Tandis qu'au loin riait la mer - Page 1 - test Dominique Hoefer Tandis qu’au loin riait la mer Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0669-9 Dépôt légal : Mai 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Cette chose monstrueuse que le sacrifice d’un être vivant à l’égoïsme d’un autre. Renan 9 Prologue Elle s’était promis de revenir. Un jour. Plus tard. Beaucoup plus tard. Vingt ans s’étaient écoulés. Et aujourd’hui, elle revenait. Pour voir. Pour caresser le temps perdu. Pour retrouver les parfums de sa mémoire. Et pour, au bout de toutes ces années, se sentir enfin en paix. Le village avait changé. Il s’était agrandi. De nouvelles constructions, un peu partout, empiétant sur la lande. Blanches avec des toits d’ardoises. Les volets souvent bleus et des hortensias. Plusieurs hôtels, restaurants et magasins s’alignaient à présent le long du quai. Un petit port de plaisance avait trouvé sa place de l’autre côté de la jetée. En cette fin de matinée d’automne, elle s’engagea sur le sentier côtier. Le chemin de la falaise. Celui qui mène en zigzaguant à travers la lande, du village à la Maison, et qui sent si bon l’été, la mer et les fleurs sauvages. Le large s’ouvrait devant elle, à l’infini. L’océan grondait sous les rafales. C’était l’étale de haute-mer. Le ciel, à l’horizon, charriait de lourds nuages menaçants. Le vent gonflait les vagues 11 bouillonnantes d’écume, éclaboussant dans un grondement sourd les rocs effilés de la falaise. Elle marcha lentement, redécouvrant le paysage. Elle retrouvait cette solitude magique, hors du temps, baignée d’embruns. Elle retrouvait le bruit du vent, la crique de sable blond, la lande aux courtes bruyères parsemée de rochers. Il lui sembla être partie hier tant elle connaissait par cœur toutes ces rocailles de granit, ces crevasses, ces pointes déchiquetées. Elle était arrivée la veille au soir par le TGV en provenance de Paris. A Quimper, elle avait loué une voiture, pris la direction du nord-ouest et lorsqu’elle avait contourné le vieux calvaire, une émotion violente l’avait étreinte. Elle était descendue à l’hôtel du Rivage, le seul ouvert en cette saison. Avait dîné au restaurant Du Port. On lui avait posé des questions. Des vacances ici, fin Octobre ? Avec le temps qui ma fois… Et elle venait d’où ?… De loin, avait-elle songé, de très loin. Canberra. Olga et Richard. Son besoin de rentrer quelque temps en France, à présent qu’ils n’étaient plus là pour lui servir de béquilles, comme ils l’avaient fait durant toutes ces années. Et ils lui avaient présenté Jack. Jack, qui avait compris. Jack, à peine plus âgé qu’elle, blond les yeux bleus. Peu à peu, il lui avait redonné l’envie de rire. Et jamais demandé d’enfant. Il reviendrait la chercher pour Noël. Elle lui ferait visiter Paris. Ils iraient voir les châteaux de la Loire, feraient un tour en Alsace, puis ils repartiraient. Tout est trop loin, tout est passé, disait-il, il faut être tranquille. Mais elle était en train d’apprendre que rien ne s’effaçait jamais. Que rien n’était jamais totalement consumé. 12 Elle s’assit sur un rocher plat et regarda l’océan. Des goélands plongeaient. En contre-bas, le village et ses bateaux de pêche le long du môle. Les bourrasques tournoyaient faisant voleter autour d’elle des flocons d’écume. Puis lentement, elle reprit sa marche. Et enfin elle l’aperçut. Fière. Imposante. Pareille à elle-même. Sa grosse tour d’angle baignée de lumière. Les hortensias et les rhododendrons avaient beaucoup poussé. Quelques fenêtres étaient ouvertes jouant de reflets dorés. La Maison. La Maison, là, de nouveau, devant elle. Depuis tout ce temps. Tout comme avant. Elle entendit brusquement quelques rires d’enfants puis un chien aboya. Son cœur eut un raté. Fallait-il donc que tout ne soit qu’assoupi ? Son cerveau se noya d’images. Ce fut une sensation presque trop forte. Alors, elle se dit que c’était ridicule. Que ce retour auquel elle songeait depuis si longtemps, n’était qu’un petit saut dans le passé. Il ne fallait pas basculer. Un bref petit saut. Peut-être inutile, mais qui ne devait pas faire mal. Elle remonta encore un peu plus la pente. La Maison. Ses yeux en connaissaient chaque menu détail. Elle eut aimé la toucher. Caresser ses hauts murs de granit. S’installer sur la terrasse où dans le salon près de la cheminée. Elle eut aimé parler à ses occupants inconnus qui savaient partager leurs rires avec des enfants et jouer avec un chien. Elle ne sut combien de temps elle resta là, à demi cachée par les rocailles, prisonnière de l’image. Elle était revenue sur les traces de jours enfuis. Elle n’était ni bien ni mal. Un peu trop secouée peut-être par des souvenirs 13 devenus vains. Car à se l’avouer, cela égratignait quand même un peu trop et ne servait à rien. Sa place n’était plus ici. La douleur encore sourde ne demandait qu’à éclater. Alors, très lentement, elle rebroussa chemin Elle ne resterait pas les quelques jours qu’elle prévoyait et serait à Paris avant la nuit. Au loin, les goélands se laissaient porter par le vent. Quelques bateaux de pêche s’enfonçaient pour mieux réapparaître. L’odeur de la mer était intense et têtue. Un jour de tempête, en automne 85, la mer porta le deuil d’un voilier aux voiles rouges. * * * 14 Chapitre 1 Anne regarda la mer. Plus loin, en contre bas de la falaise, l’eau s’étirait paresseusement sous le soleil, captive de la chaleur et du ciel trop clair. Elle s’accouda à la fenêtre. Formant une sorte de plinthe à la Maison, un grand tapis d’hortensias bleus l’émerveilla. En cette minute, ce dimanche de Juin balayait tout ce qui, hier encore, était ou pouvait être. Le monde chantait une Fête étrange. Miracle du destin. Fruit du hasard. Ralentir le temps pour savourer l’instant. Se dire que tout était vrai. Présent. Bien réel. Se dire qu’elle ne vivait pas une étape mais une éclosion. Elle se trouvait là, Anne, enfin là. Même si elle ne pouvait encore y croire tout à fait. Tout s’avérait possible désormais. Elle était en train de comprendre que leur « Nous » commençait. Que la vie deviendrait une évolution constante, une certitude et sans doute une récompense. Elle voyait débuter son Histoire, ne trouvant aucun mot pour dire ce qu’elle ressentait, les mains crispées sur la bandoulière de son sac. Les mots se heurtaient à son sourire. 15 Elle ne pouvait s’arrêter de sourire. Le bonheur l’envahissait profondément. Elle assistait à la naissance de son bonheur, incrédule et enchantée. Tout commençait, donc rien ne pouvait finir. Frédéric, appuyé au chambranle de la porte, les bras croisés, l’observait. Anne sentait peser sur elle son regard. Regard qui depuis le début de l’hiver la recréait et qui lui était devenu indispensable. Frédéric. Les mains sur la bandoulière du sac et ce sourire qu’elle ne peut réprimer. La mer est bleue. Non, verte. Verte ou bleue, quelle importance. Je suis déjà si loin avec toi. Si loin. Merveilleusement loin. Merveilleusement bien. Bonheur inédit dans un autre mouvement. Elle venait d’arriver. Pour tout recommencer. Pour renaître. Et repartir. Elle venait d’arriver. Le Passé, lui, venait de s’endormir sur des souvenirs et des rêves d’avenir. Passé-composé. Ou imparfait. Passé délivré de sa pesanteur. Pourtant tout était si proche encore mais si loin déjà. Tout ce qui avait existé ne semblait plus avoir été vécu. Passéconsolé. Lui a-t-elle demandé la permission d’entrer dans l’avenir ? Afin que chaque jour soit partagé et que l’ombre puisse ressembler au jour ? Passé qui se délie comme des couleurs de beau temps. Qui ouvre grand sa porte sur un nouveau Bonheur qui danse violent et calme de désir à perte de vue. Passé-protégé 16 qui a encore les yeux défaits d’avoir tant attendu et qui guérit sa vérité sur l’aube du commencement. Tout devient si dérisoire d’un seul coup. Aujourd’hui, le rêve s’incarne. Elle venait d’arriver. La route avait paru si longue. Si longue et si courte à la fois. Depuis quinze jours, les préparatifs. Les paquets, les cartons, les caisses. Ne rien oublier. Tout prévoir. Etablir tous les papiers pour louer l’appartement meublé. Il le faut. Que faire des meubles, sinon ? Le syndic s’occupera de tout. Le loyer fera un revenu bien sympathique. Presque autant que son salaire à l’hôpital. Elle pourra ainsi être tranquille. Descendre les livres à la cave, les bibelots et tout ce qu’elle ne peut emporter, ne veut pas laisser en place. Depuis quinze jours, l’appréhension de plus en plus forte. Boucler les dernières valises. Plus question de faire marche arrière. Les dés sont lancés. Depuis quinze jours, une émotion de plus en plus intense… Sa vie et ses actions répétées ne se heurtaient plus à rien. Et sa lucidité l’égayait. Tellement lucide pour se dire froidement : J’abandonne tout. Je recommence. Je m’en vais ailleurs. Avec Lui. Pour Lui. Lui que je viens de choisir, de découvrir. Lui que je ne connais pas encore vraiment. Lui qui me fera vivre de nouvelles habitudes. J’ai vécu mille ans pour rien ! 17
Tandis qu'au loin riait la mer - Page 1
Tandis qu'au loin riait la mer - Page 2
wobook
edilivre.com