Jérusalem again - Page 1 - Jacques Monnet Jérusalem again Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2498-3 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Avertissement Ce roman écrit en 1980 et achevé en 1981 est publié presque 30 ans plus tard. Rien de ce qu’il relate n’a été retouché depuis son écriture. Les réflexions et considérations mentionnées sont d’époque. Vous savez tout ce qui est advenu depuis dans cette région. Mon amour pour cette ville demeure inchangé. 9 A Calandia, près de l’aéroport, au nord de Jérusalem. Un contrôle militaire sur la route de Ramallah. Sans lune, la nuit. Des soldats, l’arme à la bretelle, vérifient toutes les voitures qui entrent ou sortent de la ville arabe. Papiers d’identité du chauffeur, et des passagers. Un coup de lampe de poche sur les visages. Dans le coffre aussi. La nuit est fraîche, piquante. A tour de rôle, les factionnaires effectuent ces contrôles de routine. A proximité d’un camp de réfugiés. D’où de nombreux incidents. La circulation est rare, les habitants claquemurés évitent les promenades inutiles. Des retours tardifs de la Vieille Ville. Le talkie-walkie crachouille un blanc sonore… Une voiture aux phares mal réglés roule à petite vitesse. Elle s’arrête sagement. Le soldat, un jeune de vingt ans, réclame les papiers. Quatre personnes, keffiehs sur le visage. Le chauffeur prend son temps, jetant sa cigarette au loin. Un bref appel de lampe vers la Jeep distante de sept ou huit mètres. Intuitivement. Pour rééquilibrer les forces en présence. Avec mollesse, un deuxième soldat approche du véhicule. La vitre du chauffeur finit de s’abaisser, tout comme celle du passager avant. Soudain, un coup de 11 feu, suivi d’une gerbe de flammes qui atteint la Jeep à l’avant Une immense lueur éclaire alors la scène. D’autres coups de feu. La voiture démarre rapidement. A terre, tué net, un garçon, en uniforme… Hurlements dans la Jeep qui flambe. Cris à la radio. Alerte générale… Dans les journaux du lendemain, le bilan : un mort, deux blessés graves, un blessé léger. Sous les titres… « … Attaque terroriste à Calandia. … Cocktails Molotov et coups de feu à un barrage routier. » « … Nombreuses arrestations à Ramallah et à Jérusalem. Couvre-feu. » « … Vive émotion en Israël après ce nouvel acte de terrorisme. » Prison de Ramallah. Au petit matin. Grincements de serrures. Claquements de portes. Voix aiguës de femmes. Le tintamarre habituel. Quelques rires. Mélanges d’arabe et d’hébreu. Plus d’arabe. Après l’ouverture des cellules communes. Celle des prisonnières isolées. Davantage de précautions. Même à l’intérieur. Personnes dangereuses. Un contingent de nouvelles venues, envoyées de Jérusalem après un séjour marquant. Dans ce quartier plus retiré, soudain de l’agitation. Là , une détenue sur son lit ! Apparemment sans connaissance. La porte reste fermée. Méfiance. La gardienne téléphone. Au bout de quelques minutes, arrive d’un pas nonchalant un médecin. Une femme aussi, à peine réveillée. Encore une qui a tenté de se suicider !… L’univers carcéral ou le remords… Bof ! 12 L’alerte hebdomadaire. A examiner, pour justifier son pronostic. Pour le rapport. Le médecin, précédé de la gardienne, entre dans la cellule. Le pouls est faible, très faible. Appeler l’ambulance, vite… Une hémorragie consécutive à une fausse couche… La gardienne se précipite. Dans le quart d’heure, l’ambulance de la prison est devant la porte. On y installe l’infortunée. Rapport du médecin : « Appelée à cinq heures quarante-cinq. Le vendredi… j’ai examiné la détenue… de la cellule d’isolement n°3. Elle présentait des symptômes cliniques patents : hémorragie due à un avortement naturel. La patiente, trouvée en état d’inconscience, avait le pouls faible. Pronostic réservé. A été transportée à l’hôpital à six heures cinq. » Sur le registre de la prison : « 5 heures 45. Appel de l’ambulance réclamée par le médecin de service. Suite à un accident survenu dans la cellule n°3. » « 6 heures 05. Départ de la détenue Rita Elias pour l’hôpital… Accompagnée de la gardienne n°… » Hôpital de la Hadassah. Jérusalem. Communiqué : « Les victimes de l’attentat perpétré à Calandia sont toujours en traitement. Les médecins ne peuvent se prononcer définitivement. L’une des victimes est encore dans un état critique en raison de l’étendue et de la gravité des brûlures. Les deux autres soldats sont hors de danger, mais devront séjourner à l’hôpital durant une brève période. La rapidité des secours a permis d’éviter des séquelles graves. » 13 Dans la presse, figure le nom des victimes. Parmi elles, Ariel Bardin… Shoshana, en congé, passe l’essentiel de son temps auprès de son fils. Charles, le père, prévenu, arrivera bientôt en Israël. Dans le même avion que Claude Avriel, le directeur du « Journal » venu par amitié et devoir pour Paul Lemay, le correspondant à Jérusalem. 14 Le bleu de Jérusalem est la lumière que Dieu mélange à l’aube en se regardant dans le ciel. Schlomo Reich La terre brune, parfois recouverte des restes desséchés des moissons récentes, défile de chaque côté de l’autoroute qui monte vers Jérusalem. Un taxi noir englué dans la chaleur moite de cette fin d’après-midi file à allure régulière vers les premiers contreforts ocrés par le soleil couchant. Bientôt apparaît Latroun. Un nom, une histoire, un site. Une abbaye rosée enfouie dans la verdure, qui domine paisiblement la plaine côtière. A gauche des rangées de vigne, à droite des arbres fruitiers rompent la monotonie des champs de coton bientôt dévastés par des robots mécaniques surmontés de fourmis industrieuses. Paul, seul passager du taxi, retrouve peu à peu les souvenirs de son précédent séjour, comme s’il n’avait jamais quitté cette région… Une brassée de souvenirs épars. Des images qui contrastent, étant donnée la 15 situation actuelle et se télescopent en une étrange surimpression. La fumée de sa cigarette dissipe les sensations tandis que le moteur de la Mercedes ronronne doucement sous le long capot lustré. Personne n’attendait Paul à l’aéroport. A l’arrivée à Lod, Ben Gourion Airport, le contrôle policier bonhomme, puis le délai rituel lors de la délivrance des bagages et une sommaire visite douanière. Y régnait une cohue sympathique où la variété des langues se marie à la multiplicité des costumes associant la décontraction de l’Occident et les excès volubiles de l’Orient. Avec la vive sensation de charnière culturelle, de barrière aussi. Lod, premier symbole grouillant et bariolé des réalités à affronter. Quelle différence avec le mois de novembre 1977, se rappelle soudain Paul ! Les flottements, incertitudes et mystères quand il avait fallu quitter en hâte Paris. Et débarquer dans un aéroport transformé en base militaire. Avec des uniformes partout : sécurité oblige. Une montée vers Jérusalem dans la nuit épaisse, glauque en traînant la fatigue des contrôles tatillons. Une mission de dix jours dont beaucoup avaient compté double. L’événement grandiose à portée du regard. Sentir dans la grisaille de l’automne une chaleur inaccoutumée qui inscrit des sourires sur les visages, une détente dans les allures longtemps crispées, ressentir la montée de la ferveur populaire, et en pressentir les développements immédiats ou lointains. Car Sadate était là . L’autoroute qui raccourcit par trop l’histoire, évite l’abbaye de Latroun et s’engage vers le goulet de Bab 16 El Oued. Les lacets vers la Ville Sainte commencent ici par d’amples ondulations et les voitures ralentissent en un double rang sage que bordent de jeunes pins odorants, marques de l’inlassable reboisement des Israéliens en souvenir des victimes du génocide. L’impression de revitaliser les âmes torturées, les corps massacrés quand les branches frémissent, chargées d’horreur. Ils forment les légions vivantes d’une tragédie que la conscience exorcise douloureusement. Lors du précédent séjour, la pénombre avait absorbé ces sensations cauchemardesques tandis que le taxi fonçait vers Jérusalem, se faufilant à travers les collines de Judée ignorant les bas-côtés, les phares faisant seulement reluire la route détrempée. Malgré quelques lumières inexpressives à gauche ou à droite, avant l’aura rougeâtre enrobant la Ville comme si elle était un don du Ciel, une anomalie parmi les pierres ingrates, une fiction provenant d’un monde extraordinaire, un esprit incarné en cité pour satisfaire les instincts belliqueux des hommes au fil des siècles. Un panneau indicateur annonce le village d’Abou Gosh. Paul regarde les maisons arabes blotties autour de l’église croisée qui marquait la dernière étape des pèlerins. Basilique médiévale d’architecture massive, toute de noblesse romane. D’un seul coup, là -haut, là -haut, le halo safran fait place à l’étincellement des premiers bâtiments qui, dans le lointain, créent la réalité de Jérusalem. Là -haut, là -haut… L’étrange compréhension une fois pour toutes de l’idée de monter. Après, le Ciel, si Dieu le veut… 17
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