Le paradis du grand loup blanc - Page 1 - test Philippe Roucarie Le paradis du grand loup blanc CRÉER Philippe Roucarie Le paradis du grand loup blanc CRÉER Du même auteur Le Parjadis de solitudes (Éd. CRÉER - 1996) Le vent de la ville (Éd. CRÉER - 1998) (Prix Jean Cibié) Le cheire des anges (Éd. CRÉER - 1999) Les Maîtres du temps (Éd. CRÉER - 2001) La lumière du souvenir (Éd. CRÉER - 2002) Le Roc des ombres (Éd. CRÉER - 2003) Un passé pas si simple (Éd. CRÉER - 2004) © éditions CRÉER -43100 Saint Just Près Brioude ISBN : 2-84819-050-7 La guerre venait de se terminer. Comme beaucoup – comme la plupart – je sortais du tunnel brimé, traumatisé, écrasé mais, à la fin, exalté. J’avais, à l’époque, côtoyé cette armée venue d’au-delà des mers nous rapporter la Liberté, Et, dans mon école du bout du Monde, petite maison d’un autre temps, avec des méthodes et surtout un cadre de vie du début du siècle, je réalisais que cette période noire nous avait fait reculer à des années lumière. Là où nous vivions de traditions, de misère et de bricolage naissait à côté de nous la technique, la puissance et la certitude que notre existence allait emprunter un autre chemin. Nos soucis, nos préoccupations de tous les jours, apparaissaient soudain dépassés et, comme les Croisés dans une autre Histoire, nous nous mettions en route vers ce qui nous semblait être la lumière. Nous désirions beaucoup, nous avions envie de tout et de toute notre passion nous espérions. L’immense différence entre ce Monde tragique de l’époque et le calme d’aujourd’hui était dans cette espérance. Je venais de m’offrir ma première voiture. J’avais compris dans mon unité entièrement mécanisée et alors que nous en étions encore aux chevaux, que là se trouvait le moyen de l’évasion. C’était, m’avait dit le vendeur ami de la famille et partant homme de confiance, une occasion exceptionnelle. Elle l’était. J’ai appris, plus tard qu’elle avait été l’outil de travail d’un vétérinaire qui, pendant cinq ans, lui avait fait parcourir tous les chemins de la campagne. Apparemment elle tenait debout. En fait, si elle restait sur ses roues et droite sur la route ce n’était pas grâce à la technique mais par un inexplicable miracle. J’étais parti avec un espoir tout neuf. Ce n’est que par la suite que je ne me suis jamais aventuré sans l’indispensable trousse à pharmacie mécanique. Au hasard des expériences j’avais réservé une place spéciale à quelques outils de base, une bobine de rechange pour remplacer celle en 3 service et qui chauffait au bout de trente kilomètres, des chiffons humides pour refroidir ce calorifère mais aussi et surtout une dose non négligeable d’espoir et une acceptation égale de la fatalité. Moyennant quoi et dans ce Pégase moderne il m’arrivait d’emmener quelques amies que l’ignorance complète de la mécanique et le désir de l’évasion rendaient aisées à convaincre. Je croyais être une exception. En fait qui, à l’époque, n’a pas traversé la France dans une Simca Cinq avec femme, enfants et valises pour un été de deux mois, ce qui à notre ère des Quatre Quatre apparaîtrait comme une échappée pittoresque offerte à un « Castor Junior » flanqué d’un hamster, et encore à la condition qu’ils ne se disputent pas le siège. Cette expérience aurait dû m’apprendre que, depuis le manque de probité commerciale du vendeur jusqu’à l’expérience qui devait être la mienne au hasard des routes, un chemin interminable s’ouvrait devant nous. Notre confiance instinctive résidait dans le bonheur de s’y trouver… Pourquoi, ce jour-là ai-je pris la route de l’Aveyron ? Même aujourd’hui je suis incapable de l’expliquer. Peut-être parce que le pays était autre, peut-être parce qu’il n’était pas trop lointain, peut-être aussi parce que j’avais appris en être originaire, peut-être enfin parce que je pensais, en cas de panne définitive, pouvoir rentrer à pied. Toutes ces raisons sans doute ou plutôt cette force qui pousse, un jour, vers une initiative que seul, le lendemain rendra explicable et qui impressionnera votre vie. J’errais donc, un peu au hasard dans ce pays de verdure, de collines, de routes qui, ne venant de nulle part conduisaient à un autre endroit semblable… J’avais souri à la rencontre d’un panneau qui indiquait « Passa viste » Pour qui ?… Et j’arrivais dans un petit bourg qui était apparu au hasard d’un virage, avait disparu l’instant d’après. J’avais eu le temps de lire sur une borne dont Michelin avait gratifié les routes un nom en « ac », trois consonnes qui semblaient réveiller, quelque part au fond de ma mémoire, un indéfinissable souvenir. Et c’est à cet instant précis qu’un bruit de ferraille a secoué la voiture. J’ai senti l’arrière s’affaisser, évité le fossé d’un souffle, stoppé sur place. Il ne fallait pas être grand clerc pour constater l’irrémédiable. Depuis le milieu de la route jusqu’au fil de fer qui bornait le champ voisin des lames se croisaient dans tous les sens. Je venais d’un coup de perdre tous les ressorts arrière. 4 Mon carrosse, posé au bord du talus, assis plutôt avait la majesté d’une oie. Le bruit avait ameuté trois galopins qui, comme tous les petits brigands du monde sont arrivés à la course, ont freiné brutalement à dix mètres, amenés par la curiosité, stoppés par la méfiance. Ils me regardaient, le sourire en coin, ont laissé les rejoindre le curieux de service qui, lui, a affronté l’inconnu. Il a examiné le tout, hoché la tête, jugé du désastre. « Ben ! On dirait que ça a cassé !… – On dirait !… » La conversation a stoppé faute de combustible et c’est moi qui l’ai relancée : « Il y a un garagiste ?… » La réponse m’a laissé pantois : « Y’en a un ! Et un bon ! Un jeune qui vient de s’installer ! » Et, se tournant vers le plus grand des trois, il a repris à son compte une initiative qui semblait lui échapper : « Qu’est-ce que tu attends ? Va le chercher !… Cours ! » Il l’a regardé s’éclipser, apprécié le résultat : « Faut tout leur dire !… » Les deux autres avaient suivi sans suivre, s’étaient arrêtés à l’entrée du village, à mi-chemin entre le sinistré et le réparateur. Ne restait que le curieux qui, conforté par son esprit de décision ne pouvait se contenter d’un rôle de spectateur. « Vous venez d’où ? » J’attendais la question et, suffisamment énervé n’avais aucune envie de me lancer dans des confidences : « Ce n’est pas d’où je viens qui compte ! C’est où je vais !… » Il en est resté pantois. Mais il ne pouvait demeurer sur un échec : « Pour le moment, c’est pas loin !… » La conversation a tourné court chacun évaluant le même désastre qui n’avait, en apparence, aucune solution. Et c’est à ce moment-là qu’est née, à l’entrée du petit bourg, une agitation qui a réveillé les curiosités en apportant la nouvelle. Le galopin parti quelques minutes plus tôt revenait, lancé en éclaireur et suivi à deux pas par un homme qui paraissait jeune et dont la cotte bleue et les mains noires ne cachaient rien de la spécificité. Deux indigènes dans lesquels en devinait les oisifs de service complé- 5 taient la troupe qui a happé au passage les galapiats demeurés dans l’expectative. Je les regardais sans les voir, trop préoccupé par ce qui allait m’être annoncé et c’est à mon étonnement le plus complet que j’ai vu le jeune s’arrêter sur place, me dévisager, sourire. Il semblait ouvert, débrouillard, le genre de garçon que l’on aime rencontrer en cas de coup dur. Il n’avait pas eu un regard pour la voiture. « C’est vous ?… – ?… – Je vous connais ! Je vais au match à Aurillac chaque dimanche !… » Il a laissé quelques secondes s’écouler. « Vous leur avez mis une bonne plumée dimanche ! Ils étaient arrivés tout fiers, ils sont repartis tout cons !… Et pourtant c’est une grande équipe !… Vous avez dû vous régaler ?… » J’ai hésité un instant, approuvé sans réserve : « Oui !… » Il a enfin daigné jeter un œil sur mon épave. Le diagnostic a été aussi catégorique qu’immédiat : « Elles crèvent toutes de cette façon ! C’est leur faiblesse ! Si j’avais été avec vous au moment où vous l’avez achetée je vous aurais conseillé de ne pas la prendre ! Il devait y avoir déjà une lame fendue !… » Du tas il avait retiré un morceau de ferraille dans lequel se devinait une cassure ancienne. Mais déjà il était dans l’avenir : « Voilà ! Vous n’allez pas rentrer à pied ! Vous avez le bus qui peut vous ramener à Aurillac tous les jours. Je peux aussi vous réparer la voiture. Je vous la conduirai pour le prochain match et je trouverai toujours quelqu’un pour revenir !… » Il a calculé une minute, jugé de l’improbable. « Mais si vous préférez rester ici ? Il y a un petit hôtel pas trop mal ! Je connais la patronne. Elle vous fera un prix. Pour moi, je vais vous remorquer la voiture au garage. Peut-être, à Aurillac je découvrirai un jeu de ressorts. Sinon je sais une épave. Je vous dépannerai !… » Il était impensable de lui demander davantage. Au mieux il réparerait une ruine avec du neuf, au pire avec une sœur nantie de misères identiques. Quelle était la meilleure solution ?… Sur le chemin du retour il alignait ses plans. Il s’est tourné vers le plus jeune des curieux : 6 « Tu m’aideras à la tirer sur la remorque ! » Ma scène était terminée. Je n’avais plus qu’à attendre la fin de l’acte. L’hôtel était vieillot mais accueillant. Des tables avec leurs pieds de fonte et un dessus en carreaux de faïence garnissaient la pièce, la cuisine paraissait claire et avenante, le comptoir partageait la salle à manger en deux. Trois gars perdus dans un rêve buvaient une chopine et la patronne semblait quelqu’un à qui on avait mangé sa soupe. Il est vrai que la compagnie n’incitait pas à l’optimisme. Elle m’a regardé entrer : « C’est vous qui avez cassé la voiture ? » La nouvelle, décidément allait vite. les trois ivrognes avaient tourné vers moi un regard sans expression et à mon interrogation muette la maîtresse des lieux a haussé doucement les sourcils : « C’est vrai que vous voulez prendre pension ? – Vous avez une chambre ? – Je vais vous donner la grande qui se trouve au-dessus de la place !… » Elle a ébauché le geste de prendre mes bagages qui se résumaient à un sac de sport. « Vous me remplirez la fiche en descendant !… » Et elle m’est mise en demeure de me montrer mon gîte. La pièce était claire, la fenêtre équipée de rideaux qui semblaient de la dentelle mais ce qui frappait était l’armoire, immense, haute de presque trois mètres, profonde d’un et le lit, monumental, patiné par le temps et d’où émanait une odeur d’antiquité et de cire d’abeilles. Il était entièrement recouvert d’une courtepointe jaune qui devait peser son quintal. « Vous devriez avoir bien chaud !… » Surprise sans doute par l’événement mon hôtesse avait troqué son masque de bouledogue contre un sourire somme toute avenant. Partie sur le chemin des informations et surtout dotée d’un visiteur imprévu qui devait la changer des marchands des jours de foire et de leurs grosses plaisanteries elle a ouvert la boîte aux confidences. Tout a défilé, comme le quatorze juillet. « Je vous porterai pour faire votre toilette ! » Elle a montré du menton une petite table qui supportait un récipient en émail et, au pied, un broc vide : « Évidemment, vous n’avez pas de serviette ?… » J’avais oublié. D’ailleurs qui aurait prévu : 7 « Vous n’avez pas de savon non plus ? » Elle insinuait d’une manière aussi anodine qu’indiscutable, que, sans son aide attentive, dans ma vie, j’étais démuni de tout. Évidemment, je n’aurais aucune considération en invoquant ma voiture « cassée ». Alors j’ai tenté de dévier la conversation : « L’hôtel est à vous ? – Non ! Il appartient à la sœur de mon mari. Elle tient, à Paris, un restaurant aux Halles. C’était le café de leurs parents. Elle l’a fait arranger, a aménagé trois chambres, le bas, la cuisine. Elle veut qu’il soit toujours propre et en parfait état. Elle y a apporté du matériel qu’elle a réformé. Vous avez vu les tables ?… » Il y avait, dans cette évocation, un sentiment de fierté. « Vous avez beaucoup de clients ? – Les jours de foire parfois trois, parfois cinq. Ils achètent les veaux dans le pays !… » Elle a souri en pensant à ces visiteurs : « Ils mangent bien et surtout ils paient bien ! – Et le reste du temps ? – Il y a des gars qui viennent boire un canon ! Et aussi à midi une ou deux personnes du Crédit. » C’était la banque. Et soudain, toute fière à cette évocation : « L’an dernier on a eu des touristes ! – Beaucoup ? – Deux ! Des étrangers. Ils parlaient un curieux patois ! – Vous êtes seule ? – Non ! Mon mari travaille dans le pays. Il rentre le soir. » Le silence de tous les jours devait lui peser. Elle n’avait pas encore manifesté le besoin d’évasion de la génération suivante et, devant cet imprévu que je représentais, elle ouvrait les vannes. Il y avait, dans son ton, un curieux mélange de confidence et de retenue. Pour la première fois je l’ai regardée. Elle devait avoir la quarantaine bien sonnée et pourtant avec un brin de coquetterie elle aurait été assez avenante. A-t-elle senti un peu de trouble l’envahir et peut-être, au fond d’elle-même un regret ? Elle a ajouté sur un ton soudain plus bas : « J’aurais aimé partir, moi aussi ! Je suis allée en classe au Couvent, deux ans après le Certificat ! » Mais elle a conclu, évoquant ce qui lui avait fermé la porte : 8 « Ma belle-sœur nous aurait emmenés… Mais mon mari a voulu rester. Paris lui faisait peur !… » Son sort s’était joué. Alors, revenant au présent : « Vous voulez manger ce soir ? » La question m’a paru curieuse. Les années de guerre m’avaient appris à avoir faim, la suite ne m’avait pas encore rassasié. « Oui ! Évidemment ! » Elle a paru réfléchir. Mais depuis longtemps déjà elle avait choisi : « C’est moi qui fais la cuisine ! Je vous servirai à part. On mange à sept heures. Mon mari rentre à six. En attendant le repas il prend l’apéritif. Peut-être vous voulez pas ? » L’éventualité lui paraissait curieuse mais avec ces gens des villes et surtout on lui avait dit : avec des sportifs !… Alors, faute de connaître cette race, elle restait dans l’expectative. « Je préfère ! Mais je ne vous ferai pas attendre. » J’avais un grand moment à perdre. « Il y a quelque chose à voir dans le bourg ? » La question l’a laissée rêveuse. Il y avait si longtemps qu’elle voyait le tout depuis sa fenêtre que, depuis la même date elle ne regardait plus rien. « Il y a bien la petite chapelle à la sortie. Des gens viennent la voir. Il y a un pèlerinage tous les ans. Ça nous amène du monde ! À part cela je ne vois pas ce qu’on y trouve ! » J’ai renoncé à imaginer depuis quand sa faculté d’émotion avait disparu. Distraitement je l’écoutais continuer : « Je vous ferai une saucisse confite ! Vous aimez ? Et puis quelques bricoles !… » Elle est partie comme à regret. Je me suis assis pariant en moi-même qu’elle ne mettrait pas cinq minutes à revenir. J’en étais là quand elle a frappé à nouveau mais a dû redescendre dans l’instant, attirée en bas par le bruit d’un groupe qui entré bruyamment, l’interpellait de loin marquant par là l’entière supériorité du client. « Porte nous une chopine !… » Quand je suis redescendu elle avait repris au pied du comptoir sa pose hiératique et son air de bouledogue. Le bourg était comme tous les bourgs. Dans ce monde de tailleurs de pierres quelques maisons étaient embellies par de rares encadrements de portes ou dessus de fenêtres laissant deviner à la fois le manque de 9
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