L'homme qui pouvait arrêter le temps - Page 1 - Marcel Dumas L’homme qui pouvait arrêter le temps Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-349-1 Dépôt légal : Novembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 LA RENCONTRE Le petit pavillon de banlieue sentait bon le café fraîchement passé lorsque Baptiste Rouquette, d’un geste désabusé, laissa choir le bout de ses doigts boudinés sur l’interrupteur de la salle de bain. Comme les yeux d’une « Belle », surprise par un regard inquisiteur, le fluo clignota nerveusement avant de se stabiliser et diffuser une faible lumière blafarde. Face au miroir piqué de l’armoire de toilette, Baptiste esquissa une moue de dédain en regardant un visage ingrat et blême : le sien. Le long fleuve tumultueux de la nuit n’avait point charrié de miracle, dut-il malheureusement constater un matin de plus. Il caressa à rebrousse-poil son long menton en galoche et lissa du pouce ses imperceptibles lèvres, aussi rêches que le bec d’une pince à linge. Il paracheva son éveil par une lente friction de son crâne dégarni, aussi lisse que le cul d’un babouin, et cerné, à la hauteur de ses oreilles décollées, par d’anarchiques mèches rousses fusant comme la queue d’une comète. – Que c’est dur ! On était quand même mieux sous la couette ! 11 assura-t-il à son reflet pâlot, en écrasant les valises sur lesquelles étaient posés deux petits yeux clairs sans expression. Les joues creusées, Baptiste Rouquette était visiblement épuisé. Une fois encore, son sommeil n’avait pas été de tout repos, haché de cauchemars, de réveils brutaux, et de caresses solitaires. Abandonnant son rebutant compagnon de célibat involontaire, il traîna les savates jusqu’à la cuisine et se versa un bol de café, dans lequel il laissa couler deux morceaux de sucre. À vingt-sept ans, vivre seul au quotidien était pesant et les années passaient, sans que hélas, rien ne se passe. Six ans plus tôt, ses parents avaient été emportés à quelques jours d’intervalle par la maladie qui les avait unis pour le pire, un horrible cancer. Les pauvres n’avaient cessé leur vie durant de songer au bien-être de leur unique enfant, né d’une quarantaine bien sonnée, alors qu’ils ne l’attendaient plus. Bêta, et plus tard niais, le jeune Baptiste leur avait donné quelques soucis de scolarité, ce qui n’avait pas dû les arranger. Finalement, un bon apprentissage dans un atelier de reprographie les allégea de leurs tourments. Peut-être un peu tard, car ils quittèrent ce monde à l’aube d’une retraite bien méritée. À vingt et un ans, le jeune ouvrier en reprographie s’était retrouvé seul, sans famille connue, avec pour tout héritage et seul refuge, ce petit pavillon de banlieue marqué par les années, faute de sérieux entretien. Baptiste s’approcha de la fenêtre de la salle à manger qui donnait sur la rue, son nez trop long et busqué enfoncé dans le bol qu’il soulevait lentement. 12 De la main gauche, il écarta le rideau crasseux. Soudain, il sursauta si haut, que le restant de café passa par-dessus bord et termina sa chute sur le teeshirt, alors que le bol, s’échappant de ses doigts tremblants, éclata au contact du sol. – Merde, merde, et merde ! Mais, quelle heure qu’il est ? s’interrogea-t-il d’une voix nasillarde et fluette, en apercevant Mireille, sa voisine d’en face, sur le chemin de la gare. Il sautilla comme un moineau pour éviter les éclats de porcelaine et il fonça dans la chambre à coucher. Il consulta sa montre étalée sur la table de nuit. – Putain, déjà sept heures et demie ! s’écria-t-il en sautant dans son jean et ses baskets. Le ceinturon bouclé, il enfila un col roulé, passa son blouson et courut à la salle de bain. Il ouvrit le robinet du lavabo et laissa couler l’eau tiède sur son crâne et son visage. Sans perdre un instant, la serviette entra en action, suivie d’un rapide coup de peigne sur ses restes capillaires encore humides. – Tant pis pour la barbe et pour le tee-shirt dégueulasse ! pensa l’attardé, en s’aspergeant copieusement de lotion après-rasage. En quelques pas, il se retrouva sur le perron et il donna un rapide tour de clé à la porte d’entrée. Il traversa le jardin et tira dans la foulée le lourd portail en fer forgé. La longue plainte des gonds rouillés s’acheva par un choc si violent, qu’il résonna longtemps dans le petit matin d’automne. Baptiste était déjà bien loin, emporté par un sprint à perdre haleine. 13 Sa jeune voisine n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres. – Mireille… Mireille ! lui cria-t-il, au bord de l’asphyxie. La jeune et jolie blonde tourna la tête et, du bout des ongles magnifiquement acérés et vernis, elle écarta de son visage la longue et soyeuse chevelure. Son plus beau sourire découvrant des dents éclatantes, elle s’arrêta un instant et aiguisa sa frimousse de Barbie : – Mais, c’est mon « Rouquéquette » ! Alors, on est à la bourre ce matin ? Et tu ne t’es même pas rasé ! Qu’as-tu donc fait cette nuit ? demanda-t-elle, ironique, à son malheureux souffre-douleur qui se mit aussitôt à rougir jusqu’aux oreilles. – Ce que j’ai fait ? Mais ça ne te regarde pas ! Et puis, je t’ai déjà dit à maintes reprises de ne pas m’appeler comme ça. C’est clair ? – Mais oui, ne te fâche pas, tu ne me connais pas encore ? Tu sais bien que j’aime te taquiner. J’ai parfois du mal à croire que tu m’as connue au berceau ! – Ouais… et je me suis même souvent occupé de toi ! Tu pourrais être un peu plus gentille, tu sais bien que… heu… – Oh ! Ça y est… « Môssieur » joue l’amoureux transi ! Au lieu de te lamenter, remue-toi car nous allons rater le train ! Baptiste emboîta le pas de la jeune femme, plus belle que jamais dans son trois-quarts fuchsia, à l’aube de sa vingt-quatrième année. Il en était follement amoureux depuis l’adolescence, quand un jour, au cinéma, Alien le 14 huitième passager les rapprocha. Terrifiée par la mine patibulaire du xénomorphe vedette, la petite Mireille trouva refuge dans les bras de son ami d’enfance. Ce premier contact, loin de tout chaperon, leur apporta leurs premiers frissons de plaisir. Le grand dadais de dix-sept ans ne savait pas trop comment s’y prendre et n’était pas très entreprenant. Mireille, qui à plusieurs reprises avait tenu la chandelle auprès de ses copines de classe plus douées pour le flirt que pour la grammaire, sut parfaitement guider le nigaud. Très vite, leurs mains et leur bouche devinrent efficaces pour se découvrir. Leur premier baiser fut si long qu’ils mouillèrent le col de leur liquette déjà imbibée de sueur. Ils regrettèrent que le film, dont ils n’avaient vu que le son, se termine aussi rapidement. Dès qu’ils le pouvaient, ils se recherchaient pour prolonger l’expérience et découvrir d’autres sensations. Un jour pourtant, Mireille décida de mettre un terme à leurs jeux coquins. Sujette aux railleries permanentes de ses camarades, elle cessa d’être la « fiancée du débile », dont le cœur brisé s’émietta comme un croissant desséché. Mais l’excitant souvenir des baisers et caresses était toujours là , bien ancré. Dans l’intimité des surprises-parties où elle fut enfin acceptée, la jeune fille se consola aussitôt dans d’autres bras qui ne demandaient qu’à s’ouvrir. Aidée par le démon du midi qui lui était familier, elle offrit volontiers sa fleur à qui osa la prendre par un beau dimanche de printemps. Au fil des années, la petite mignonne s’était transformée en une superbe jeune femme tout à fait consciente de l’effet qu’elle produisait sur les mâles, ce qui lui avait permis de devenir rapidement 15 secrétaire de direction. Financièrement autonome, elle continuait à vivre dans le pavillon de ses parents. Sa chambre, au rez-de-chaussée, s’ouvrait largement sur le jardin et lui permettait de jouir d’une totale liberté, dont la libertine n’avait jamais eu l’intention de se priver. Sous son toit, Baptiste, qui n’avait toujours pas compris l’éloignement sans explication de son amie, souffrait le martyre. Il l’aimait toujours et espérait, depuis qu’il était tombé en disgrâce, qu’elle pose à nouveau ses yeux sur lui. Peut-être était-il allé trop loin dans leur tendre jeunesse en l’embrassant sur la bouche, elle, si délicate, si pure, et si réservée. Il avait fini par s’en persuader et s’en voulait vraiment. Lui pardonnerait-elle seulement de l’avoir souillée de ses baisers baveux ? À plusieurs reprises, il lui avait pourtant crié son amour, alors qu’ils marchaient seuls, côte à côte, sur le chemin de la gare, mais il n’avait jamais eu d’écho. Chaque fois, Mireille riait aux éclats, et il ne savait plus si elle était tout simplement heureuse ou si ce rire masquait son embarras à lui donner une réponse tout de suite. Il n’était pas pressé, car les vraies histoires d’amour sont éternelles. Mais quand même se disait-il, les années passent si vite. En pénétrant dans la gare, Mireille déboutonna son manteau. Baptiste retint sa respiration, écarquilla les yeux et avala sa salive en découvrant la minijupe noire moulante et le chemisier crème largement entrebâillé sur un magnifique balconnet. La jeune femme, qui savait pertinemment que le rôle de l’innocence lui allait comme un gant, fit mine de ne pas s’être aperçue de l’ébahissement de son infantile voisin. Elle attendit qu’il pousse et lui tienne la porte pour s’élancer, tel un top model, sur le quai déjà encombré par de nombreux voyageurs. Précédant le 16 laquais, la vestale marcha tête droite d’un pas léger et assuré, ondulant légèrement des hanches. Le regard insistant des messieurs bavant aux anges et celui faussement détaché des dames, la suivirent sur son parcours. Sans exception, toutes les têtes se tournèrent, comme un long rouleau d’écume qui lèche progressivement la plage, d’une extrémité à l’autre. Le fiérot, qui n’avait pas décollé Barbie d’une semelle, marchait droit comme un « i » d’orgueil. Lorsqu’elle parvint au bout du quai, Mireille découvrit ses belles dents de star et agita nerveusement la main. Ses copines de trajet étaient là , toutes quatre, à l’attendre comme chaque matin pour détailler ses nouveaux effets, sa coiffure, son maquillage et tenter ensuite de suggérer un quelconque défaut de goût, par simple avis amical. Entourant leur idole, les perverses caquetèrent si fort que nul n’entendit le couinement des freins lorsque le train entra en gare. Mireille grimpa la première, suivie de sa basse-cour. Elle accrocha son manteau et s’installa sur l’une des banquettes libres, près de la fenêtre. Trois de ses copines s’installèrent en vis-à -vis alors que la quatrième s’assit à côté d’elle, en veillant à laisser suffisamment d’espace pour être à l’aise et tordre à loisir leur buste en papotant. Baptiste, qui, en galant homme, était monté le dernier, se faufila parmi les jambes de ces dames sur la pointe des pieds, et il s’apprêta à se poser sur son séant, à côté de l’élue de son cœur. Il se laissa choir lentement, mais ses fesses osseuses n’atteignirent jamais leur support. Mireille venait de le repousser violemment de son avant-bras. Le jeune homme se retourna nerveusement et chercha dans les beaux yeux de Barbie une explication, laquelle vint sans tarder. 17 – Baptiste, voudrais-tu avoir la gentillesse de t’installer de l’autre côté du couloir ? J’ai à causer à Sylvie. Merci, tu es vraiment gentil ! souffla l’hypocrite, le sourire aux lèvres et le regard langoureux. Vexé par son expulsion assaisonnée des plus vils gloussements, Baptiste enjamba le couloir et s’affala sur la banquette. Il s’accouda sur le rebord de la fenêtre et fit mine de bouder, lançant de temps en temps un œil noir en direction de son indélicate, mais si jolie voisine. Assis face à lui, un vieil homme enveloppé dans une cape grise et coiffé d’un chapeau à larges bords avait suivi la scène. Il dévisagea la minaudière et promena son regard sur ses contours voluptueux. Se sentant reluquée, Mireille plaqua sa croupe au fond de la banquette et tira sur le pan de tissu noir, aussi large et serré qu’un bandage de genou. Elle parvint à gagner un centimètre de décence sur ses magnifiques cuisses recouvertes d’un quinze deniers clair. Redressant le torse, elle ramena ses longs cheveux blonds sur la gorge pigeonnante et reprit la conversation. L’honneur était sauf, tout comme l’apparence. Baptiste, amusé par la comédie, tourna lentement la tête vers le personnage qui l’observait avec insistance. Il esquissa un sourire. L’homme au chapeau le lui rendit aussitôt et dodelina du chef, comme pour se moquer de Miss Pudeur. Encouragé, le jeune reprographe s’approcha du visage profondément marqué par les ans et confia à voix basse : – Elles font toutes pareil ! Quand elles ne sont pas trop mal, elles font semblant de cacher ce que, au contraire, elles ont envie qu’on mate ! Sinon, pourquoi mettraient-elles des jupes aussi courtes ? 18
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