La haine au temps des barbares - Page 1 - test Rachid EZZIANE La haine au temps des barbares Roman Édilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-917135-71-6 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À ma mère. À ma femme. À mes filles. 5 À toutes les femmes de mon pays. 6 « Vous qui entrez, laissez toute espérance ! » DANTE. « Ci-gît l’espérance » – silence, silence ! M.J. de LARRA. 7 Béchir se leva, ouvrit la fenêtre, regarda au dehors ; commença à arpenter la chambre de long en large. Une barbe de plusieurs jours lui piquait le visage. Il chercha un miroir pour voir sa mine ; se contenta de caresser le poil. L’écriture le soulageait. Des voix internes lui parlaient, l’interpellaient ; ses doigts les incarnaient en images et en verbes. L’image des jeunes filles lui rongeait l’esprit. Leur regard triste et mélancolique. Leur corps meurtri par tant de blessures et souillés par d’innombrables viols. Leur mort ; brutale, douloureuse, inhumaine, lente. Non, cette image ne pourra jamais le quitter. Il passa ses deux mains sur sa tête pour un peu d’apaisement. Pris un comprimé, l’avala avec un verre d’eau ; essaya de maîtriser ses émotions. Il repartit du côté de la fenêtre ; regarda au dehors à travers la vitre. La nuit lui faisait peur. Une seule question hantait sa tête : 9 – Comment des êtres humains peuvent-ils agir de la sorte ? – D’abord sont-ils des êtres humains ? C’était surtout à cette question qu’il n’avait pas trouvé de réponse. Les guerres, ça a toujours existé. La vengeance aussi ; ça peut arriver qu’un homme ou une femme tuent par passion ou excès de folie ; par haine raciale. Il y a toujours une explication au meurtre commis. Dans tous les cas, tuer pour tuer est vraiment rare ; et si ça a existé se sont toujours des cas isolés. C’est la vie qui est détruite dans sa plus simple interprétation : de l’arbre à l’animal, de la femme à l’enfant, en passant par les plus horribles choses jamais imaginées. C’est à devenir fou et à perdre la raison. Il retourna à sa machine à écrire. Il retourna à son histoire. Une histoire vraie, vécue par tous ses sens. Il l’écrivait sans interruption. Il ne changea même pas les noms des personnages. Personne par personne. Geste par geste, et, mot par mot ; tout était dans sa tête, du début à la fin. Il écrivait pour extérioriser la douleur qui était en lui. La peur aussi. Le cauchemar d’avoir vécu un cauchemar. Ses proses… Il les avait perdues. Elles lui ont été confisquées comme preuve de blasphème. Et dire que ce jour-là, il était tout près du but : Être 10 écrivain ; comme il rêvait de l’être voilà plus de vingt ans. Au lieu de voir son éditeur, il vécut l’enfer. C’est incroyable comment la vie d’une personne peut-elle basculer du paradis à l’enfer en un temps aussi court. Trois années déjà depuis ce jour. Mais combien depuis sa fuite ? Une seule image lui troublait l’esprit : Les visages de ces jeunes filles, endeuillés de douleur et de déshonneur. S’il avait réussi à fuir, c’est justement grâce au courage de ces filles. À la bravoure de Zohra la petite bergère. À chaque pensée, ses muscles se contractaient, sa respiration s’accélérait, l’envie de vomir le prenait. Sa seule conviction d’aujourd’hui, c’est de pouvoir écrire son histoire. L’étaler noir sur blanc. Extérioriser la douleur pour pouvoir revenir à la vie. À chaque mot couché sur la feuille, un maillon du mal profond se détachait. Une douleur se cicatrisait. « L’antéchrist » ça laisse des séquelles. Son visage avait pris des plis de vieillesse. Quand il enlevait ses lunettes de vue, ses yeux se creusaient. Des rides apparaissaient, cerclant les yeux et le lobe des oreilles. – Ton café va refroidir, lui dit sa femme tout en ramassant les bouts de papiers froissés ; jetés un peu partout dans la chambre. 11 Il ne répondit pas. Il prit la tasse de café, but une gorgée. Une âme captive du passé ne peut entendre les appels du présent. Les souvenirs soufflaient. L’esprit criait sa détresse. Le silence… Pourquoi se taire ? La nuit, Béchir ne dort pas. Il guette les bruits, écoute par les fenêtres. À partir du soir il s’enferme à double tour. – Dès que je terminerai, j’irai voir les filles, dit-il à sa femme. – Tu peux aller les voir avant, dit sa femme, tu as pour longtemps avec ton écriture. Et puis ça te permettra de souffler un peu. – Non, non ; pas avant que je termine… Elles aussi, elles doivent avoir des cauchemars. Ça fait un temps que je n’ai pas eu de leurs nouvelles. – Essaye d’en avoir par téléphone. C’est important pour toi ! – Je vais voir. Je ne sais pas… peut-être, enfin… je préfère leur rendre visite ; mais je ne sais pas si je pourrai prendre les transports publics. Sinon tu vas toi à ma place, tu me diras de leurs nouvelles, conclut Béchir, pour ne pas dire son angoisse devant sa femme. Elle acquiesça de la tête. Ses grands yeux noirs se mouillèrent. Combien de poèmes n’avait-il pas écrit pour elle ; n’avait-il pas chanté ? 12
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