Survivre sur le Banc des Couillons - Page 1 - test Survivre sur le banc des couillons Georges LOPEZ Survivre sur le banc des couillons Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-242-5 Dépôt légal : Novembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008. Chapitre 1 RUPTURE DE RÊVE Basta avec le quotidien ! Je devais partir, poursuivre mes rêves, les rattraper et c’est ainsi que je me suis retrouvé, échoué sur cette île déserte, si petite qu’ici les fourmis paraissent grosses. Naïvement, je croyais que les îles désertes n’existaient plus, sauf peut-être en Terre Adélie. Je croyais que les hommes avaient colonisé le moindre carré de sol. Eh bien non ! Entre le tropique du Capricorne et l’Équateur, trois grains de sable, coiffés d’une touffe de cocotiers, émergent de l’Océan Indien. Je ne peux en dire davantage sur la position de ce mouchoir de poche abandonné aux quatre vents, mon GPS, guetté par ma scoumoune, s’est soudain arrêté. C’est la seule excuse que j’ai, moi qui me prétends grand navigateur, pour expliquer que, par une nuit sans lune, par un ciel sans étoiles, aveuglé par le rideau d’une averse tropicale tenace, j’ai brisé mon bateau sur la barrière de corail qui borde le côté nord-ouest de cet îlot. 9 C’est la faute à pas de chance, dirait l’autre, moi j’appelle cela de la scoumoune, ma scoumoune. Quelle différence ? La scoumoune c’est du « pas de chance » avec de la glu autour, elle vous colle aux pattes. Je suis tellement habitué à vivre avec elle, que plus rien ne m’étonne venant de sa part. Qu’elle ait pensé à mettre entre mon voilier et l’immense océan, ce petit bout de terre à peine plus grand qu’un terrain de football, c’est quand même du vice ! J’aurais pu passer à cinq cents mètres à l’est ou à l’ouest, je l’évitais. J’aurais pu faire du lèche-cailloux juste pour me faire peur, mais non, paf, en plein dans le mille ! Je n’ai pu sauver du naufrage que le short, le tricot de peau en coton peigné et la montre que j’avais sur moi. Rien de plus, pas même une paire de sandales. Qui n’a jamais rêvé d’une île déserte, aux plages de sable blanc bordées de cocotiers, loin de tout pour éviter que personne ne le retrouve, pas même le plus zélé des comptables du trésor ? J’en ai rêvé, le sort l’a fait. Je nage dans mon rêve à défaut de nager dans une eau si claire qu’il est bien impossible de se cacher des requins. C’est certain, ils ont repéré le sandwich que je suis pour eux, ils attendent patiemment l’imprudence qui me fera tremper un pied dans l’eau. Je ne suis pas prêt à leur donner ce plaisir, j’ai promis à Bilou de ne pas mourir bêtement ! Si ces bêtes-là savaient marcher, il y a longtemps qu’elles seraient venues me dévorer sur le sable. Il leur faudra des millions d’années pour qu’elles y pensent et encore des millions d’années en suivant à la lettre les recommandations darwiniennes pour que l’évolution leur donne des jambes. Donc, je suis 10 tranquille, pas de risque qu’elles accourent pour me grignoter tout cru sur la plage. Elles ont laissé ce soin aux fourmis, car ici, terre de paradoxes, si les requins fourmillent, les fourmis « requinnent ». Elles portent le gentil nom de « fourmis feu » à cause des brûlures que procurent leurs morsures. Paraît-il, certains allergiques peuvent en mourir ! Préférant assez largement me confronter aux fourmis qui « requinnent » qu’aux requins qui fourmillent, j’ai vite appris où poser mes pieds, mes fesses et surtout ma couche le soir. Mais le succès n’est pas garanti à cent pour cent, car, il n’y a rien de plus versatile que ces sales petites bêtes dans le tracé des sinusoïdes de leurs trajectoires. Comme on ne peut être tranquille nulle part, en plus des fourmis, me disputent l’occupation du territoire les bernard-l’ermite dont les va-et-vient nocturnes sont franchement agaçants. Ces gens-là ne respectent rien et surtout pas le sommeil des voisins. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Ulysse était-il vraiment heureux, le suisje moi-même ? Je n’ai pas le loisir de me poser la question. Tout me manque, l’essentiel et le superflu. L’essentiel c’est d’abord l’eau. Les premiers jours, j’envisage de mourir de soif. Un fait me rassure cependant, ma scoumoune n’est pas de ces microbes imbéciles qui en dix jours tuent leur hôte et le suivent dans sa tombe. Elle n’a, jusqu’à présent, jamais essayé d’attenter à mes jours. Elle est un peu comme la mouche sur le bœuf, elle le pique, l’agace mais ne le tuera jamais, il est bien trop précieux pour elle ! Alors, promesse faite à Bilou de ne pas mourir idiot, je trouve une solution. Une trempette 11 quotidienne de deux heures dans les vingt centimètres d’eau du lagon me sauve de la déshydratation. Il y a bien les quelques averses tropicales, mais je n’ai même pas un gobelet pour recueillir et stocker l’eau. Se mettre sous les cocotiers à la verticale de la feuille la plus large, et là, boire jusqu’à plus soif l’eau qui dégouline de l’extrémité ; je bénis chaque averse. Quand la rincée dure, je me retrouve acteur dans une pub de Tahiti douche où le metteur en scène distrait aurait oublié le savon, tentant de décrocher l’odeur animale qui subrepticement s’est incrustée dans mes pores. « Je sue donc je pue » dirai-je, dans une contrepèterie approximative de la fameuse pensée de Pascal. Même si le temps m’en est ici donné, je ne veux réécrire l’histoire des pensées de Pascal qui en fait aurait paraphrasé son fidèle palefrenier portugais qui, pour se donner du cœur à l’ouvrage, répétait sans cesse : « Je panse donc j’essuie ». J’ai autre chose à panser, pardon, à penser car, si la pluie fouette le corps, son absence fouette l’esprit. Ce ne sera pas en vain que j’aurai navigué en rêve dans les revues nautiques avant d’avoir un bateau. Les lectures de récits d’aventuriers me reviennent en mémoire. Sur un atoll, pour avoir de l’eau douce, il suffit de creuser un trou. Armé de vestiges de coraux en guise de pelle et de pioche, je creuse, creuse, et creuse encore. Abruti de faim et de soif, je ne sais plus ce que je creuse, un puits ou ma propre tombe. À environ deux mètres, je trouve mon trésor, diamant liquide, qui scintille sous le regard vertical du soleil. Un délice d’eau douce qui vaut bien tous les pastis du monde inonde mon corps, éclaircit ma conscience. 12 Mon moral remonte, mais si haut qu’il puisse monter, il n’atteindra jamais le sommet des cocotiers et ses noix de coco. L’homme descend du singe, le singe descend de l’arbre, donc l’homme descend de l’arbre, syllogisme doublement absurde, car, encore faut-il pouvoir y grimper. Même en pleine forme, je ne sais pas si j’en suis capable. Affaibli par des jours d’une unique ration faite de la dizaine de poissons volants échoués sur la plage, il est hors de question de tenter l’aventure. Et ces salauds de cocotiers balancent impunément hors de ma portée leurs fruits ronds comme des seins de femmes. Ces vantards pensent peut-être qu’ils vont pouvoir longtemps narguer un affamé, dans ce cas ils se trompent. Si je ne vais pas aux noix de coco, les noix de coco viendront à moi. Proverbe de crève-la-faim. Patiemment, laborieusement, j’érode, à l’aide de coquilles de bernard-l’ermite, le tronc du plus arrogant mais aussi du plus fourni des palmiers qui, au bout de trois jours ou de trois heures (ma férocité m’a fait perdre la notion du temps) s’abat. Grâce au ciel, Dieu dans sa clémence a oublié de faire naître ici les crabes de cocotier ou les rats, toutes les noix sont bonnes. Au passage et quand ma gloutonnerie m’en laisse le loisir, j’admire le génie du grand créateur qui, avec sa conception de la noix de coco, aurait remporté le premier prix de design : emballage vert esthétique et recyclable, d’une solidité à toute épreuve, un peu trop d’ailleurs, et comble d’inventivité, isolant. Puisque j’ai fait référence à Dieu, qu’il me soit permis de le remercier, car en plus de son invention de la noix de coco, chapeau bas, il a fait le cocotier ! À bien m’y prendre, j’ai là le toit, le boire et le 13 manger. Yapuka ! Serai-je aussi bon que les Polynésiens dans l’art « cocoteresque », c’est à dire de faire de tout à partir de ce seul arbre ? Sans outils, ce sera dur de concourir. Pas question d’aller plonger sur l’épave de mon bateau pour récupérer quelques couteaux, scie ou marteau, les requins du même nom et leurs cousins n’attendent que cela. Faut se débrouiller avec ce que je peux trouver à sec. Pourtant, une dent de requin m’aurait été bien utile, coupante comme une lame de rasoir, c’est le ciseau idéal. Je vais donc voir côté squale. Quelques ailerons tournoient presque à portée de main. Courageusement j’allais tendre le bras, saisir un aileron, ouvrir la bouche de la bête et lui arracher deux ou trois dents, histoire d’avoir quelques rasoirs de rechange, tandis que les caméras du commandant Cousteau filmeraient l’exploit. Tu parles Charles ! Pas de Calypso en vue, donc ce n’est pas la peine d’aller faire le con pour, au mieux, rester manchot, dans l’anonymat le plus complet. Quoique, en réfléchissant un peu, il y ait un coup à tenter. Échouées sur la plage, gisent diverses branches d’arbre. J’en prends une suffisamment longue, bravement, je pénètre dans l’eau jusqu’aux chevilles et je l’agite vigoureusement en surface. Tout expert en requin sait que, imiter un animal en détresse, il n’y a rien de mieux pour attirer ces goinfres aux dents pointues. Avec vivacité, une bête de plus de deux mètres se précipite, crunch, elle coupe nette la branche qui devait bien faire dix centimètres de diamètre. Zut, mon bois ! Il n’y a pas la moindre dent sur le bout restant. 14 Attends mon petit ! Je reviens avec une branche qui, de par sa taille, peut déjà se faire appeler tronc dans le petit Larousse illustré. Elle n’est pas tout à fait remise de sa baignade de plusieurs mois qui l’a conduite sur ces rives et reste de structure souple. Je recommence mon jeu de petit bateau qui va sur l’eau, en attachant prudemment le morceau à une corde de nylon pleine de cambouis que j’ai arrachée du sable. À trois reprises je lance le rondin dans l’eau. Mon carambar géant attire la convoitise de deux bestioles. La plus leste mord, je tire comme un bœuf sur la corde au risque de la faire remonter sur le sable. Avec une sauvage vivacité le teigneux à aileron se tortille espérant arracher le morceau comme il aurait fait s’il avait pu coincer mon pied entre ses mâchoires. Avant de se retrouver au sec où il aurait moins fait le malin, il lâche cette jambe qui n’est que de bois. La récolte dépasse toutes mes espérances, huit dents de belle taille sont plantées dans le bois mou. La pauvre bête, – allais-je la plaindre maintenant, – en est quitte d’attendre qu’elles lui repoussent. Il ne me reste plus qu’à me mettre au travail. Les vestiges du cocotier déjà coupé sont là gisant bêtement sur le sable et moi, tout aussi bête, je suis là, mes dents de requin en poche, avec le regard d’une valise qui a perdu sa clé, ne sachant par quel bout commencer. L’objectif numéro un est pourtant simple : me faire une cabane. Dent de requin deux centimètres de long, tronc de cocotier cinquante centimètres de diamètre. Je me vois mal tailler des poutres et linteaux pour mon château. Il faut réduire dans l’immédiat mes ambitions. Je choisis de réaliser le modèle le plus simple, la hutte style canadienne à deux pans en attendant de pouvoir faire mieux. 15
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