Le boucher du Père Lachaise - Page 1 - test Eric Duchêne Le boucher du Père-Lachaise Ou Le petit traité de l’intolérance ordinaire Roman Editions Editeur Indépendant 75008 Paris – 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. 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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-078-X ISBN 13 : 978-235335-078-0 Dépôt légal : Mai 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. I Nous n’irons plus hautbois « Ce sera tout pour aujourd’hui messieurs dames », fit Jean-René de Lalande, chef d’orchestre à l’opéra Garnier en déposant sa baguette au bas du lutrin sur lequel la partition du Nabucco de Verdi était ouverte à l’ultime page. « Nous avons bien travaillé. Bientôt nous pourrons envisager l’entrée en scène des chœurs, mais chaque chose en son temps. Bonne après-midi à tous et à jeudi ! » Sur ce, tous les musiciens, jusque là scotchés sur leur siège et attentifs aux moindres indications émises par le maître, se levèrent dans un brouhaha digne d’un groupe d’écoliers s’affairant à rassembler leur matériel scolaire avant de déferler sur la cantine. Ici, les livres, cahiers, compas, plumiers, stylos étaient des violons, violoncelles, cors anglais, hautbois, trompettes, que des objets réclamant de l’attention et un soin particulier au moment de leur rangement. La taille de certains d’entre eux représentait une telle charge pour leur propriétaire 8 que l’ensemble de la prestation, transport, répétition, retransport, était beaucoup plus éprouvante pour une violoncelliste que pour un joueur de flûte traversière. Un exemple de plus que l’injustice s’insinue dans tous les milieux professionnels. Tout surprenant que cela paraisse, le meilleur des choix consistait, sans discussion possible, à jeter son dévolu sur le plus volumineux des instruments, le piano. Son utilisateur n’avait qu’à rabattre le couvercle protégeant la dentition de ce mélodieux cachalot et vaquer à d’autres occupations sans la moindre crainte, assuré qu’il était de retrouver son fidèle compagnon lors de la prochaine séance de décryptage de l’une des œuvres majeures du flamboyant Italien. Pierre-Alain Brisson avait, pour sa part, opté pour une solution intermédiaire, le hautbois. N’allez pas croire que le poids ou le volume de l’instrument ait influé sur le choix qu’il fit il y a pas mal d’années. Tout jeune déjà , son oreille avait été charmée par ce son particulier qui filtrait dans quantité d’œuvres symphoniques et qui apportait fraîcheur et vivacité à l’ensemble de la composition. Le catalogue Mozartien offrait une place non négligeable à ce magnifique accessoire cylindrique qui transformait le souffle du musicien en un chant sautillant proche de celui de certains oiseaux exotiques. Vers l’âge de dix ans, quand il arriva au terme de l’austère chapitre du solfège, son professeur le sonda en vue de l’orienter vers tel ou tel instrument. La réponse fusa : « je veux jouer du hautbois » fit le petit Pierre-Alain, dont l’objectif était de pouvoir un jour interpréter le concerto K 314 et le quartet K 370, le top de son hit parade personnel. Ses parents, pour des motifs nettement plus 9 terre à terre, estimèrent que leur fiston était plein de bon sens et l’accompagnèrent sans plus attendre chez le marchand d’instruments en pensant tout bas : « ouf, il nous a épargné le Steinway et le Stradivarius ». Cette décision prise très tôt dans son existence ne fut d’aucune façon une passade. Ce qui chez beaucoup d’enfants n’était que la concrétisation d’un caprice sans lendemain représenta dans le cœur de Pierre-Alain le point de départ d’une longue histoire d’amour avec son instrument favori, dont il a depuis lors joué quasi quotidiennement et qui entre-temps est devenu la moitié de son gagne-pain. L’autre moitié des besoins alimentaires de Pierre-Alain est financée par ses activités littéraires. Lorsqu’il n’officie pas en tant qu’hautboïste à l’opéra Garnier, il pratique la tout aussi noble profession de journaliste. Pas les potins mondains, ni les matchs de foot, et encore moins la politique, domaines qu’il méprise ou exècre. Les initiales P-A B se trouvent au bas d’articles rejetés bien loin dans le canard qui l’emploie, ceux destinés aux intellos, regroupés dans la page dite artistique et plus précisément sous la rubrique littérature. Il avait débuté comme bouche trou dans des journaux à large tirage. Ses premiers chefs de rédaction faisaient appel à ses services quand ils avaient épuisé toutes leurs cartouches. Il pouvait tout aussi bien être réquisitionné pour la confection de l’horoscope du jour que pour les pronostics des courses hippiques lorsque les titulaires de ces matières spécifiques étaient indisponibles. Pierre-Alain ponctuait son bref passage dans ces univers qui lui étaient totalement étrangers par une petite touche poétique parfois matinée d’un surréalisme 10 qui ne passa pas toujours inaperçu. Le procédé dont il usa lors des piges qu’il du se farcir dans l’univers des astrologues s’écartait sensiblement de celui retenu par l’ensemble de la confrérie. Il ne se brisait pas les méninges dans la compréhension du mouvement des planètes, pas plus qu’il ne tentait de s’initier à la technique permettant d’expliquer leur influence sur le comportement des lecteurs. Il disposait, pour tout matériel scientifique, d’une fiche sur laquelle étaient consignées les dates d’anniversaire des gens qu’il portait dans son cœur ainsi que de ceux contre lesquels il tenait certains griefs. Les membres du premier groupe se voyaient gratifiés de prévisions les plus optimistes que ce soit en amour ou en affaires. Quand aux seconds, ils devaient s’attendre à passer une journée voire une semaine des plus effroyables. Tant pis pour la masse des anonymes que le destin avait fait naître le même jour. Ils n’avaient qu’à s’en prendre à leurs mamans qui auraient du faire en sorte de choisir un autre décan pour leur venue au monde. C’est dans la rubrique météo qu’il laissa entrevoir une prédisposition pour tourner en dérision les choses habituellement classées comme très sérieuses. Nous étions dans la troisième semaine d’un mois de juillet et le rédac chef était en quasi-rupture de stock de pigistes. Les rares lecteurs de cet encart, perdu au fond du quotidien boudé par la meute des juilletistes, durent relire les estimations de température à plusieurs reprises avant de percevoir l’astuce dont Pierre-Alain s’était servi. Certains ne comprirent jamais ce que leur annonçait le Monsieur météo d’occasion. Cela partait pourtant sur des bases conventionnelles, 25° dans le Doubs et 30 11 dans le Gard. Certaines pointes étonnantes allaient faire leur apparition dans des départements non réputés pour leurs fortes chaleurs, même en juillet. On annonçait 38 dans l’Isère et 41 dans le Loir-et-Cher. Cela devenait vraiment invivable dans la Manche et la Mayenne qui allaient respectivement subir des historiques et mortels records de 50° et 53°. D’aucuns durent se gratter l’occiput en se demandant pourquoi l’Ardèche et l’Aude, pourtant très au sud, n’affichaient que de timides 7 et 11 degrés. Si les supputations thermométriques du prévisionniste de fortune avaient été confirmées, Paris et sa grande banlieue auraient du être vidées de leur population de toute urgence. Qui aurait pu, en effet, survivre plongé dans une fournaise dépassant les quatre-vingt dix degrés. Un bref sursis semblait accordé aux habitants du centre de la capitale bénéficiant d’un surprenant microclimat n’excédant pas les soixante-quinze degrés. Le très petit nombre de réclamations, entrecoupées de quelques mots de sympathie, émises par des lecteurs appréciant que l’on pimente leur morne été de gentillettes plaisanteries, n’empêchèrent pas le rédac chef d’interrompre la carrière de Pierre-Alain dans sa feuille de chou. Peutêtre était-il vexé de ne pas avoir eu, avant son pigiste, l’idée originale de se servir des numéros des départements en lieu et place des températures réellement attendues. Pierre-Alain vivota dans le précaire durant encore quelques années en combattant la monotonie, dés qu’il le pouvait, à l’aide de gags du style météo avant d’accrocher ses premiers jobs faisant appel à sa passion pour les belles lettres. Depuis quatre ans, il collabore au développement d’une jeune revue 12 littéraire et poétique répondant au nom subtil d’ « Entre les lignes ». Il s’est vu récemment confier une commande importante portant sur la découverte des incontournables du roman et de la poésie anglosaxonne. Un bonheur pour ce garçon passionné par les auteurs américains et britanniques. Ses abonnés ont déjà eu l’opportunité de faire connaissance avec les aspects magiques des écrits fantastiques d’Edgar Allan Poe et ont pu également découvrir la profondeur et le désespoir traversant les œuvres de Virginia Woolf. D’autres écrivains sont inscrits sur ses tablettes comme William Faulkner, Tennessee Williams, Oscar Wilde et John Steinbeck. C’est via certains ouvrages de ces virtuoses de la plume que ce rêveur a pu voyager de manière virtuelle dans les divers pays servant de décors à leurs romans et ce, sans jamais quitter la ville lumière. Il a fait le tour des Etats-Unis en compagnie de John Steinbeck et de son chien Charley et a pu mesurer le fossé culturel, finalement bien plus large que le Channel, séparant la France de l’Angleterre grâce à la lecture d’England England de Julian Barnes. Cette méthode lui a également permis de faire connaissance avec la barbarie des traditions espagnoles décrites avec talent par Ernest Hemingway, par l’entremise de Mort dans l’après-midi. Les références qui sont les siennes, d’incontestable qualité dois je le rappeler, datent parfois d’une époque dont pratiquement plus rien ne subsiste à ce jour. Cela peut regarder l’aspect existentiel des choses tout autant que les mœurs ou les croyances. Il serait, par conséquent, utile que Pierre-Alain réactualise certaines données qu’il a emmagasiné par ce procédé. Il a, par exemple, une perception de l’Italie provenant 13 exclusivement de la lecture de La Chartreuse de Parme ce qui fait un peu suranné, avouez-le. Pour sa défense, je dirais qu’il est vrai que, comme guide touristique, on peut difficilement trouver meilleur qu’Henri Beyle alias Stendhal. Lorsqu’il prend congé de ses coéquipiers violonistes ou flûtistes, c’est pour se diriger sans attendre vers la rue de la chaussée d’Antin, à un jet de pierre de l’Opéra. C’est là que se situe, au troisième étage d’un immeuble classique, le minuscule studio qu’il loue à un avocat dont l’officine se trouve au rez-de-chaussée du même bâtiment. C’est à peine s’il s’offre une pause d’une dizaine de minutes pour casser une petite graine. Ce sera généralement un sandwich modèle réduit pris à la hâte au coin d’une table de snack sur le chemin du travail. Les nourritures terrestres, l’œuvre magistrale d’André Gide mise à part, n’ont jamais représenté, chez ce poète-musicien, qu’une nécessité de troisième ordre. Juste de quoi faire fonctionner la partie mécanique de son être au même titre que l’oxygène. Sa politique nutritionnelle était, sur ce point, en parfaite harmonie avec sa vision de la salubrité de l’atmosphère. Tout comme il survivait d’un bout de pain garni d’une tranche de jambon ou d’une rondelle de tomate, il se contentait du peu de matière vitale que proposait l’air circulant dans le centre de Paris dont il ne s’écartait pour ainsi dire jamais. Ce mardi 11 avril 2006, il était encore plus pressé que d’habitude. Une après-midi très chargée l’attendait. Des géants de la plume anglo-saxonne dont il avait l’intention de transmettre l’essence du message 14 philosophique aux lecteurs de sa revue, Pierre-Alain ne pouvait résister à la tentation de donner la priorité à Oscar Wilde, et ce pour deux raisons essentielles. Il y avait effectivement comme une double communion d’esprit entre le brillant poète irlandais et lui-même. Artistiquement Wilde était, de par son souci permanent de l’esthétisme, l’auteur qui lui apportait la plus intense jouissance intellectuelle. Un raffinement très particulier pas toujours présent chez ses contemporains et certainement encore moins facilement décelable dans la production littéraire de ces dernières années. Raffinement qu’il percevait de manière directe car il lisait les textes anglais en version originale. Il avait une connaissance parfaite de la langue sous forme écrite. Ses connaissances en la matière, il les avait puisées dans les livres et non dans les rues de Londres. Oscar Wilde était également, et voila probablement l’argument majeur motivant la préférence de PierreAlain, le porte drapeau du mouvement de résistance des homosexuels face à l’intolérance qui régnait durant l’époque victorienne. Pierre-Alain, étant lui-même homosexuel, percevait avec plus d’acuité que le commun des mortels ce qu’avait pu endurer son poète de prédilection. Wilde avait, non seulement, eu à subir l’hostilité générale l’entourant, mais aussi la loi anglaise d’alors qui considérait cette déviation sentimentale comme un délit et punissait lourdement les contrevenants. Pierre-Alain avait été bouleversé en lisant La ballade de la geôle de Reading, dans laquelle Wilde relatait sa souffrance essentiellement mentale durant les deux ans qu’il avait du passer dans la lugubre prison de la petite ville du Berkshire. Il en appréciait 15
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