Les guérilléros - Page 1 - 3 Idir Ait Mohand Les Guérilléros Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2010 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 41 62 14 42 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-3114-1 Dépôt légal : Avril 2010 © Idir Ait Mohand L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 7 A mi-chemin, je me suis lâché dans les bras de ma mère en plein cimetière bordant le sentier, je ne soufflais pas un mot, incapable de dire quoi que ce soit, j’entendais ma mère dans un semi coma, faire des prières. C’était une épreuve difficile à surmonter pour le jeune paysan que j’étais. Presque analphabète, mon univers se limitait à quelques collines et la montagne entourant mon village de la haute Kabylie. Je ne suis pas près d’oublier ce passage, ô combien douloureux, qui me hantera toute ma vie. Depuis ma plus tendre enfance jusqu’à mon adolescence, mon horizon se limitait du côté est, à un rocher qui me paraissait ressembler étrangement à un rat, la même chose du côté ouest, où un autre rocher représentait dans l’imaginaire de mon enfance un autre rat. Ayant grandi dans mon village situé au centre de ce demi cercle de la chaîne du Djurdjura, ce paysage n’était pour moi, qu’un élément quelconque sans intérêt ni importance, c’était juste une chose parmi d’autres faisant partie de moi-même. Aujourd’hui tout a changé, sauf cet horizon qui est toujours présent pour me rappeler un vécu tourmenté d’une adolescence tumultueuse. A chaque fois que je me rends au village, je ne peux m’empêcher de revivre ce lointain souvenir de mon enfance, et revoir ainsi, les deux formes que la nature a taillées dans cette chaîne du Djurdjura. Il m’est arrivé de rêver pendant mes virées de printemps en Kabylie où je replongeais dans une autre 8 vision, celle d’une douce rêverie où je m’imaginais dans mon champ situé au bord d’un lac, allongé sur l’herbe à l’ombre d’un olivier, observant au loin un pont reliant les deux versants. Et pourquoi pas ce lac n’irait pas rejoindre toutes les autres communes environnantes ? Me disais-je. Comme cela, on pourrait naviguer à bord de petites embarcations de village en village, avoir des quais, des plages et tout un ensemble qui ferait de cet endroit un lieu idéal. Plus d’un demi siècle sépare ces deux points de vue, l’objet imaginé n’est plus le même mais le rêve est toujours présent, à part qu’il diffère d’une époque à une autre et qu’il évolue en même temps avec l’âge. Ainsi va la vie jusqu’à un certain âge où mon physique ne pouvait plus m’accompagner dans les travaux manuels. Amateur du bricolage, aimant l’activité, il me fallait trouver une occupation. Alors, je me suis mis à rechercher à droite et à gauche de quoi combler l’activité physique qui commençait à me manquer. Ah ! La vieillesse avec ses maux, cela résume avec angoisse mon regard sur ce que sera demain. Mais pourquoi me tracasser du futur puisque mon avenir est déjà derrière moi. Par conséquent, ma conjugaison doit désormais se faire au passé, c’est-à - dire, avoir toujours les yeux braqués vers l’arrière, un peu comme dans une voiture qu’on conduit en regardant dans le rétroviseur tout en ayant les yeux sur le pare-brise. 9 Donc, pour ne pas décrocher totalement et rejoindre ceux qui ont le même âge que moi, il me fallait trouver une occupation. Quelle distraction aurait pu m’arranger ? Partager le restant de ma vie entre manger, dormir, me lever et aller vers la djemaa ou trouver une échappatoire ? Pour beaucoup, la djemaa sert de refuge où les hommes se retrouvent pour tuer le temps avant qu’il ne les tue. Ces endroits, nombreux au village, accueillent les gens qui n’ont rien à faire de leurs journées. Là , ils se regroupent, se mettent à discuter de tout et de rien et regardent les gens passer. Parmi eux, ils y a ceux qui font mine d’être absents, ceux qui lèvent les yeux discrètement au passage d’une dame, d’autres qui font semblant de rien voir, correction oblige, tandis que certains osent la critique. Ceci se passe chaque jour que Dieu fait. Eté comme hiver, ces emplacements au village les accueillent pour d’interminables discussions, tout y passe, aucun sujet n’est tabou. En été, ils occupent quelques lieux bien ombragés avec un courant d’air et en hiver ils se déplacent en suivant le soleil. Par mauvais temps, c’est la maison autour d’une cheminée, d’un poêle ou d’un « canoun ». Les mains tendues au dessus d’un récipient plein de braises, de temps à autre, l’une des deux mains plonge dans la poche pour sortir une boite de chique. Puis s’en suit ce sacré tic, cliquer du doigt sur la boite avant de l’ouvrir pour s’envoyer une bonne dose dans la bouche. Ensuite, dire n’importe quoi 10 pour marquer sa présence, une façon d’exprimer son autorité au sein de la famille. Même par temps de neige, il y a quelques amateurs de jeux qui osent une sortie et vont prendre place dans l’un des deux cafés du village. Là , dans une atmosphère où se mêlent toutes les odeurs, faire une partie de domino, de belote ou regarder jouer tout simplement, est le meilleur des loisirs. L’ambiance qui y règne fait oublier tous les soucis. Un médecin spécialiste, m’omet jamais de faire une virée au village à chaque occasion qui lui est donnée. Pour se ressourcer, il n’a pas trouvé mieux que ce climat où règne la décontraction et le relâchement. C’est aussi une bonne thérapie pour évacuer le stress, dit-il. Enroulé dans son burnous blanc, il rejoint les autres paysans qui, pour les uns ont fait un bref passage à l’école, d’autres pas du tout, ce qui ne les empêche pas d’être des fins connaisseurs du jeu mais aussi des joutes oratoires. L’un deux, un mordu du jeu aux dominos, fit remarquer que la boucle par double six valait toutes les fortunes du monde. Un autre qui avait perdu une partie à cause d’un pion mal placé par son coéquipier, se tritura les méninges toute une soirée. Une fois chez lui, après s’être emmitouflé dans ses couvertures, il continua à rechercher la faille de la défaite. Soudain ! La solution arriva d’elle-même, il venait de se débarrasser d’un fardeau lourd à porter. - Holà ! Se dit-il, c’était donc ce sacré double cinq que m’a balancé mon camarade qui nous a fait perdre la partie ! 11 Impossible de garder ça pour lui jusqu’au matin, mais non ! Malgré l’heure tardive, il n’hésita pas une seconde à se lever, s’habiller et aller frapper à la porte de son ami qui s’empressa d’ouvrir, pensant à une urgence. - Qu’est ce qui se passe, j’espère qu’il n’y a rien de grave ? - Mais non ! Tout va bien, répondit l’autre, je voulais simplement te dire que j’ai trouvé l’erreur, c’était le Quarto qu’il fallait me passer et non pas le Blanc, je t’aurais renvoyé le Six et le tour est joué. Le bonhomme soulagé, rentre chez lui et passe une douce nuit en attendant le lendemain pour tenter sa revanche. C’est comme cela que ça se passe à chaque fin d’après-midi. Après chaque retour des champs, pour se détendre et oublier tous les soucis, y compris la fatigue de la journée due au labeur, ils ont trouvé ce moyen qui efface tout pour ne voir que les pièces du jeu. Certains sont tellement absorbés par le jeu qui requiert un calcul mental terrible, qu’il leur arrive de ne voir que les dominos qu’ils ont entre leurs mains, ce qui se passe en dehors de la table n’existe plus. Un jeune qui appelait son papa pour faire quelques commissions, se vit sermonner : - Je t’ai déjà dit que quand je suis attablé au jeu, je ne suis là pour personne ! Allez dégage ! Ici il n’y a pas de papa, il y a « Domino ». Une fois j’étais convié à une partie de dominos par Ramdane, un chevronné du jeu qui était venu passer quelques jours de vacances au village. Nous 12 étions quatre autour de la table, deux équipes inégales, car moi et mon coéquipier savions à peine placer les pièces. Le hasard a voulu qu’on gagne la première manche et Ramdane, fou de rage, jette les pièces qu’il avait dans ses mains, se lève en jurant de ne plus toucher aux dominos. - Hé Ramdane ! Lui dis-je, pourquoi tu t’énerves comme ça ? - Toi, tu es comme un mauvais joueur sur un stade de foot, tu fausses toutes les combinaisons et tous les calculs, ce qui déroute complètement les vrais joueurs ! Je regrette de m’être confronté à deux profanes comme vous, ce n’est plus du jeu ! Je suis désolé mais on ne m’y reprendra plus jamais ! Conclut Ramdane. Le jour d’après, comme à l’accoutumée, il y avait un beau soleil et la djemaa était presque pleine. Un sexagénaire, assis sur un pavé dans un coin, donnait des petits coups de canne sur le sol, comme s’il écrasait une bestiole. Un autre, à peu près du même âge, faisait des cercles suivis d’une croix avec son bâton, on aurait dit qu’il dessinait quelque chose. Les deux avaient leurs têtes baissées et devaient prêter une fine oreille à ce qui se disait. Difficile de deviner ce qui leur passait par la tête au moment précis. Etaient-ils entrain de faire le vide ? Ou bien pensaient-ils à quelque chose ? Soudain ! l’homme à la canne, comme pour s’arracher de ses pensés et évacuer ce qui lui trotte dans la tête, lança à l’assistance : 13 - Vous avez vu les brebis de Hemou ? Elles sont tellement sales qu’elles puent à distance ! Mabrouk n’a pas vu Hemou assis un peu plus loin et qui était là depuis un moment. Un échange de tirs s’enchaîne entre les deux bonhommes. - Quoi ! Mes brebis puent ? Laisse moi te rappeler que mes brebis dorment sur de l’éponge, donnent beaucoup de lait et ont une bonne toison ! Tu n’as pas vu les tiennes ? Tu ferais mieux de laisser tranquille celles des autres ! Occupe-toi de tes rachitiques brebis avant qu’elles ne crèvent de faim ! - Alors là ? Laisse moi rire un peu. Les miennes, au cas où tu ne le sais pas, dorment sur du coton, elles mangent des salades. Quant à ton éponge, elle ne fera que réchauffer tous les rats que tu engraisses. Pour le lait, l’usine de conditionnement va fermer ses portes. Si ça se trouve, c’est toi qui fournirais le lait à toute la région et, peut-être même, tu auras un excédent que tu feras expédier ailleurs ! - Tu peux dire n’importe quoi sur mes brebis. En tous cas, elles ne font pas de mal comme les tiennes importées de je ne sais où avec leurs cartes d’identité et, peut-être aussi, un passeport pour brouter librement partout, à tel point qu’après avoir rasé le jardin potager de ton frère, elles ont envahi son verger où il ne reste plus que les racines des arbres ! Tu n’as pas honte ? Cet échange donna l’occasion à un jeune pour interpeller Omar venu se détendre à la djemaa. Ca faisait quelques temps que Omar, résidant à Alger, était au village en compagnie de sa dame. Le couple 14 était venu avec armes et bagages pour préparer la cueillette des olives. Depuis un peu plus de deux mois, lui et son épouse, n’ont pu comptabiliser que dix huit jours de labeur à cause des intempéries. Gavroche saisit le moment pour le taquiner : - Sois gentil, Da Omar retourne chez toi à Alger ou bien occupe toi à faire n’importe quoi dans ta maison du village, mais laisse tomber les olives ! Omar qui ne s’attendait pas à cette question répondit : - Drôle de proposition, pourquoi donc laisser tomber mes olives ? Et l’autre de conclure : - Pour que le beau temps réapparaisse. A chaque fois que tu arrives, tu nous ramènes le mauvais temps. Tu te souviens l’an passé ? J’ai croisé ta dame descendre seule vers votre oliveraie, et comme c’était par une belle journée ensoleillée, je pensais que tu étais reparti sur Alger. Mais non ! Tu étais simplement alité à cause d’une grippe. Voilà qui confirme que c’est bien toi qui nous ramènes le mauvais temps ! Omar avec un sourire, fit savoir à notre sympathique Gavroche que s’il avait le pouvoir de faire le mauvais temps, il ne quitterait pas le village avant le début du printemps rien que pour lui faire plaisir. Entre-temps, Achour se joignit à la conversation pour titiller un peu plus Omar : - Oui ! Gavroche a raison, vous revenez au village juste au moment de la cueillette ou pendant la
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