Il neigeait sur le soupir du Maure - Page 1 - test Rachid Ezziane Il neigeait sur le « Soupir du maure »… Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-966-4 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Andalousie, Te souviens-tu de moi ? Je suis le fuyard de ces années-là Andalousie, Te souviens-tu de moi ? Je suis le dernier maure de la reconquista Andalousie, Te souviens-tu de moi ? Je suis le maure reconverti malgré-moi Andalousie, Te souviens-tu de moi ? Je suis Boabdil l’infortuné roi Andalousie, Puis-je revenir voir Grenade et l’Alhambra ? Andalousie, Je ne resterai pas comme autrefois Andalousie, Andalousie, Accepte-moi pour l’amour Qu’il y a eu entre moi et toi 7 Du haut de la montagne, Boabdil contemplait son règne déchu. Grenade, comme une fleur fanée, pleurait son monarque. Sans adieu, il l’avait quitté la nuit. Aicha, loin derrière, n’osait pas s’avancer jusqu’à lui. Son fils, celui qu’elle avait aidé à prendre le trône de son père, n’avait pas pu tenir au-delà de dix ans de règne. Mais les dix ans d’El-chico à la tête de grenade avaient laissé son empreinte. L’Alhambra, « le palais rouge », changea de décor et de couleur. En dix ans, Grenade connut un faste des plus agréables. Boabdil ordonnait, Aicha la mère veillait ; Grenade s’émerveillait. Aujourd’hui, le dernier descendant des « Nasrides », seul, loin de son palais, des jardins luxuriants ; fait de grands efforts pour accepter cette fin si tragique. C’est pour Grenade qu’il avait accepté de remettre les clés de sa ville. Il l’avait léguée intacte. Il aimait tant le beau, les couleurs ; voir les contours sur le marbre dessinaient, avec finesse, les objets, et l’argile, traçant les murs et les arcades. Le cuivre et la soie ciselés et tressés par des mains expertes. 9 L’or, l’argent et le bronze, aux couleurs étincelantes, décorant les lieux de résidence et les salles de réception. Les tapis d’Ispahan, la céramique décorée de calligraphie, les coussins, en soies, brodés, le verre et le cristal, tout était resté à sa place ; à l’Alhambra comme au Généralife. A Salobrena, dans la demeure de l’Alpujara, en exil, il avait déjà pensé à y rester et refaire Grenade. Mais tout y manquait. Surtout, « du cœur pour l’ouvrage ». Les quelques mois passés dans cette petite bourgade, loin de son « paradis sur terre » : le « généralife », l’ont fait vieillir de plusieurs années. Quand on aime le beau, on ne peut vivre que par et pour le beau. On lui avait tant conseillé d’incendier l’Alhambra avant de partir, mais les paroles de son grand-père maternel, Ismail, lui disait, du fond de la sagesse : « n’écoute pas le présent, c’est par les grandes œuvres que les hommes traversent les siècles ». Et Boabdil remis l’Alhambra tel qu’il était. Aujourd’hui c’est le dernier jour. Sur cette montagne, il s’était arrêté pour dire un dernier adieu à son pays natal, à la terre qui l’avait vu naître ; où il avait poussé son premier vagissement ; combien il aurait aimé lui donner son dernier souffle, son corps, et y demeurer à jamais. Grenade était faite pour y vivre et y mourir. Il n’avait pris que ses affaires personnelles, son or, quelques livres légués par son grand-père ; et puis sa famille : sa mère, ses deux fils, ses deux fidèles amis 10 d’enfance, des cousins, leurs femmes, et une dizaines de serviteurs et hommes de confiance. Il légua à la terre bien-aimée, le corps de sa femme, morte juste avant le départ. Tout en bas, dans Grenade reconquise, les souffrances de l’inquisition arrivaient jusqu’au sommet de la montagne. Le décret de l’Alhambra continuait d’épandre dans tout le pays le cri des suppliciés. Une bise froide cingla les visages tristes, creusés de douleur des grandes séparations. Le temps voulut suspendre sa marche, faire quelques pas en arrière, se résigna au destin et reprit son cours lentement. Le « mektoub », de l’autre côté de la mer, vers le sud, en face du rocher de Tarek, appelait Boabdil à le rejoindre sur les berges du Maghreb encore hospitalier. Les autres, derrière lui, attendaient le signal du départ. Lui, absent, donnait son âme au feu de la défaite. Huit siècles partaient sans retour. Ils réclamaient, tous, la tête de l’infortuné Boabdil. Il relâcha un profond soupir. Grenade, devant lui, triste et belle, s’enveloppa de brume. Boabdil, le dernier maure de Grenade, partit pour une dernière conquête ; ferma les yeux : 1464. dans les jardins de l’Alcazar d’El-génil jouaient des enfants sous la neige. Deux enfants et trois filles se jetaient des boules de neige. Le petit Mohamed tomba au milieu d’une flaque d’eau glacée, quand un des enfants le poussa. Il se mit à crier. Les autres s’enfuirent le laissant tout seul à barboter dans l’eau. Un des gardes vit l’enfant et accourut pour le secourir. Tout tremblant de froid et de peur, il se jeta dans les bras de sa mère. 11 – Mon fils, mon fils criait Aicha tout en déshabillant l’enfant. Tout nu, elle le porta jusqu’à la cheminée et commença à frictionner le frêle corps. Mais l’enfant avait déjà prit froid. Il commença à frissonner et claquer des dents. Aicha, la mère, appela ses serviteurs et leur ordonna de préparer le retour à l’Alhambra. Elle couvrit son fils de couvertures en laine et le donna à un des serviteurs pour le porter. Aicha, accompagnée de toute sa suite, serviteurs et femmes de compagnie, quitta avec précipitation l’Alcazar et se rendit au palais royal. La neige qui n’avait pas cessé de tomber, durant tout le long de la route, retarda l’arrivée au château. Le groupe de soldats qui escortait la reine et son fils, dut, dans quelques endroits, soulever à la force de leurs bras le carrosse royal. Une fois arrivée, Aicha se dirigea directement vers ses appartements. Elle mit son fils sur son propre lit et appela le vizir « Abdallah ». Celui-ci arriva en courant, se demandant pourquoi la princesse Aicha était-elle revenue aussi vite du château de l’Alcazar ? – Majesté ! dit-il, tout en se courbant pour la saluer, majesté, vous m’avez demandé ? – Le prince Boabdil est souffrant, il a de la fièvre, je veux tout de suite « El Hakim » à son chevet, ordonna-t-elle au vizir. – Oui majesté, tout de suite, dit-il en sortant avec ses lieutenants. Le vieux docteur rentra dans la grande salle où dormait le petit Boabdil. Il salua la reine, prit place au chevet de l’enfant qui commençait à délirer. « El 12 Hakim » mit sa main sur le front, prit le poignet, s’attarda à écouter le pouls ; puis souleva les couvertures et mit sa main sur le ventre. Il se retourna, demanda qu’on lui ramène de l’eau ; mit sa main à l’intérieur du pot d’eau et aspergea le front de l’enfant. Aicha voulut intervenir, le vieux leva sa main, elle s’arrêta et le laissa faire. Le médecin fit sortir de son petit sac un flacon, l’ouvrit, versa quelques gouttes du liquide, se frotta les mains avec et commença à frictionner le corps du malade. Il répéta ses gestes plusieurs fois ; l’enfant ouvrit les yeux, voulu se lever, le vieux docteur mit sa main sur sa poitrine et lui dit : – Restez allongé émir, votre majesté a besoin de repos. Le petit Boabdil ne dit rien, chercha sa mère des yeux, lui sourit et referma les yeux. Le vieux médecin remit le flacon dans sa petite musette, se leva et demanda à parler à la reine. Elle lui demanda de le suivre dans une autre pièce. Quelques femmes en tenues légères sortirent en courant. Aicha, tout en restant debout, demanda au médecin si ce n’était pas grave ? Le médecin prit son temps, et avec une voix calme, lui dit : – Je voudrai savoir s’il toussait avant cet accident et s’il lui arrivait d’avoir la fièvre de temps à autre ? – Non, répondit-elle. – C’est bien, dit-il, je crois que c’est à cause du froid qu’il a attrapé en tombant dans la mare d’eau. – Que dois-je faire ? L’interrompit la reine. 13 – Le prince Boabdil, répondit le docteur, ne doit pas quitter le lit, il faut qu’il se repose ; je vais lui préparer le « daoua » ; une composition d’ail, d’huile d’olive et de la graine noire ; il en prendra pendant une semaine et je lui recommanderai de prendre de la verveine avant de dormir le soir. Il se leva. Aicha le reteint par le bras, elle fit signe à son serviteur, il accourut avec une cassette à la main. Elle la remit au vieux docteur. Kacim et Khamis demandèrent à voir leur ami Abou Abdallah, encore alité. Ils se tenaient devant Aicha qui hésitait à les faire entrer ; elle voulut leur demander qui avait poussé son fils dans le bassin d’eau ; mais, sans rien dire, elle fit entrer les deux enfants auprès du prince Boabdil. Aicha trouva au chevet de son fils son mari AbouEl-Hassane. Elle demanda aux deux enfants de rester un peu à l’écart. Il parlait à son fils en lui tenant la main. De temps à autres, le petit Boabdil s’esclaffait de rire. Quelques instants après, Abou-el-hassane remarqua la présence de sa femme Aicha. Il se retourna et vit les deux amis de son fils. Il alla vers eux et les fit avancer tout prés du lit. – Regarde qui est là, dit-il à son fils, Le petit Boabdil sourit et leva sa main pour saluer ses deux amis. Kacim s’approcha de lui et dit : – Bonjour prince, moi et Khamis on est venu te demander quand est-ce que tu viendras jouer avec nous ? Aicha s’approcha et leur dit : – Ne vous en faites pas, dés que Boabdil ira mieux, dans quelques jours, il viendra jouer avec vous. Puis 14 se tournant vers son mari, elle lui dit : depuis qu’il est alité, tu n’es venu le voir qu’une fois. – Je n’avais pas de temps, répondit-il, il y a tellement d’intrigues au palais que je dois surveiller tous les mouvements. – C’est de ton propre fils qu’il s’agit, reprit Aicha. – Je sais, Aicha, ma belle Aicha, mais ces jours-ci Grenade est acculée de partout et mon père qui n’arrête pas d’envoyer des espions à l’Alhambra. – Moi aussi, dit-elle, d’un air un peu sévère, je n’ai pas confiance en ces entrées et sorties des belles castillanes. – Mais Aicha, dit-il en riant, ces femmes castillanes sont mes yeux sur l’Alhambra et ce qui se trame dans les coulisses. – Les Abençérages ne te suffisent pas ? – Je dois prendre toutes mes précautions. Un serviteur frappa à la porte. Le sultan et la reine cessèrent de parler. Le vizir El-Mulih entra et dit au sultan que des émissaires de Séville voulaient le voir. El-Viejo regarda Aicha, leva ses bras au ciel et sortit avec son vizir. Dans la grande salle des ambassadeurs attendaient des émissaires castillans. Ils étaient envoyés par Henri IV de castille. Abou-el-hassane, le nouveau roi, les reçut avec égards et prévenances. Normal, puisque la castille étant l’allié de Grenade contre le pays Aragon et la navarre. Car entre le roi Henri IV et le roi Jean 1er d’Aragon une course folle entre les deux hommes pour qui étalerait son emprise sur toute la péninsule Ibérique. Et le sultan de Grenade était convoité pour une alliance stratégique. Certes, le nouveau roi de 15
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