La Grande Descente - Page 1 - test Vincent Tanguy La grande descente Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0889-1 Dépôt légal : Avril 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Note de l’auteur L’action de ce roman se déroule pour l’essentiel à Paris, mais certaines libertés ont été prises en ce qui concerne la description de la ville et de certains de ses quartiers. Ceci est tout à fait voulu et délibéré. Le monde présent dans ce livre est entièrement fictif ainsi que les personnages et les évènements. Toute ressemblance avec des faits réels ou avec des personnes existantes, ou ayant existé, est purement fortuite. 9 PROLOGUE Est-ce cela la mort ? Le grand tunnel sans fin avec la lumière blanche scintillante au fond qu’il est impossible d’atteindre. A travers la douleur et le désespoir de ses derniers jours, il crut un bref instant arriver au bout de ce long chemin et trouver ce qu’il y avait derrière cette lumière aveuglante. Il n’en était rien. Devant ses yeux éblouis il ne trouva en fait qu’un stupide néon. Où suis-je ? Du bruit autour de lui indiquait qu’il n’était pas seul. Son crâne lui faisait affreusement mal, à hauteur de la tempe gauche. Une sensation de brûlure lui picorait le cerveau. Des milliers de petits poignards qui vous persécutent en permanence. Il essaya de toucher la surface douloureuse mais il resta littéralement bloqué. Son poignet droit était menotté au brancard sur lequel il se tenait allonger. Il tourna la tête sur sa gauche et vit alors où il était. A l’hôpital. Que faisait-il là ? Il farfouilla dans sa mémoire obscurcie par un brouillard persistant et se rendit compte qu’il n’en avait aucune idée. Son dernier souvenir ? Il n’en avait pas. Tout était flou et incompréhensible. La gorge sèche, il tenta d’avaler sa salive. Une brûlure d’acide traversa alors son œsophage. Sous l’effet de la douleur, il toussa sans pouvoir se contrôler et recracha de la morve. La brûlure se fit alors encore plus forte si bien qu’il ne put s’empêcher de s’arrêter de cracher. Après trente secondes d’intense effort, il stoppa enfin ses spasmes. Allongé, il ne pouvait voir que le plafond lumineux et ce néon qui, quelques instants plus tôt, lui était synonyme de délivrance. Maintenant il représentait l’inconnu et la peur. Toujours embué, ses pensées se mélangèrent. Comment était-il arrivé là ? Pourquoi ce mal de crâne ? Tout se bousculait, mais rien ne venait à son esprit. 13 – Le voilà réveillé, fit une voix près de lui. Un visage apparut enfin. Celui d’un médecin. Avec ses petites lunettes bien rondes, sa grande taille imposante et son air intellectuel, il présentait toutes les caractéristiques du médecin typique. Il s’approcha un peu plus de son patient, le dévisagea froidement et dit : – Comment allez-vous, monsieur Claire ? Le premier déclic. Il se rappelait maintenant de son identité. Théo Claire. Puis il essaya de répondre mais rien ne vint. Sa gorge lui faisait trop mal et seul un petit son aigu sortit de sa bouche. Il réessaya après avoir ingurgité une nouvelle fois sa salive acide, mais il ne parvint toujours pas à prononcer autre chose qu’un simple grognement. Un gargouillis répugnant et écœurant. Perché derrière ses lunettes, le docteur griffonna quelque chose sur son bloc note et se pencha près de Théo : – Rien ne sort ? Ne vous en faites pas, cela va revenir dans les prochaines heures. Pris de panique, l’amnésique gesticula, leva son bras gauche et tapa sur les barres en fer de son lit. Le médecin fronça les sourcils et fit signe à Théo de se calmer. – Ne vous inquiétez pas je vous dis, cela reviendra avec le temps. Théo continua de bouger et fit signe au médecin qu’il voulait un crayon pour écrire. Ce dernier acquiesça, comprenant la volonté de son patient, et quitta momentanément la pièce. Théo ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Il secoua la tête de dépit et de petites larmes commencèrent à couler sur ses joues. Petit à petit une boule montait en lui et était prête à exploser. Et il se rendit compte qu’il ne se souvenait que de son nom. Rien d’autre… Profession ? Age ? Avait-il une femme ? Des enfants ? D’où était-il ? Et que faisait-il, ici, dans cet hôpital, enchaîné comme un criminel ? Qu’avaitil bien pu faire pour se retrouver dans une telle situation ? Il essaya de creuser son cerveau, mais cet effort énorme pour se souvenir du moindre détail lui faisait horriblement mal. Cette douleur psychologique était encore plus puissante que la douleur physique. Il ne comprenait pas. Quelques secondes s’écoulèrent et le médecin réapparut avec un crayon et une feuille de papier, s’approcha de lui puis lui tendit les deux objets. Théo leva légèrement la tête et vit alors deux policiers en tenu qui se tenaient devant la porte d’entrée. C’était sérieux. Et su aussi que ce n’était pas la première fois qu’il avait affaire aux forces de l’ordre. Nouveau déclic. 14 Tout en prenant la feuille et le crayon tendus par le médecin, il eut la sensation désagréable qu’un danger imminent le guettait. Il n’aurait jamais dû se trouver ici en ce moment. Il risquait d’avoir de graves problèmes, c’était certain. En voyant ces deux policiers qui se tenaient à dix mètres de lui avec les mains sur leurs crosses de pistolet, il ressentit une haine féroce envers les hommes de lois. Le plus gênant était qu’il savait que cela le rongeait au plus profond de lui depuis bien longtemps. Pourquoi ? Il n’en avait aucune idée. Mais il savait. Puis il respira et commença à écrire quelques mots : « Je ne me souviens de rien, je ne sais pas ce que je fais là » Théo rendit la feuille au médecin qui lut le message. Ses yeux s’agrandirent et firent va-et-vient entre son patient et ce texte surprenant. Il se retourna vers les deux policiers, s’approcha d’eux et montra le papier. Théo put lire furtivement sur leurs visages une expression de surprise se dessiner avant que l’un des deux s’en aille dans un couloir inaccessible pour l’horizon de Théo. Le mal de tête était terrible et son poignet commençait également à le lancer vivement. Sa position était inconfortable et des fourmillements se faisaient ressentir le long de son bras droit. Il essaya de bouger un petit peu mais cela ne faisait qu’accentuer la douleur du crâne et celle du poignet. Constatant son impuissance, il se calma. Il posa son regard sur ses vêtements et y vit des tâches de sang et de boue. En fait, son pantalon était imbibé de terre sèche alors que sa chemise était recouverte de petites tâches rouges plus ou moins épaisses. Ses mains l’étaient tout autant. Mais qu’est-ce que j’ai fait là ? Cette sensation d’impuissance se faisait de plus en plus oppressante. Il aurait voulu parler, crier, se lever et courir loin de cet univers hospitalier. Un univers qui lui était d’autant plus inconnu que sa mémoire continuait à lui faire défaut. Il ne pouvait qu’attendre. Et il n’attendit que trente secondes supplémentaires avant d’avoir une nouvelle visite. Un homme d’une taille moyenne, légèrement dégarni et portant un long par-dessus se présenta à Théo. Son regard était tout aussi froid que celui du médecin une minute plus tôt. Ses traits tirés et secs lui donnaient l’air puissant et dénuer d’émotions. Ses yeux injectés de sang le défiaient presque vulgairement. Son long par-dessus était mouillé et tâché de la même terre sèche qui recouvrait son pantalon. L’homme s’approcha près de lui et dit : – Alors comme ça, tu ne te souviens de rien, salaud ? La voix lui glaça le sang. Théo, surpris, n’aurait même pas pu répondre s’il avait eu la possibilité de parler. Il comprenait de moins en moins ce qui 15 lui arrivait. Il ne pouvait que regarder, impuissant, cet homme qui se tenait devant lui et qui venait de l’insulter. Il resta ainsi quelques secondes devant lui avant d’enchaîner une nouvelle tirade : – J’espère que cette amnésie ne va pas durer trop longtemps. Il ne faudrait pas que tu oublies tout le mal que tu as fait. A moi et aux autres. Plus il parlait, plus la voix lui rappelait quelque chose. Sa mémoire était là, enfouie derrière une petite porte imaginaire qu’il tentait d’enfoncer à l’aide de sa pensée. Il savait qu’il détestait, qu’il haïssait cette voix rauque et mesquine. Pourquoi ? Cela le rendait irritable à un point tel qu’il aurait voulu se détacher de ses menottes et sauter au cou de cet homme pour le faire taire et le tuer. Qui était-il ? Son ennemi ? De cela, il en était sûr. Le visage de ce dernier s’éclaira alors et murmura à l’oreille de Théo d’une voix remplie de satisfaction sadique : – Je te tiens, enfoiré. Et cette fois tu ne m’échapperas plus. Et à cet instant précis, le puzzle se remit en place dans la tête de Théo. Ce nouveau déclic était le bon. Il se remémorait tout. L’ensemble revint en un flash qui ne dura que quelques fractions de secondes. Les brumes de son esprit se dissipèrent. Les nuages qui noircissaient sa mémoire s’en allèrent pour laisser place à un horizon de certitude. Mais cet horizon était tout aussi noir que ce brouillard amnésique. Il eut l’impression soudaine de sortir du tunnel interminable dans lequel il avait cru être plongé quelques instants plus tôt. Il vit alors la lumière qu’il cherchait. Celle-ci lui illumina l’esprit et il se demanda alors s’il n’aurait pas mieux fait de regagner ce long tunnel étroit. Maintenant il savait pourquoi il n’aurait jamais dû se trouver dans ce lit en ce moment, pourquoi il haïssait cet homme qui n’était autre que le Commissaire Laurence. La peur de l’inconnu fut remplacée par la révélation glaciale qui s’offrit à lui. Il se souvint alors qui il était vraiment. 16 1 Au fil du temps, certaines émotions sont irréversibles. Théo Claire ne supportait plus Mr Ott, c’était devenu un fait irrémédiable, et aimait encore moins la matière qu’il enseignait, l’Histoire. Il y avait un lien de cause à effet assurément car, auparavant, Théo appréciait d’apprendre le passé de son pays et les anciennes relations diplomatiques entre différentes nations. Mais, depuis le début de l’année scolaire, cet homme avait tout gâché. Il l’horripilait par sa manière de faire. Petit, trapu, toujours assis derrière son bureau, il déblatérait son cours pendant toute l’heure qu’il exerçait sans se soucier une seule seconde de ses élèves. Les yeux rivés sur son petit cahier bleu sur lequel étaient écrites toutes ses notes, il ne se levait jamais de sa chaise et le seul mouvement perceptible par la classe était sa manie de remettre en permanence sa petite mèche sur le devant pour cacher une calvitie naissante et de plus en plus imposante. Il était méprisé par l’ensemble des élèves qui n’arrivaient pas à prendre en note ce qu’il récitait et qui n’osait pas poser de questions, de peur d’interrompre ce « soidisant » professeur. Assis au deuxième rang, la tête maintenue par sa main droite, le regard provocateur, Théo n’avait pas ouvert son classeur et n’écoutait que d’une oreille le speech préparé par Ott. Ce dernier parla de la seconde guerre mondiale, des déportations juives et des persécutions allemandes. Il cita en exemple les camps de Dachau et de Buchenwald. Il décrivit le quotidien des juifs durant la Shoah, rentrant dans les détails les plus difficiles et les plus crus. En temps normal, Théo aurait été intéressé et attentif. Mais avec ce Ott, il n’avait aucune envie d’apprendre et préféra laisser son cahier fermé tout en le regardant d’un air détaché. Puis il fit un tour panoramique de sa classe et vit le visage consterné de certains de ses camarades devant les propos de Ott. Certains d’entre eux semblaient tombés des nus en apprenant l’industrialisation de la mort faite par les nazis. 19 Oui, tas d’idiots, la Solution Finale a existé. Himmler est passé par là, Hitler aussi. L’innocence n’existe pas, la réalité est différente de vos idéaux. Théo connaissait bien ce sujet pour l’avoir étudié l’année d’avant déjà. Ça sert à ça aussi le redoublement. Il n’était plus surpris devant les cadavres au corps de clou et aux têtes grosses comme des ballons défigurés. Ça faisait bien longtemps qu’il savait que toute l’humanité n’était qu’une vague supercherie. Alors qu’il contemplait avec délectation le visage horrifié de la belle brune dont il n’arrivait pas à retenir le nom en train de découvrir les fours crématoires, Ott le prit à parti lorsque celui-ci vit que Théo n’avait toujours pas daigné ouvrir son cahier. – Tu ne prends pas de notes ? – A quoi bon ? Répondit Théo qui se surprit lui-même de cette réponse. Elle était sortie toute seule de sa bouche et ne put l’empêcher de la prononcer. Ott posa ses petites lunettes sur son bureau et visiblement aussi surpris que son élève par la réponse bredouilla quelques mots tout en remettant nerveusement cette foutue mèche : – Que… Qu’as-tu dit, petit insolent ? Théo se tut, allait baisser les yeux sur sa table recouverte de graffitis puis prit son courage à deux mains et répondit : – Vous avez bien entendu. Il était temps que ça sorte. Il regarda Ott qui ne pouvait supporter le petit sourire qui se dessinait sur le visage de cet élève. C’était lui le professeur et c’était lui qui se sentait pourtant dans la position du faible. La petite veine près de sa tempe droite se mit à gonfler au rythme d’un cœur bien trop nerveux, son visage devint rouge et des petites gouttes de sueur se formèrent sur sa nuque, celles-ci glissèrent le long de son dos. Et toujours cette mèche qui ne tenait pas. L’ensemble des élèves émit un murmure. Ils détestaient Ott eux aussi, mais c’était bien la première fois que l’un d’entre eux osait dire la vérité à cet homme cynique et qui, peu à peu, les éloignait de l’envie de s’intéresser à l’Histoire. Serait-il pour autant soutenu par ceux-ci si les choses venaient à dégénérer ? Rien n’en était moins sûr. Aucune certitude. – Tu veux jouer au plus malin ? Fit Ott en levant la voix. Et bien, on va être deux. Tu te lèves, tu prends tes affaires et tu dégages de mon cours. Tu files chez Nova ! (Il se tourna vers un élève situé près de la fenêtre) Romuald, tu l’accompagnes chez le directeur. Tout de suite ! 20 – Votre seule arme de défense, c’est l’exclusion, c’est ça ? Vous êtes vraiment ridicule ! Pathétique même ! Ulcéré, Ott sauta de son siège et se précipita vers Théo qui commençait malgré tout à ranger ses affaires. Ce dernier, surpris, fit face. Ott, que ces élèves n’avaient jamais vu autant en colère et hors de lui, se mit à vociférer tout en prenant ce gamin insolent par le bras : – Ce n’est pas un morveux de dix-sept ans qui va me répondre et faire la loi dans cette classe, tu m’entends ? C’est la dernière fois que je te vois à mon cours. J’en ai marre de toi ! – Mais moi aussi, monsieur, j’en ai marre de vous, répondit froidement Théo. Le bruit de la main de Ott sur la joue de Théo se fit entendre violemment. La claque partit rapidement et le fit basculer hors de sa chaise. Il n’eut le temps d’esquiver et fut trop surpris pour faire quoique soit. Un « oh ! » se propagea à travers la salle de cours et les élèves restèrent silencieux pendant de longues secondes, attendant la réaction de leur camarade qui se relevait péniblement, l’air embarrassé et vexé. Se tenant la joue rougie par les doigts chaud et moites de son agresseur, Théo garda un silence grave. Il se contenta de ranger sa trousse, puis il ferma son cartable. Ott, passablement gêné de son geste, le tenait toujours par la manche. – Je suis navré d’en arriver aux mains, mais tu ne me laisses pas le choix avec un tel comportement irrespectueux. Tu fous le camp de ma classe et on se reverra avec Mr Nova, à la fin de l’heure. Théo ne broncha point. Il sentait une boule montée en lui mais, par fierté devant ses camarades de classe, il tenta de la refouler au fond de son estomac. Inutile de pleurer et de perdre toute crédibilité dans sa rébellion. La colère grondait en lui mais il se retint. Malgré les trente ans qui séparaient l’homme et l’enfant, ils étaient plus ou moins de même corpulence et la différence de gabarit n’était pas si flagrante que cela. Théo le savait et sauter sur Ott pour le ruer de coups le démangeait. Mais il savait aussi quelles seraient les conséquences de son geste, irréparables à tous les coups. Ai-je vraiment quelque chose à perdre dans cette histoire ? Soutenant le regard de son vis-à-vis, Théo se leva, se dégagea de l’emprise de Ott puis resta en face de lui quelques secondes, des secondes qui semblèrent durer de longues minutes. Le silence s’abattit sur la classe qui retenait son souffle comme un seul homme. Tous les yeux étaient braqués sur ces deux personnes qui donnaient l’impression de se défier. Deux boxeurs au milieu d’un ring au milieu d’une foule angoissée. Seul Romuald se leva à son tour à ce moment-là. Et c’est également au moment 21
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