même le sol de cet hôpital improvisé par la résistance. Édith Steiner, la propriétaire du domaine, administrait de la morphine à un jeune homme que son mari, Guillaume, rassurait. Michel Leclerget vociféra : – Au trou, la canaille, au trou… Au même moment, un milicien se heurta à Leclerget. – Elle s’échappe ! La fille des Steiner s’échappe ! – Qu’est-ce que tu attends : cours après, crétin. Cours ! Un autre, le béret de travers, s’écria : – Le paravent ! Sans réfléchir, ils le mitraillèrent. Leclerget hurla : – Halte au feu ! Imbéciles ! Halte au feu ! Au pied du paravent déchiqueté, une femme en blouse blanche gisait. Sa main droite étreignait un flacon de Mercurochrome. Leclerget retourna le corps criblé de balles. Un bijou en or était suspendu au cou de la victime. À l’intérieur d’un cercle, une gueule semblable à celle d’un ours était ciselée ; au revers, il déchiffra une inscription : – Bénédicte de l’Immaculée – 1917 – 13 Leclerget arracha le pendentif maculé de sang, le glissa dans la poche de sa vareuse et bousculant ses hommes, il les poussa hors de la pièce, répétant : – Ne restez pas là comme des cierges ! Remontez dans les camions. Vous repartez à Toulouse ! 14 2 16 février 1944, à l’entrée de Toulouse. Michel Leclerget était assis à l’arrière d’une Citroën grise. À l’avant, l’un après l’autre, deux miliciens avaient conduit le véhicule. Tous les trois avaient quitté Aire-sur-l’Adour après avoir remis à la police allemande les blessés qu’ils avaient arrêtés chez les Steiner. La Traction, aveuglée par une pluie de fin de nuit, s’engagea sur un pont qui traversait le canal du Midi. Le plus jeune des chauffeurs se hasarda à demander : – Chef, quand est-ce qu’on dort ? Leclerget lui répondit : – Mais, tu dors déjà, p’tit, puisque cette vie est un cauchemar ! L’autre milicien apostropha Leclerget : – Michel, ne t’en prends pas à ce gamin ! L’homme, qui interpellait Leclerget, s’appelait Marcel Desvaillant. Ensemble, ils avaient combattu en Russie. Lors d’une embuscade, une balle avait traversé son genou. Les snipers venus de Sibérie visaient les jambes des légionnaires de la LVF afin 15 que ceux-ci, blessés, gelés, incapables de rejoindre leurs lignes, agonisent dans la neige. Les blessures ? Desvaillant avait survécu à leurs infections. En Espagne, il avait été touché au thorax par des éclats de mortier alors qu’il se battait à côté des Brigades internationales. Lorsqu’il chargeait à la baïonnette, il frissonnait de cette exaltation que le pouvoir de tuer distille avant qu’il ne vous jette à terre ! Desvaillant se moquait de la cause ; seul le désordre l’intéressait. En fait, sa vie l’encombrait ! Quand un public l’écoutait, il leur expliquait : – « Leurs discours, je m’en fiche ! Franco, Staline, Hitler, Laval, ils existent parce que des cons les applaudissent ! » Desvaillant se taisait, regardait son auditoire et encouragé par leur silence, il poursuivait : – « Après l’armistice, à côté des Polacks, j’ai continué à flinguer les Allemands. Je n’ai pas de leçons à recevoir ! Si les gradés ne nous avaient pas supprimé les munitions, les boches n’auraient jamais défilé à Paris ! La défaite ? Les députés, ils l’ont bien organisée ! » Si quelqu’un lui disait : – « Pétain aussi ? » Il ne répondait pas. Qui se souvenait que soldat mutin en 1917, Marcel Desvaillant avait été gracié par le général Pétain ? Desvaillant avait toujours vécu en ville, ainsi, il était indifférent aux arbres qui flambaient, aux chemins de terre défoncés par les chenilles des chars, aux collines que les obus écrasaient ! Desvaillant avait pris sous sa protection le jeune chauffeur, le Gamin, comme il l’appelait ! Le Gamin, Émile 16
Taïchet - Page 1
Taïchet - Page 2
wobook
edilivre.com