Regarder vers le sud - Page 2 - test Alain Rudler Regarder vers le sud Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-320-4 Dépôt légal : Février 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A Suzanne et Sébastien, sans eux je ne sais pas si… Merci à Rachel qui cent fois sur le papier a relu mon ouvrage. 6 « Ma cyprine et ton sperme valent bien nos larmes » 7 CHAPITRE 1 Lorsque l’autobus ralentit à l’approche de la place du village Sylvie se dit que décidément, rien n’avait changé dans ce foutu bled, un bled pareil au précédent traversé, pas différent de celui qu’elle ne verra jamais, un bled qui n’a qu’un seul virage pour toute aventure. Un village paumé, chassé même des derniers contreforts d’un Doubs industriel et dont il semblerait que la présence sur terre n’ait d’autres buts que de justifier les bornes kilométriques. Comment dans ce « rien » avait-il pu se passer tant de choses ? « À cause de ce rien, justement » se dit Sylvie. L’autobus stoppe en vidangeant ses valves. « Terminus », dit l’autre. « Pléonasme », marmonne la fille. Sourire pincé. Une chaleur ! Du plomb … poussière… C'est dégueulasse. Le sac de sport en toile ratisse le sol. La lanière de sa trop grande sacoche lui tétanise l’épaule droite. Elle marche en pente, la hanche 9 exacerbée, excitante. Salope dans sa fuite, salope pour son retour. « Salut la foule, Sylvie est là. » Pas de fioritures, la projection immédiate, le schéma psy taillé à la serpe, ça facilitera les choses. « Ils aiment bien le carré, les cons d'ici. » Sylvie sait qu’ils savent déjà. « Elle est revenue. – C’n’est pas possible ! – Elle est revenue, je vous dis ! – Pas la Sylvie quand même ? – Puisque j’voul’dis ! – Elle ? – Oui. » Il n’y aura pas de match, la lutte est inégale, Sylvie a gagné d’avance. Elle est belle, très belle, elle est intelligente, violemment intelligente. Tant pis pour les autres. Sylvie est résolue. Revancharde ? Vengeresse ? Elle ne sait pas encore, cela dépendra de la qualité inespérée de celles et de ceux que les rideaux protègent encore pour l’instant. Flous, ils sont encore derrière le tulle acrylique, mais notre beauté s’appliquera, salope intégrale, à résoudre ces problèmes de mise au point. Un autocar qui lâche une fille sur la place d’un village pareil, le 19 d’un mois de juillet à 16 heures 10, ça n’intéresse personne ! Et bien vous avez tort, parce que moi je sais que Sylvie n’est pas là pour 10 rien. Je dis qu’elle est dingue de faire tout ça, mais je dis aussi qu’elle me fait de la peine. Chacun son truc. Une chose est sûre, chez Sylvie la mémoire est ennemie du pardon. Personne n’a oublié, c’est net. Personne ne pardonne. Message reçu. « C’est parti ma belle, allez… façon prédatrice ! » Elle fusille du regard tout ce qu’elle rencontre. Elle a des yeux, cette garce ! Des yeux que pourtant personne ne voit. Déçue. Elle se serait satisfaite du trouble, elle obtient l’allégeance. Le théâtre se meurt faute de réplique. Elle les voulait cocus, ils ne sont que hallebardiers. « Merde ! C’est trop facile. Quel intérêt y a-t-il à tuer des morts ! » Allez, suffit pour aujourd’hui, capuchon sur la tête du tiercelet. On verra plus tard. Fatiguée. L’épicerie de tante Eliane. La rencontre, obligée, nécessaire. Les clés de la maison, les clés de sa maison, de sa maison d’avant, inhabitée maintenant. La porte libère un bringuebalement de ferrailles creuses. Le bruit est démesuré. Tante Eliane attend, prévenue. La toute nouvelle histoire commence déjà à égrener ses situations téléphonées. Une main sur le comptoir, l’autre dans la poche de son tablier en nylon, rigide comme un maire de moyenne bourgade qui reçoit dans son bureau un capitaine de la Wehrmacht venu prendre possession des lieux un matin de 1940. 11 « Bonjour, tante. – … jour ! » Comment la mâchoire de sa tante a-t-elle pu produire ce son ? Petit mouvement de recul, les charentaises à niveau. OK, compris, les retrouvailles n’auront pas l’exubérance latine. « Les clés ? – Là ! » Posées sur le comptoir. Eviter le contact. Cette mise en scène tantine l’avait pensée, repensée, répétée, le trousseau toujours à portée de main dans le tiroir des semences. L’alerte avait été donnée il y a deux minutes à peine et tout était déjà consommé, la représentation terminée. Tout était dit. L’épicière avait respecté son contrat à cet instant précis. Elle avait prononcé les deux mots qu’elle avait dit qu’elle prononcerait et, en plus, elle avait estropié le premier. « Au revoir ma tante. » Sylvie est fascinée par le paradoxe de la situation. Comment le cerveau de Eliane, incapable de projeter autre chose que des rails de chemin de fer ou des barres parallèles, comment ce cerveau pouvait-il engendrer autant de bordel. En fait Eliane profitait pleinement de l’allergie à la poussière de ces messieurs de la commission d’hygiène. Elle peut donc s’offrir le luxe d’une clientèle qui saisit sans tiquer le Babybel posé sur une plaquette de Néocide, une clientèle qui constate sans s’étonner la tragédie 12 en quatre étiquettes du dérapage inflationniste en milieu rural sur une boite de petits pois… « Tout augmente ! – A qui le dites-vous. » Une clientèle qui achète néanmoins le yaourt postdaté qui laissera le soin aux salmonelles d’accélérer leur transit intestinal au delà de toutes espérances… « De toute façon c’est que de la chimie. – C’est comme vous dites. » Une clientèle surtout qui achète peu mais souvent pour causer beaucoup. « Vous connaissez la dernière ? – Vous allez me l’apprendre. » Eliane vend sale mais cher et demain elle vendra bien plus encore à cause d’aujourd’hui. Sylvie s’apprête à sortir. « T’es venue pour la maison, putain, hein putain ? » Elle a craqué, tata Eliane. Le syndrome Colombo, toujours causer quand l’autre est près de la porte. C’est con d’être con, quand même. Dommage. Elle était bien là, pourtant Lili, elle avait réussi à enfoncer son ballon sous l’eau. Il s’en était fallu de quelques secondes pour que Sylvie ne revoie sa théorie sur l’évolution des espèces. Un moment d’inattention et splasch ! ! ! Le ballon qui jaillit. 13 « Tu devrais… Tu es… Comme une chienne… Morte comme une chienne, elle est… Ta mère… Putain !… Elle a demandé après toi… Putain… Mais la maison, ça tu veux hein !… Putain, la maison putain… Pour vendre… Pour les sous, putain… Va-t-en !… T’es plus rien ici… Si j’étais pas moi hein ?… Qui se serait occupé, hein ?… Putain… Qui ?… Maintenant tu oses ?… Presque trois mois… Seule… Elle est crevée seule… Putain… Reste où tu es, t’approche pas ! » Sylvie revient sur ses pas, calme, les yeux miclos, la frange de ses cheveux au ras des sourcils, féline, belle, belle. Elle pose doucement sa main sur l’avant bras de sa tante ahurie, cryogénisée. « Non, non, put… – Tantine, je voudrais te dire… il fait chaud, je suis trempée et ma culotte me rentre dans la raie du cul. » « Blinnnng ! gling ! zboïng ! – Chierie de ferraille. » * * * Elle pleure. Elle utilise tout de ce que le fauteuil peut lui offrir et elle pleure. C’est bon. Les larmes viennent comme ça, roulent, s’arrêtent, gonflent, gouttent, auréolent, humectent. Sylvie regarde ses mains pour occuper ses yeux. Ne pas regarder 14
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