Au clair de ma rivière - Page 1 - Au clair de ma rivière 3 Du même auteur aux éditions Edilivre : L’œil en clin, 2008. 4 Denis Jaillon Au clair de ma rivière Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-385-9 Dépôt légal : Mai 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Mes chers grands-parents : Marie, Victor, Cécile, Dominique Sur le rameau de votre tendresse a fleuri mon émotion ! À vous, Monsieur Jean Ferrat, Qui avez su, par vos mots et votre voix, Souligner l’essentiel ! Un merci particulier à Dominique Genies et à Sophie Jaillon Le Brech pour leur disponibilité et le temps passé à la relecture de ces pages. 7 La Jane est là , une fois encore, une fois de plus, comme hier, bien calée dans ses sabots englués, accrochée au manche de l’outil familier, la tête posée sur les mains croisées. Son dos rond lui donne cet air des gens éternels, sa silhouette ressemble à celle de cette femme priant au son de l’angélus qui timidement tinte au lointain. Mais la Jane fixe de ses petits yeux malins l’oiseau de proie qui tourne là -haut. – Saloperie de bête ! Elle va plonger sur une poule ! Mais que fait l’Auguste ? Parti au soleil levant, il doit revenir pour le cassecroûte. Dans ce coin de terre, la vie, rythmée par le soleil, les lunes, les pluies, les vents, le tintement des cloches, s’harmonise à la nature. Tout est nature : les gens, les animaux, les choses mêmes. Tout respire, tout bruit d’un bruissement indéfini. Elle l’attend, la Jane ; elle croit reconnaître le pas lent d’un sabot lourd revenant des champs. Elle entend le bruit mat des fers martelant la terre. Champion, le cheval puissant, équipé de son harnais de cuir, se profile en haut de la côte. À l’amble il ne 9 va pas, mais il avance, calant son pas dans celui de son maître. – Enfin te v’là ! Auguste, pêche-toi ! Regarde ! L’oiseau est très haut encore, mais il est temps d’accrocher Champion à l’anneau de fer qui pend depuis toujours, scellé au mur, coincé entre deux pierres de la grange. Il est temps de décrocher le vieux fusil à deux canons : une arme lourde et belle, aux chiens brillants, tant et tant de fois astiqués et passés au bronze à froid, dont la crosse luit, grasse de sueur sèche, de cette sueur ayant suinté et suintant encore aux creux des aisselles. Sur le canon, une ciselure donne de la noblesse au vieux tromblon de paysan. L’Auguste ajuste et vise ! Au même instant, deux compères remontent de la Moselle, clopinant dans leurs bottes trop larges. – Tiens l’Auguste ! Grouille ! Il dézingue ! – Planque-toi ! – Regarde la buse, elle va se prendre un coup dans les rémiges. Ainsi vont les gens dans ce village, au cœur de la Lorraine, ce village des hiers que la nature a su préserver. L’Auguste, la Jane et les mômes. Ou la Jane, l’Auguste et les mômes. – Victor, tu dis rien !!! – T’es pas fou ! – On y retournera. – On verra, mais t’la fermes ! – Bien sûr ! 10 Ils déposent leurs gaules, lignes, paniers, poissons, et regardent l’oiseau qui dessine là -haut des cercles, semblable à une mécanique en gravitation. – Dis, t’as vu cette fille ? * * * La fille, c’est une Américaine âgée de quinze ou seize ans ; elle habite depuis peu au château. Le château, c’est une bâtisse que les villageois appellent ainsi parce qu’elle ne ressemble, avec sa grille et son pignon, à rien. Mais ici les gens ne sont jamais allés visiter les châteaux de la Loire, ils les ont peut-être vus sur des images. Alors au village, on a un château. L’été, il fait chaud en Lorraine, mais il fait bon sur la Moselle. Assis dans une barque, les yeux rivés sur le bouchon qui danse dans les reflets argentés, le François et son copain l’Victor aiment se retrouver là pour pêcher, ou du moins essayer de prendre un brochet. Il y en a dans la Moselle des carnassiers à écailles ! Mais ce jour-là , alors qu’ils ne l’ont jamais vue auparavant, une jolie fille, fine et court vêtue, vient s’asseoir à côté de François dans la barque amarrée à la rive par une chaîne cadenassée. Des cheveux blonds, aux jolis reflets roux, des yeux émeraude, un visage aux traits doux, des bras nus, des mains de poupée et des jambes fines et lisses offrent à notre villageois la beauté et la douceur féminines. Son prénom bizarre ressemble à une marque de chewing11 gum. Enfin, c’est un prénom venu des Amériques, avec la fille bien sûr. Après quelques échanges de paroles en français du coin, paroles banales, la conversation s’engage bien vite sur la mystérieuse différence fondamentale ! – Tu viens d’où ? – Du village… répond la fille. – T’es très jolie ! En guise de réponse, la demoiselle, peu farouche, remonte le peu de tissu lui couvrant le haut des cuisses. Notre François, sans gêne, prend cela pour une invitation. Alors, il ose. Tenant le bambou de la main gauche, il pose la main droite sur les genoux de la belle et caresse la soie de sa peau. La jolie fille se laisse faire et guide même le gamin dans son exploration insolite. – T’aimes ça ? – Yes ! L’Victor, assis dans une barque voisine, regarde la danse du petit flotteur et ne prête aucune attention à la conversation, jusqu’au moment où, tournant la tête, il écarquille les yeux. Son regard ne fixe plus ni la ligne ni le bouchon, mais reste figé… sur la scène qui se joue à sa gauche. Posant sa gaule, il quitte sa place et arrive d’un bond pour s’asseoir contre la fille. Délicatement, il la pousse contre son copain. Et spontanément demande : – J’peux ? C’est là que deux coquins découvrent, à tour de rôle, sous un petit mont couvert de mousse naissante, l’intime humidité d’une source féconde… 12 * * * – Ben, qu’est-ce qui fout l’Auguste ? Trop tard… l’oiseau décrit une gigantesque arabesque, salue le petit monde d’en bas et tire sa révérence. Alors, l’Auguste raccroche son fusil. La Jane court à son fourneau. Les mômes reviennent à leur philosophie. – Elle est vraiment mignonne. Tu crois que si on la revoit, on peut lui demander plus ? – Plus, plus, t’veux quoi ? – J’sais pas, plus quoi ! – Mais tu t’rends compte, t’as vu tes doigts sales ! Tu l’as touchée ! T’es vraiment dégueulasse, t’aurais pu t’laver les mains, Victor ! – Mais elle a rien vu ! – Oui, mais quand même ! – Et toi, tu t’es lavé les mains ? – Non, mais moi j’ai pas des peaux de vers de terre sèches sur les doigts !!! Et je l’ai juste effleurée… Attends, Victor t’es un dégueulasse, pour la miss. Si ce soir ça la pique ou… enfin… et qu’elle raconte tout à ses parents. On est beaux ! Imagine que son père débarque, ça ne sera pas pour nous donner des chewing-gums, moi j’te l’dis : toi t’rentres par le premier train direct à Nancy, et j’connais mon père, pour moi ce sera la trempe et j’serai privé de pêche. 13
Au clair de ma rivière - Page 1
Au clair de ma rivière - Page 2
wobook
edilivre.com