La gitane et le vent, de Jacky Blandeau - Page 2 - Lorsque Lucien s’installe dans le joli village pyrénéen de Saulniac, il espère y trouver le calme et la douceur de vivre. Le jeune écrivain s’insère sans difficulté dans la petite communauté d’anciens, jusqu’à sa rencontre fortuite aux abords du lac... Jacky BLANDEAU La gitane et le vent Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-35335-216-6 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Du même auteur aux éditions EDILIVRE La croix de Loubrac (2007) 9 A toutes celles et tous ceux qui ont subi l'outrage des hommes… AVANT-PROPOS VIOL n.m. : Acte de pénétration sexuelle commis sur autrui par violence, contrainte, menace ou surprise, pénalement répréhensible. (Le Petit Larousse, éd. 2008) Je me souviens d'une campagne de publicité réalisée il y a quelques années pour une télévision étrangère : dans le plus grand silence qui soit, on découvrait au centre de l'écran un canapé rouge vide de toute présence. Puis, au bout de quelques instants, une vieille femme venait s'asseoir et fixait la caméra. Son visage ridé laissait deviner son âge avancé. Elle était rejointe un peu plus tard par une autre femme d'une quarantaine d'années environ. Après une nouvelle pose de plusieurs secondes, toujours dans un silence angoissant car inhabituel, une jeune fille arrivait de la gauche de l'écran et s'installait debout derrière le canapé, une main délicatement posée sur l'épaule de la grand-mère. Elle devait avoir vingt ans. Toutes dévisageaient avec insistance l'observateur de l'autre coté de l'écran ce qui finissait par créer insidieusement une atmosphère relativement sinistre 13 pour ce dernier. Enfin, une fillette faisait son apparition et venait s'asseoir sur les genoux de celle qu'on devinait être sa mère. Le téléspectateur se retrouvait donc être la cible de quatre regards inquisiteurs féminins, chacune de ces femmes représentant une génération différente, toutes assises sur ce canapé rouge dans un mutisme absolu. Puis, assez soudainement, une voix off déclamait le texte suivant : "Dans le monde, une femme sur quatre a été, est, ou sera violée. Laquelle choisissez-vous ? Votre mère, votre femme, votre sœur ou votre fille ?"… Je me souviens de l'émotion que cette publicité avait entraînée dans mon for intérieur à cette époque et de la prise de conscience que cette campagne a depuis suscitée en moi : non, le viol n'est pas et ne sera jamais un fait divers banal ! Un exemple récent, à travers l'affaire Fritzl et le calvaire subi par une autrichienne durant vint quatre années, est venu révéler au monde entier qu'en matière de dérive sexuelle, l'imagination des "détraqués" n'a pas de limites. Alors qu'on imagine toujours avoir atteint le paroxysme de l'horreur, chaque année nous apporte son lot d'abus et de supplices toujours plus effroyables que ceux commis les années précédentes, dans une sorte de concours à l'humiliation et à la dépravation de l'être humain : séquestrations, tournantes, viols organisés par des mères de famille, abus sur des enfants de six mois sont les parfaits exemples de l'abomination dont est capable l'homme gouverné par son sexe. 14 La définition du mot "viol" n'est pas complète. Elle ne fait pas mention du calvaire subi par les victimes pendant le reste de leur vie. Elle ne parle pas des nombreuses séquelles et cicatrices de l'âme que celui ou celle qui a été violé endure à jamais. Elle tait la notion de culpabilité parfois éprouvée par le martyre malgré son innocence. Elle oublie la détresse, le sentiment d'être sali, la peur des autres, l'incompréhension des proches, la solitude… Cette définition n'est pas complète, elle est comme l'acte lui-même : froide, brute, sèche, sans aucune humanité… Dans ce roman, j'ai voulu rendre hommage à tous ceux qui ont subi l'outrage de l'homme dans ce qu'il a de pire. Qu'on ne s'y trompe pas, le viol n'est pas le sujet principal de cet écrit : pour cela, il eut fallu que je parvienne à m'identifier à une de ces victimes, ce que l'humilité et la méconnaissance ne m'autorisent pas à faire. Néanmoins, j'ai créé une situation, un évènement du passé, un instant oublié qui finit par ressurgir sur l'ensemble d'une communauté en raison de son silence, du non-dit. Dans cet écrit j'ai donné à la victime une sexualité non conventionnelle exprimant par cet état une trace de ses blessures, un témoignage de sa douleur. Que chacun ne perçoive dans ce choix qu'une possibilité, une éventualité, et non pas une généralité : il y a sans doute autant de façons d'exprimer sa souffrance qu'il y a d'êtres violés dans le monde… Jacky Blandeau 15 La tempête avait soufflé toute la nuit, violente, colérique. Le vent s’était engouffré dans la moindre ruelle du village, se frayant un passage sous les tuiles des maisons, se faufilant entre les murs et les volets dans une complainte amère et lugubre. Pendant de longues heures, les bourrasques s’étaient succédé, toujours plus tonitruantes, chaque fois plus sournoises, faisant ainsi craquer les vieilles poutres de chêne du salon. Le mugissement de l’ouragan m’avait dès lors empêché de trouver le sommeil. Conscient de ma faiblesse face aux éléments déchaînés, et en attendant que le calme revienne, je m’étais servi un café brûlant que j’avais dégusté doucement, assis dans mon vieux fauteuil marron… L’événement météorologique avait été exceptionnel pour la région et je craignais que ma modeste demeure n’en ait subi quelques dégâts. Pourtant, lorsque j’inspectai minutieusement la toiture au petit matin, je ne remarquai aucun dommage apparent. On ne pouvait cependant en dire de même du hameau de Saulniac-leHaut : le sol des ruelles était jonché de divers prospectus que le vent avait arrachés aux poubelles après les avoir renversées. Ici et là, quelques amoncellements de gravats signalaient la chute d’une cheminée. Dans d’autres voies, les morceaux ocre qui étaient dispersés sur la chaussée traduisaient la 17 puissance de la tourmente qui avait soulevé les tuiles les plus fragiles. Même le grand lampadaire de la place centrale était à terre… Étonnamment, malgré tous ces dégâts infligés au village pendant cette nuit mémorable, rien ne pouvait me laisser présager que la tempête venait de me tracer un destin hors du commun, là-haut, au sommet d’une falaise presque inaccessible… 18 J’avais hérité de cette maison quelques mois auparavant d’un vieil oncle que je ne connaissais pas. Il faut avouer que durant toute ma jeunesse les contacts avec ma famille avaient été plus que sporadiques, cette attitude étant la conséquence de vieilles querelles du passé. Puis, mes parents étant décédés, mon père emporté par un cancer au poumon et ma mère par un arrêt cardiaque aussi fulgurant qu’inattendu, je n’avais pas cherché à rétablir de liens avec ces gens qui, bien qu’issus du même sang que le mien, ne m’étaient pas plus sympathiques que n’importe quel quidam croisé dans la rue. Aussi ma surprise fut-elle totale lorsque le notaire m’annonça que cet ancêtre me léguait une habitation, au 5 rue des Pierres Blanches, à Saulniac-le-Haut. Le vieil homme, dont les funérailles avaient eu lieu plus de quatre mois auparavant, avait finalement pensé à moi sur son lit de mort et, dans un ultime sursaut familial, m’avait inclus dans son testament. « Un beau geste ! avait remarqué le notaire, mais qui nous a donné bien du travail pour vous retrouver ! » Tout en rejoignant mon studio parisien, je n’avais pu m’empêcher de spéculer sur la situation géographique de mon héritage. Côte Atlantique ? Méditerranée ? Montagne, peut-être ?… Je jubilais 19
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