Roman Sur le chemin de Bételgeuse - Page 1 - Charles Ferriol Sur le chemin de Bételgeuse Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-33535-200-5 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays Le sage est stable comme le soleil ; le fou est changeant comme la lune. L'Ecclésiaste. Chapitre I Il en est de l’usure des couples comme de la patine des statues : le temps fait son œuvre avec une silencieuse constance. Tous les matins, pour me rendre à mon laboratoire qui n’était qu’à un quart d’heure de marche de chez moi, je traversais le square Jean Moulin où j’adorais flâner un peu avant de commencer ma journée. Je m’arrêtais souvent pour admirer, sans jamais me lasser, le buste d’un enfant sculpté par Houdon dans le marbre de Carrare. J’étais insatiable du sourire qui donnait à ce visage un air si mutin qu’on l’aurait cru habité par la vie. Pris par mon émerveillement, je ne remarquais jamais qu’un nouveau grain de poussière était venu se loger à la commissure des lèvres, ni que la trace charbonneuse qui noircissait la base du cou avait glissé un peu plus vers l’épaule. Un beau jour, le gracieux chérubin disparaîtrait, on l’emporterait vers un atelier de restauration ou on le rangerait, pour l’y oublier, dans quelque entrepôt de musée avant de le remplacer par sa reproduction en résine de synthèse. Le charme serait rompu. Chaque fois que nos occupations professionnelles nous le permettaient, de bon matin, Cécile ma femme et moi, déjeunions en tête à tête, dans le salon de notre maison parisienne, séparés par un guéridon d’albâtre qui, depuis des années, servait de support à nos tasses de porcelaine chinoise, au pot de confiture de figues des Corbières et au fin banneton tressé d’argent dans lequel s’alignaient comme des jeux de cartes nos biscottes beurrées. De façon immuable, nos regards se croisaient puis nos mains se rejoignaient comme pour accrocher un nouveau maillon à la chaîne de nos jours. Ce rituel matinal qui dans les premiers temps de notre mariage nous renouvelait délicieusement nos étreintes nocturnes, s’était peu à peu transformé en une habitude insipide, la durée ayant formé sous nos doigts un cal qui ne laissait plus passer le doux frisson de la peau. Nous avions, nous aussi, accumulé notre poussière. La routine, dans une longue existence commune contribue à multiplier, à amonceler les cachotteries quotidiennes, toutes ces petites lâchetés qu’on croit sans importance mais qui finissent par froisser l’autre. Nous n’avions pas échappé nous non plus à la lente érosion de l’omission, de l’absence, de l’indifférence. Le voile de la patine avait discrètement recouvert notre couple. Avec très peu de décalage sans doute, nous l’avions découvert chacun à notre tour sans nous l’avouer. Chacun à notre tour, nous en avions été surpris, comme on s’étonne au réveil, en ouvrant la fenêtre, que l’automne soit déjà à notre porte. Ce matin du dix juillet deux mille…, alors que je parcourais les colonnes du « Monde », Cécile lança à brûle-pourpoint : – « Tu sais Paul, j’ai enfin déniché la bonne vendeuse que je recherchais depuis si longtemps. Une fille bien, compétente, honnête, qui s’est tout de suite adaptée à la clientèle. Et à ces bonnes dispositions elle ajoute une expérience indéniable en comptabilité. La perle rare. Quel soulagement ! Je peux compter sur quelqu’un de sérieux. Aussi, si tu en es d’accord, nous pourrions partir en vacances tout ce mois d’août. » Je n’en crus pas mes oreilles d’entendre des propos si inhabituels de la bouche de ma femme. Chaque année, l’été venu, j’avais tant de mal à l’arracher à sa vie mondaine ! Elle inventait régulièrement des obligations de dernière heure pour différer les départs ; il n’était jamais temps de boucler nos valises. Quelquefois même, elle se défilait carrément sous des prétextes extravagants. Elle m’exaspérait tant que je finissais par partir seul. Quelle mouche aujourd’hui avait bien pu la piquer ? Je savais que Cécile, depuis peu, avait un amant : un bel adonis de vingt ans plus jeune qu’elle, une sorte de gigolo prétentieux qui virevoltait dans les beaux salons et se prenait pour un créateur de mode. Était-ce illusion de ma part ? Mais j’étais persuadé que ma femme me trompait pour la première fois. En effet, si les habituées de ce genre de pratique font preuve d’une grande rouerie, elle avait quant à elle usé d’une indéniable naïveté pour tenter de me dissimuler sa liaison. C’est par son insistance à se justifier pour des broutilles, par sa gêne à expliquer des retards d’un quart d’heure, par son application à me détailler son emploi du temps alors que je ne lui demandais rien, que naquirent des soupçons que je n’aurais jamais eus, si elle ne s’était évertuée, avec toute cette gaucherie, à les faire germer. Bien sûr une fois que j’eus la puce à l’oreille, il me fut impossible de rester un seul jour de plus dans le doute. Je ne voulus pourtant pas risquer le ridicule en m’adressant à l’un de ces détectives privés dont on dit ironiquement qu’ils appartiennent à « la brigade des cocus ». Je décidai de mener seul mes investigations. Cela me fut très facile. Trois ou quatre vérifications discrètes sur les allers et venues de mon épouse, recoupées par quelques coups de téléphone (qui paraissaient anodins) auprès du personnel de « Les Joyeuses Saisons », un magasin d’habillement sélect et branché que ma femme possédait dans le seizième suffirent, en moins d’une semaine à m’édifier sur ma condition. Je découvris même le lieu de rendez-vous des deux amants, un hôtel minable dans le Marais. Amère vérité pour ceux qui y sont confrontés ! La blessure d’orgueil du mâle bafoué est cruelle. Il n’est pas étonnant que certains se livrent à l’un de ces actes extrêmes dont la chronique des faits divers tire son miel. Pour mon amourpropre le coup fut douloureux aussi, mais j’avais appris depuis mon plus jeune âge à maîtriser mon impulsivité (c’était mon défaut majeur) et à me méfier des décisions précipitées qui sont parfois celles qu’on regrette le plus. Aussi avais-je jugé sage de prendre un peu de recul pour éviter de me livrer tout entier à la jalousie, cette mangeuse d’âmes. Cécile était une personne équilibrée, femme de tête, femme d’affaires, peu encline à se laisser aller aux marivaudages ; notre couple avait vécu jusque-là en harmonie sans que nos désaccords, inévitables dans toute vie maritale lorsque les époux ont chacun du tempérament, dépassent le stade de la querelle ordinaire. Certes, à cause de nos contraintes professionnelles respectives, beaucoup de temps avait manqué pour que notre épanouissement sentimental soit complet, mais nous nous étions aimés avec une telle intensité que cela aurait dû compenser. Et puis n’avions-nous pas réussi tous les deux ce que nous avions l’un et l’autre entrepris ? La vie nous avait plutôt comblés. Alors je ne voyais pas de fissure dans l’édifice commun que nous avions construit. Je n’avais en conséquence qu’une hypothèse à avancer pour me rassurer : atteinte par l’âge mûr, encore belle, d’une élégance raffinée, ma femme avait cédé au caprice oiseux de tester son charme. Elle n’avait sans doute eu aucun mal à se prouver que le pouvoir séducteur restait entier. Flattée dans son orgueil flamboyant, elle avait fini par se prendre au jeu en tombant dans les bras du premier bellâtre venu. Sans l’excuser, je ne trouvais pas d’autre explication à cet écart de conduite qui me paraissait relever plus de l’entichement que de la vraie passion amoureuse. Dès lors il aurait été maladroit de me laisser aller à la scène classique du mari bafoué. L’aventure fugace méritait l’indifférence (que je ne voulais pas confondre avec la complaisance) puisque selon toute probabilité elle resterait sans lendemain. D’ailleurs, déjà peut-être, la brouille étaitelle consommée, sinon aurais-je eu droit à la proposition faussement spontanée de l’infidèle Cécile ? Sans cesser la lecture de mon éditorial, je répondis, feignant le détachement : – « Je suis heureux mon amie, que tu aies trouvé finalement quelqu’un pour t’épauler. À vrai dire, je ne suis pas étonné de cette bonne nouvelle. Depuis quelque temps, je te trouve meilleure mine. Tu es, comment dire… épanouie !… Oui, c’est ça… épanouie ! – Les Joyeuses Saisons – te prenaient trop… beaucoup trop d’énergie ! Tu t’es trop dépensée pour cette affaire. Je te voyais toujours en plein tracas, à la limite du surmenage. » – « Épanouie !… Épanouie ! s’insurgea Cécile que ce qualificatif semblait gêner, ne t’imagine pas qu’une bonne employée suffit à supprimer tous les ennuis ; le début de saison a été pourri. On n’a vendu que des parapluies. La robe d’été a mal démarré, les maillots de bains sont boudés comme si on était en septembre. Tout cela s’ajoute aux méventes d’un hiver inexistant qui nous ont laissé sur les bras les manteaux et les fourrures. Ne parlons pas des fournisseurs qui me rendent folle. Pas un qui ne me livre dans les délais. Je perds un temps fou à les relancer. Non ! tout n’est pas rose. » Comme d’habitude elle plaidait maladroitement sa cause. D’où lui venait donc sa bonne mine ? J’eus une pensée triviale pour un certain fournisseur, dessinateur de mode de son état, mais me retins de décocher une deuxième flèche qui eût pu compromettre une paix relative. – « Calme-toi, ma chérie, dis-je. Ta proposition me convient parfaitement, à condition de passer les premiers quinze jours dans les Corbières, chez moi, au « Clos de la Cépière ». J’ai besoin d’un peu de calme pour terminer la préparation des conférences que je dois donner au mois d’octobre à l’Université d’Harvard. Ensuite, comme tu le souhaites, je crois, nous pourrions aller dans le Couseran parcourir les chemins de transhumance et visiter ces chapelles romanes dont tu m’as parlé avec tant d’enthousiasme. » Cécile fit la grimace. Elle ne se sentait pas à l’aise dans notre villa des Corbières qu’elle trouvait trop isolée dans la garrigue, à deux kilomètres du bourg le plus proche. Elle n’aimait pas non plus l’été méditerranéen. Le crissement des cigales lui tapait sur les nerfs et dans la chambre, la nuit, le vrombissement ténu des ailes d’un moustique suffisait à lui provoquer des insomnies, lesquelles assombrissaient son humeur. Mais sa hantise surtout, c’était les orages, fréquents au mois d’août, qui grondaient longtemps sur les hauteurs de Peyrepertuse avant de s’abattre dans les vignobles en puissantes charges hérissées d’éclairs. Toutefois elle ne protesta pas. Elle n’en profita pas non plus pour renouveler son vœu favori : vendre cette résidence secondaire où elle ne se plaisait pas. Il est vrai que nous entretenions à grands frais une vaste maison avec ses dépendances, son demi-hectare de parc, ses espaces verts, pour n’y passer en définitive que quelques semaines par an. Cécile, en femme pragmatique, avait raison d’avancer cet argument bien fondé. Mais sur ce chapitre, je ne pouvais être logique. Trop de sentiments profonds, pour moi, étaient en jeu. Dans ce lieu, le « Clos de la Cépière », étaient mes racines ; à travers lui je conservais intacte la mémoire de mon père, ce vigneron dans l’âme, qui avait voué toute sa vie à cette demeure héritée de ses grands-parents, la même passion qu’à ses vignes. À la mort du patriarche, si j’avais vendu ces dernières, je n’avais pu me résoudre à me séparer du berceau familial. J’avais au contraire investi dans les vieilles pierres pour leur redonner la fière allure du temps jadis. – « Demain, dis-je pour clore le sujet, j’appellerai Tiercelin. Il viendra nous chercher à Salvaza. Nous pourrions partir le trois août pour éviter la cohue des aéroports. » Cécile baissa les yeux et consentit par un silence.
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