Petit imprécis de (contre) libéralisme - Page 1 - test Petit imprécis de (contre) libéralisme 3 Du même auteur : Défense et Actualité de Proudhon, Payot, PBP, 1976 Qu’est-ce que le pouvoir politique ? Anthropos, 1982 Le Mythe EDF, L’Harmattan, 1992 La Juste Démocratie, L’Harmattan, 1995 Le Libéralisme totalitaire, L’Harmattan, 2001 Agir avec Proudhon, La chronique sociale, 2005 Agir ensemble dans un monde partagé, L’Harmattan, 2005 2084, Edilivre, 2008. Misère du droit, en préparation 4 Jacques LANGLOIS Petit imprécis de (contre) libéralisme Éditions EDILIVRE APARIS Collection Universitaire – ISSN : 1962-1434 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0605-7 Dépôt légal : Décembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 Introduction Dans ce petit livre maniable et lisible j’entends informer le lecteur du contenu et de la signification du libéralisme. Il ne s’agit pas d’être exhaustif mais de configurer les grandes lignes de l’idéologie libérale. Il faudra s’intéresser de près à ses implications plus qu’à son formalisme. Je ne compte pas passer en revue tous les auteurs ou penseurs du libéralisme. D’autres l’ont fait avec talent et bonheur, surtout ceux qui partagent ses conséquences et ses présupposés. Je me propose simplement de repérer les grands auteurs et de mettre en relief les attendus et les hypothèses de leur pensée, de même que leurs conséquences sur les visions sociales, politiques et économiques qui en relèvent et qui contiennent encore aujourd’hui une certaine conception du monde et des rapports sociaux. Je pense seulement à « déconstruire » une idéologie qui sous-tend toujours la plupart des approches sociopolitiques en univers de démocratie libérale et d’économie concurrentielle de marché. C’est pourquoi il me faudra à la fois apprécier la pertinence et la validité du libéralisme et mettre en relief ces perversions modernes, lesquelles le détruisent au grand dam de la démocratie. Cet essai est donc une prise de position de contre-libéralisme, non pas au sens d’une opposition radicale aux attendus de ce dernier, qui méritent largement d’être sauvegardés, mais de critique de ces déviations dans le contexte du super capitalisme financier d’aujourd’hui. Ce dernier, installé depuis environ 30 ans, a presque tué la démocratie libérale et l’Etat de droit dont pourtant des politiciens impuissants ou idéologisés en sa faveur continuent de nous rebattre les oreilles. Dans cet essai, il nous faudra très nettement distinguer ce qui relève du politique et de l’économique. Dans les deux cas, nous aurons à séparer, pour la clarté de l’exposé, ce qui appartient au registre de la doctrine de qui ressortit à celui des faits, des pratiques et des institutions. Le libéralisme économique partage un fonds commun avec le politique, mais il en dévie très fortement et dispose d’une très grande autonomie. De plus les institutions politiques du libéralisme ne sont pas si démocratiques que ses 9 thuriféraires voudraient le faire croire et le régime réel des économies libérales n’a pas dans les faits une filiation évidente avec ses présupposés intellectuels. Les contradictions ou les lacunes ne manquent pas entre les positions de principe et les réalités observables. Or les premières servent de justification et de légitimation aux secondes. Il y donc lieu de distinguer la politique libérale, la théorie économique qui s’en réclame et le régime capitaliste. Ceci nous permettra de détecter les pièges que les partisans du néolibéralisme échevelé d’aujourd’hui tendent aux citoyens en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes. Conformément, au proverbe chinois (quand le sage montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt), quand le libéral nous montre ce qu’il faut penser des choses, c’est bien comment il montre (et cache) et ce qu’il montre qu’il faut examiner. Car dans sa façon de montrer, le plus important est précisément ce qui est caché par ce qu’il veut faire voir. L’idée de cet opuscule m’est venue en analysant les écarts énormes produits entre la théorie néolibérale et ce qui se passe effectivement. Ceci est particulièrement clair quand on décortique le gigantesque abyme qui sépare l’économie productive des agissements de la finance internationale. La théorie économique peut déjà essayer péniblement de justifier les phénomènes de production, de circulation, d’échange, de distribution, de répartition en économie de marché totalement ouverte et concurrentielle. Cela devient franchement impossible pour les pratiques actuelles de la finance mondialisée. Une autre raison de me pencher sur ces questions alors que je ne suis pas économiste, Dieu merci, est d’avoir décrypté le contenu implicite des actuelles théories libérales sur les raisons du chômage. Derrière la langue de bois, le politiquement correct du langage expert, l’aspect alambiqué des théories il y a un formidable mépris à l’égard des travailleurs et des chômeurs. Je l’ai montré dans un article du Monde Libertaire dont je reproduis partiellement le contenu ci-dessous : D’après la vulgate des économistes néolibéraux, les patrons n’embauchent sur le « marché du travail » que quand la désutilité marginale des salaires et des charges, soit le coût salarial à consentir pour le dernier embauché, est égale à l’utilité marginale de la production : ce que rapporte ledit dernier salarié dans les ventes supplémentaires « puissanciellement » [Proudhon] attendues par l’entrepreneur. Le patron n’achète pas du travail mais de la production espérée, c’est-à -dire de « la force de travail » sur le marché des offres de service par les demandeurs d’emploi. Le point d’équilibre est atteint ainsi dans un « taux naturel de chômage », car, à ce prix-là tout le monde sera embauché, dixit le néolibéral. Contrairement à ce que disent les opposants, ce n’est pas idiot. C’est même du marxisme (thèse de l’armée industrielle de réserve) transformé en modèle mathématique. En 10 effet, ceci dit que plus les salaires et les charges y liées baissent plus les patrons embaucheraient. Et on peut compter sur la concurrence entre travailleurs à l’échelle mondiale pour faire baisser les salaires et annuler toutes les protections sociales (et autres). Ce que ne disent guère les libéraux, c’est que la concurrence entre entreprises va faire baisser les prix, ce qui diminue l’utilité marginale de la production et renforce donc la course à la baisse de la désutilité des salaires pour les patrons. On en arrive ainsi à une spirale vicieuse sans fin de baisse concomitante des prix et des salaires et des conditions salariales. Cette course vers le retour au 19e siècle est évidemment accentuée par la progression constante de « l’armée industrielle de réserve », c’est-à -dire des chômeurs, par suite de l’accès des femmes (du Nord) ou des paysans (du Sud) à l’emploi. Mais comme les coûts de revient de la production, même si les salaires étaient quasiment à zéro, ne peuvent descendre en dessous d’un certain seuil et comme, les salaires ne cessant de baisser par suite de la concurrence entre patrons et entre travailleurs, la demande solvable diminue alors surviennent des crises de sousconsommation et des épisodes de chômage dramatique et de misère. Il devient alors très utile pour les tenants de l’économie capitaliste de trouver des théories qui rejettent la responsabilité et la culpabilité de la situation sur les travailleurs. C’est l’objet des théories que nous allons voir maintenant. Face à la rationalité patronale, les libéraux mettent celle des travailleurs, qui est évidemment excellente et calculatrice. Ces derniers, très forts en calcul, ce que ne montrent pas les derniers résultats comparatifs des réussites scolaires, arbitrent entre les désutilités de la perte de loisirs et de consommation et l’utilité du salaire. C’est pourquoi, comme nous l’allons voir, ils sont responsables du chômage. Le salarié est un pleutre, un couard, un risquophobe (ceci, c’est le mot élégant). Il préfère toucher un salaire régulier. C’est pourquoi il passe un deal avec le patron : tu me verses un salaire constant, même en période de mévente, en échange je n’exige pas une rétribution élevée ; patron, tu lisses les salaires dans la durée ; en revanche je serai sage : je ne demanderai pas plus de salaire et je ferai des heures sup. Du coup, le salaire versé est en moyenne supérieur au taux d’équilibre optimal du marché du travail ou taux naturel de chômage. Il en est de même du SMIC qui est un obstacle à l’atteinte du taux naturel de chômage (ou donc de salaire auquel tout le monde serait embauché même pour gagner des clopinettes). C’est pourquoi les patrons n’embauchent plus, mais la faute en revient à ces idiots de salariés qui prennent une assurance de stabilité des salaires contre tout risque. Le salarié est un rusé et même un menteur. Il est le seul à savoir ce qu’il vaut réellement (compétence, ardeur au travail, etc.). Il dispose donc d’une 11 « asymétrie d’information » en sa faveur. L’embaucher peut être désastreux : manque de productivité, malfaçons, tirage-au-flan, organisation de grèves, etc. Le patron, dans l’ignorance, peut opérer « une sélection adverse » (prendre un mauvais risque au lieu d’un bon). Le salarié est ainsi un porteur « d’aléa moral » car il ne joue pas forcément avec les bonnes règles du jeu et profite de son horrible pouvoir de noninformation sur sa valeur réelle. S’en débarrasser coûte cher en « turnover », donc en « coûts de transaction » (frais de recrutement, de passation des contrats, indemnités de licenciements, frais de procès pour licenciement, etc.). Alors, le patron pour minimiser les risques de la sélection adverse et les coûts de transaction paye ses salariés plus chers que ses concurrents afin d’attirer et de conserver les meilleurs opérateurs présents sur le marché du travail. Le problème est que les autres patrons en usent de même, ce qui fait que les salaires grimpent au-dessus « du taux naturel » du marché sans chômeurs, lequel, comme on l’a compris, s’établit toujours au plus bas niveau possible compte tenu de la demande solvable et de l’offre de services des demandeurs d’emploi en surnombre. Les salariés et leurs syndicats exploitent ainsi consciemment la faiblesse des pauvres patrons qui sont en concurrence les uns avec les autres. Bis repetita placent, cette violation dudit taux naturel de chômage est encore un empêchement au plein emploi à cause de ces roublards et machiavéliques salariés. Le salarié est un fainéant. Il préfère les loisirs au travail. S’il peut vivre grâce à des allocations diverses (RMI, APL, indemnités de chômage, etc.), il préfère se tourner les pouces en tant qu’adepte du moindre effort. Seule la peur du licenciement le maintient dans le droit chemin. Hélas, 3 fois, toutes ces indemnisations rendent la perte d’emploi peu menaçante et le marché du travail « imparfait ». On a déjà vu le cas du tire-au-flanc, cas que du reste la nouvelle économie néolibérale a érigé au rang de modèle théorique mis en bonne place dans les manuels d’économie. Ces indemnités ou revenus de remplacement éliminent donc la peur du chômage, ce qui fait grimper les rémunérations et les avantages salariaux bien au-delà du taux naturel de salaire. Salopiots, misérables, vous méritez votre sort ; retournez donc aux galères : ça vous poussera vers le sain et saint travail. Et il ne viendra pas à l’esprit de « l’homme aux écus » que justement c’est la paresse, comme disait Paul Lafargue, qui a été le principal moteur de l’invention, comme moyen d’économiser de la peine. Le salarié est égoïste et méchant. Quand il est dans une entreprise (insider), il s’oppose à l’arrivée de nouveaux travailleurs (outsiders). S’il en arrive, il fera tout pour les décourager (mise en quarantaine, dénonciations calomnieuses, pneus crevés, sabotage de son travail, etc.). 12 L’outsider est tout aussi prédateur : il accepte un moindre salaire pour dégommer les salariés en place. Le travailleur est donc naturellement méchant ; il se met de lui-même en concurrence avec les autres. Car, évidemment, si cette concurrence entre travailleurs existe elle n’est due qu’à leurs égoïsmes mutuels, ce qui est démontré par la théorie économique du taux naturel de chômage. Le salarié est joueur, « primesautier » (eh oui, il y a une théorie économique de la chose exprimée dans ces termes !). Il n’a pas compris que les patrons font tout ce qu’ils peuvent pour conserver les employés : DRH aux petits soins, primes, intéressement, écoute, récompense du mérite, etc. Mais le salarié reste toujours prêt à aller voir ailleurs si l’herbe n’est pas plus tendre et plus verte. Il préfère toujours un picotin virgule 1 d’avoine à un seul. Figurez vous qu’il met ainsi les entreprises en concurrence ! Il joue à chercher mieux, ce que lui permettent encore plus les indemnités de chômage. Alors, le patron se résigne à la malignité du salarié et cherche à le « fidéliser » par un « salaire d’efficience » (ou d’excellence). Chacun l’imitant, le taux naturel de salaire s’en trouve allégrement outrepassé. Et c’est bien de la seule responsabilité des travailleurs. Toutes ces élégantes théories sont en même temps du plus haut comique… de répétition et de surréalisme. Et pourtant elles sont on ne peut plus sérieuses en univers d’économisme libéral. Mais elles camouflent le plus important : la concurrence est un système indépendant des acteurs économiques mais organisé légalement par les autorités étatiques au service du patronat ; dans ce système automatique et à logique imparable le chômage n’est pas le problème. C’est la solution contre les mauvaises exigences des travailleurs et pour la baisse des salaires et avantages et protections sociaux. L’inconvénient est que la demande solvable stagne ou diminue, ce qui pousse les capitalistes les moins adaptés à fermer boutique au profit des plus gros qui s’emparent de leurs parts de marché. Ce dernier n’est pas plus gros, mais il est réparti entre moins de firmes. CQFD : la concurrence finit par aboutir au monopole ce qu’avait montré Proudhon dans « Philosophie de la misère », ce qui contrevient à toutes les saintes écritures du libéralisme en faveur de « la concurrence libre et non faussée ». Ces termes ont été évacués du corps du texte du « traité européen simplifié » mais sont repris dans une annexe d’application. On s’est donc contenté d’enlever une notion qui fâche pour rendre la pilule moins amère pour les opposants. Une autre saine fureur m’a saisi quand j’ai fait une liste partielle mais significative des épigones de la prise de risque. La littérature libérale, celle-là même qui est conçue par les « réservoirs de pensée » (le Siècle, l’Institut Montaigne, La république des idées, etc. 13 pour ne parler que de la France), appliquée par les politiciens et les managers, vulgarisée par les journalistes, apprise par les étudiants, qui n’ont pas le choix, résonne de louanges pour les risquophiles (patrons, politiciens, dirigeants, banquiers, assureurs, etc.) et stigmatise les risquophobes (salariés, fonctionnaires, retraités, etc.). Las, les risquophobes ne sont pas ceux que la vulgate dénonce dans sa rhétorique bien huilée et contraire à toute vérité factuelle. Cette discordance fait partie de l’excellent travail idéologique conduit par les néolibéraux pour faire passer des tromperies pour des vérités « scientifiques » et pour transformer les victimes de la mondialisation financière en responsables de leur sort. C’est ainsi qu’on voit les deux dirigeants d’Alcatel-Lucent, qui ont conduit leur entreprise à la quasi faillite, partir avec chacun dans les 6 millions d’euros d’indemnités. Les responsables du Crédit agricole, qui ont perdu 5 milliards d’euros dans les « subprimes », ont été maintenus en place, comme le PDG de la Société générale… Travail dont on ne sache pas que les socialistes en peau de lapin aient pris la mesure et à l’égard duquel ils aient construit un contre-discours. C’est pourtant facile, comme nous allons le voir en passant en revue les différents acteurs sociaux impliqués et pas seulement concernés. Car, comme disait ma grand-mère, dans les œufs au bacon la poule est concernée mais le cochon est impliqué. Commençons par les politiciens. Ils se sont dotés d’un très favorable régime de retraite ou d’assurance chômage qui, comme par hasard, ne fait pas partie de la réforme des régimes spéciaux. Quand ils sont fonctionnaires, ils restent rattachés à leur corps d’origine, continuent à avoir leurs droits à retraite et peuvent y retourner en cas d’échec électoral. Ils ont pris la précaution de détenir le plus de mandats possibles, comme Chirac replié sur la mairie de Paris qu’il avait transformée en pompe à finances pour son parti. Mais ce n’est pas tout. Ils sont exonérés des conséquences de leurs décisions, quand lesdites conséquences ne sont pas intentionnelles, par la loi Fauchon de juillet 2004. Ainsi quand survient une avalanche ou une inondation, alors que les maires et les préfets ont délivré les permis de construire dans des zones connues comme dangereuses ou inondables, ils ne peuvent être condamnés. Ce sont les assurances personnelles qui payent et aussi les autres assurés puisque ils contribuent à la couverture des catastrophes naturelles et des attentats par des taxes spéciales et obligatoires sur leur propre contrat. Par ailleurs, quand ils se font pincer par la justice, très rarement car les magistrats du parquet sont nommés en fonction de leur capacité à empêcher le passage en justice des affaires les impliquant, ils n’encourent que des peines avec sursis, sauf en cas d’enrichissement personnel (ce qui fut le cas de Carignon à Grenoble). Enfin, ils peuvent monnayer leur carnet d’adresses et se reconvertir avec 14
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