L'ambivalence culturelle dans le roman Rue des Tambourins de Taos Amrouche - Page 1 - test Kherib Allaoua L’ambivalence culturelle dans le roman Rue des Tambourins de Taos Amrouche Éditions EDILIVRE APARIS Collection Universitaire 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1594-3 Dépôt légal : Juillet 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire INTRODUCTION ......................................................................... Chapitre I Rue des Tambourins : UNE ŒUVRE BILINGUE............................................................ Chapitre II POUR UNE AUTRE ETHNOGRAPHIE ..................................... Chapitre III Rue des Tambourins, UNE ŒUVRE AMBIVALENTE.................................................. Chapitre IV L’AMBIVALENCE CULTURELLE............................................ Conclusion ..................................................................................... BIBLIOGRAPHIE......................................................................... Notes biographiques ...................................................................... 13 21 49 63 95 107 113 119 9 Si ce mémoire a vu le jour, c’est bien grâce à trois personnes : la première ne peut être que Monsieur MASSON Gilbert Louis (retraité) qui, non seulement m’avait ouvert les portes de sa maison un jour que j’étais dans le besoin, mais a veillé sur moi aussi des mois durant dans ce Paris de tous les périls en me donnant tout ce dont j’avais besoin. La seconde est la principale du collège Jean BULLANT qui ignore jusque-là qu’en me recrutant comme assistant d’éducation, elle m’avait sauvé la vie en me tirant des griffes des bas fonds parisiens. Elle s’appelle Chantal GERBEAU, je l’estime beaucoup et j’ai un profond respect pour elle. La troisième et dernière n’est autre que Madame Isabelle TOURNIER, ma directrice de recherche qui avait reçu mon projet avec beaucoup d’attention et de curiosité. Aussi ne manquerai-je pas de la remercier pour son suivi à domicile ainsi que tout le temps qu’elle m’avait consacré. A tous ces gens, je tiens à témoigner ma gratitude ainsi que toute mon amitié. 11 INTRODUCTION L’œuvre romanesque de Taos Amrouche est demeurée longtemps méconnue, tandis qu’elle était réputée seulement pour ses chants berbères de Kabylie. Pourtant, ces deux activités d’écrivaine et de cantatrice, elle les mena de front jusqu’à son « dernier souffle » comme elle aimait à dire. Aujourd’hui, les études critiques se comptent par dizaines et les articles par centaines. Parler d’ambivalence culturelle dans son œuvre, Rue des Tambourins, suppose une définition du mot même d’abord, avant toute étude analytique des thèmes (exil, déracinement, crise identitaire…) qu’elle nous propose de soulever et dont elle se nourrit depuis longtemps. Si l’on se réfère à son étymologie, nous trouverons que c’est un mot latin (ambo, deux ; valère, valoir) qui caractérise toute chose ayant deux valeurs ou deux aspects radicalement différents, voire opposés. Autrement dit, c’est le caractère de qui comporte deux composantes de sens contraire ou de ce qui se présente sous deux aspects. Du point de vue psychanalytique, « l’ambivalence est la présence simultanée dans la relation à un même objet, de tendances, d’attitudes et de sentiments opposés, par excellence l’amour et la haine. L’originalité de la notion d’ambivalence […] réside d’une part dans le maintien d’une opposition du type oui-non, où l’affirmation et la négation sont simultanées et indissociables ; d’autre part, dans le fait que cette opposition dans différents secteurs de la vie psychique ». Il en est de même pour la psychologie moderne qui voit en l’ambivalence l’action d’osciller entre deux ou plusieurs choix à peu près équivalents et de quelque ordre qu’ils soient, futile ou important, tant son mécanisme est le même et la manière d’en sortir, la même. Choisir est non seulement une décision de vivre avec une option donnée, mais aussi une compromission aux yeux des autres. Souvent nos choix sont très conjoncturels et quand nous demeurons dans l’ambivalence, nous le faisons pour deux raisons : éviter non seulement d’effectuer l’exploration nécessaire car celle-ci 13 permet la découverte du penchant, mais éviter aussi d’assumer ses choix car ceux-ci comportent des conséquences. Ceci dit, voyons ce qui en est de l’ambivalence culturelle car c’est de celle-ci qu’il s’agit dans notre travail et dont nous parlerons dans le cas de Taos Amrouche. Selon les dernières recherches, son terrain de prédilection est l’interculturel. Ce dernier est un néologisme faisant la synthèse de deux notions très distinctes : la culture et l’échange. Les cultures comme espaces de spécificités, produits de l’histoire, d’une adaptation à un contexte géographique, social et économique. L’échange, comme espace de découverte, d’apprentissage et de synthèse. En effet, avant que l’ambivalence culturelle ne soit l’apanage de l’ère contemporaine, elle fut le lourd tribut que payèrent rubis sur l’ongle bien des peuples d’une manière générale, et les intellectuels en particulier depuis plus de deux mille ans. Ceci, pour montrer combien l’ambivalence culturelle est un phénomène ancien dont beaucoup de théoriciens s’accordent à dire qu’elle est le fruit des mouvements des peuples générés au fil des siècles par des missions civilisatrices-ainsi nommées-, souvent accompagnées de guerres, de déportations, de conversions, etc. Aussi devrions-nous peut-être, avant de nous nous lancer dans la recherche de cette ambivalence dans l’œuvre de Taos Amrouche, effectuer une rétrospective historique sur la langue et littérature maghrébines afin de mieux la circonscrire, tant il nous est impossible, nous semble-t-il, de tenter quoi que ce soit si au préalable nous n’avons pas éclairci cette histoire. L’histoire de la littérature, tant universelle que maghrébine, nous apprend qu’il est une aire culturelle et linguistique qui, après s’être forgée dans le creuset de la douleur, s’est développée tout autour du peuple berbère autochtone qui connut les affres de plusieurs invasions, suivies de longues occupations. Dans cette mosaïque particulière, bien avant que ne se constituent les nations modernes que nous connaissons, ce qui est devenu « littérature » au Maghreb avait subi plusieurs vagues d’influences successives des cultures punique et juive, grecque et latine, vandale et byzantine, arabe et turque, et française enfin. Ce qui explique cette ambivalence culturelle tant sur le plan religieux, comportemental que linguistique et littéraire. D’illustres intellectuels et hommes de lettres tels que St-Cyprien (Carthage, début du 3è siècle-258), St-Augustin (Algérie, 354-430), Ibn-Khaldun (Tunis, 13321406), pour ne citer que ceux-ci, après avoir apprivoisé la culture de l’Autre, se mirent à parler et à écrire dans sa langue, celle de l’occupant. 14 Quant à la littérature maghrébine de langue française, il fallait attendre encore longtemps (début des années 20), avant que ne s’ouvre un courant communément appelé « L’algérianisme ». Celui-ci, s’intéressant d’abord à la description des us et coutumes du dominé, est créé et promu par Robert Randau. Mais ce n’est qu’à partir de 1935 que commença la dénonciation de l’injustice coloniale par l’école d’Alger qui servait alors de chambre d’écho. Albert Camus, Emmanuel Robles, Jean Giono, Gabriel Audisio et Jules Roy de jeunes auteurs alors, se revendiquaient de cette mouvance. Cependant, leur tâche était d’une extrême délicatesse : il leur était difficile d’expier l’élément corrompu en décrivant et décriant toutes les iniquités et autres exactions du dominant sans jeter l’anathème sur lui. Cela serait trahir la France métropolitaine, leur patrie. Néanmoins, l’adoption du français comme littéraire par les écrivains maghrébins de souche pure, « Butin de guerre » selon la formule célèbre Kateb Yacine durant toute la première moitié du 20ème siècle, source du conflit préparatoire, donna naissance à une littérature nettement plus revendicative, dont les thèmes récurrents étaient l’identité, la guerre, l’assimilation… Parmi ceux qui s’y sont illustrés, on cite Mouloud Mammeri, Mouloud Féraoun, Mohamed Dib… Cependant, il se trouve que l’écrivaine, poétesse et chanteuse Taos Amrouche figure dans cette constellation d’auteurs littéraires ayant embrassé la culture de l’Autre, en recevant une éducation foncièrement chrétienne et française. Seulement, à la différence des auteurs suscités, T. Amrouche, quand elle prit sa plume, le fit pour une toute autre chose, à savoir la revendication de sa singularité très particulière (nous le verrons). Sans doute était-ce dû à son parcours extraordinaire ainsi que sa création littéraire qualifiée de « littérature de rupture et de l’échec » dont les critiques disent qu’elle est un cas limite. Devenue une réalité sociale, cette double culture berbère et française, source d’une ambivalence sans précédent, est très vite prise en charge par la littérature, dont T. Amrouche s’est brillamment distinguée en faisant d’elle son cheval de bataille dans toute son œuvre romanesque en général et dans Rue des Tambourins en particulier comme nous le verrons dans le deuxième chapitre de notre étude. De ses quatre romans – des autofictions fortement autobiographiques à travers lesquelles elle essaye d’atteindre cette unité qui abolirait les dédoublements et les déchirements qui marquaient tragiquement sa vie-, elle ne publia que trois de son vivant : le premier, Jacinthe noire en 1947 aux éditions Charlot à Paris lorsque Jean Amrouche, son frère, était directeur littéraire de la maison d’édition. Celle-ci, née en 1936 à Alger, dut, après avoir publié les auteurs sus-nommés qui devinrent plus tard les 15 plus importants du XXe siècle et bravé les flèches de l’infortune en publiant les honnis et les interdits de l’époque – durant les années de guerre et de résistance-, faire de la ville qui l’a vue naître la capitale culturelle de l’empire francophone : le débarquement allié en Afrique du nord fit d’Alger le centre intellectuel de la francophonie à partir de 1942. Le second roman, en l’occurrence Rue des Tambourins fut publié en 1960 aux éditions La Table ronde. Celles-ci, selon Bibliomonde, étaient non seulement « franchement classées à droite » mais aussi « la tribune des partisans de l’Algérie française » dont le célèbre Antoine Blondin, Roger Nimier et Jacques Laurent qu’on surnommait alors « les Hussards ». Le troisième, L’Amant imaginaire, fut publié aux éditions Robert Morel en 1975 ; soit un an avant sa mort et vingt-cinq ans après son écriture : frappé d’un ostracisme éditorial à cause de l’opposition du grand écrivain européen Jean Giono, ce roman qui narre l’aventure de son auteur avec ce dernier, demeura longtemps sous le boisseau. Et enfin, le quatrième, Solitude, ma mère, ne fut publié qu’en 1995 à titre posthume aux éditions Joêlle Losfeld fort connues pour la qualité littéraire de ses publications. A signaler que celle-ci fit ses débuts d’éditrice chez Demeter, un éditeur du même pays natal – la Tunisie – que Taos Amrouche. Pour traiter de ce thème qu’est l’ambivalence culturelle, notre choix s’arrête sur Rue des Tambourins, roman où elle est le plus explicite, non seulement quant à la manière dont il est écrit, mais aussi par rapport à la position stratégique qu’il occupe dans « L’Ecriture d’elle », une vaste quête de soi remontant la machine du temps jusqu’à l’origine du mal et dans laquelle nous retrouvons cette même sensibilité « d’écorchée vive ». Elle y apparaît comme « une aiguille affolée » dans la solitude à laquelle elle était « promise depuis toujours ». Rue des Tambourins est le romanclef pour qui veut comprendre l’auteur ainsi que toute son œuvre romanesque tant le drame de chacune de ses héroïnes s’y explique. Notre travail, par souci de précision, s’articulera autour d’un certain nombre de questions auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses afin de savoir, non seulement si l’origine de cette crise de soi dont les hésitations savamment relatées et théâtralisées par la narratrice-héroïne est due à une certaine ambivalence culturelle, mais aussi dans quel cadre elle s’exprime. Enfin, comme dans toute étude, un enseignement sera tiré de cette ambivalence culturelle dont l’on jugera si elle est traitée positivement ou négativement. Certes, le texte amrouchien, par son inspiration chrétienne, se distingue considérablement du reste de la littérature maghrébine : contrairement à celle-ci qui résiste encore aux vertus de la psychanalyse en demeurant hermétiquement fermée à sa thérapie perçue comme un tabou, la production 16 littéraire de notre auteur est, non seulement favorable aux pratiques de cette science essentiellement occidentale, mais on en trouve l’usage même de ses techniques dans L’Amant imaginaire et Rue des Tambourins où elle s’offre une cure auprès d’un de ses soupirants. Cependant, dans le cas de notre étude, une analyse textuelle et thématique nous permettra largement et sans réserve aucune de mettre en lumière les deux versants du récit, en l’occurrence le contenu manifeste et le contenu latent. Vu le parcours tumultueux de l’auteur ainsi que la complexité de sa création, j’ai divisé ma recherche en trois parties : I – La première, plus ou moins théorique, traite d’une manière générale du bilinguisme qui, en étant un facteur enrichissant que les critiques lient souvent à l’expérience de l’exil et de la quête identitaire, peut se révéler un simple exutoire d’une ambivalence qui ne veut pas dire son nom, un moyen d’expression dont les mots ne traduisent rien d’autre que le tragique existentiel. Ce qui nous permettra de révéler l’impact et les enjeux du bilinguisme sur le travail de T. Amrouche en général et sur son roman Rue des Tambourins en particulier. Ceci est d’une importance capitale tant il comporte non seulement une réflexion sur ce qu’on appelle aujourd’hui « les écritures migrantes », mais aussi sur l’éclosion de l’écriture chez cette première romancière maghrébine d’expression française. A signaler que la destinée l’avait vouée au départ – dans Rue des Tambourins, la narratrice nous parle de sa vocation pour le chant et de son amour pour la force du verbe kabyle – à une carrière artistique (nous le verrons) de cantatrice en langue Kabyle à laquelle elle consacra d’ailleurs toute sa vie. Aussi verrons-nous l’émergence de ce premier « JE » autobiographique dans la littérature maghrébine au moyen duquel elle espère enfin une affirmation de soi dans toute sa singularité. Chose qu’elle réussit merveilleusement bien d’ailleurs, ce dont témoigne son œuvre romanesque laissée en legs à la postérité. II – Dans la deuxième, nous verrons à quel ordre de nécessité obéit la part ethnographique dans le roman ainsi que l’éviction de la guerre dans celui-ci. A dire vrai, ces deux éléments (l’ethnographie et la guerre) qui caractérisent le roman national, ont déjà fait l’objet de nombreuses études par des analystes de la littérature maghrébine d’expression française. Mais la production littéraire de notre auteur, souvent qualifiée d’intimiste et d’écriture narcissique par certains critiques comme Jean Déjeux, demeure peu explorée dans ce sens. Aussi mérite-telle une attention particulière et fera, au passage, l’objet d’une analyse qui nous rendra compte, non seulement de sa seule présence en tant que telle – ce qui n’est pas intéressant –, mais aussi en quoi consiste-t-elle dans Rue des Tambourins. 17 III – Dans la troisième partie, au travers d’une analyse textuelle, nous tenterons de déjouer les stratégies narratives mises en œuvre par l’auteur dans la structure de son récit ; un récit complexe par son fonctionnement dans l’entre-deux – entre réel et fictionnel. Ces stratégies, tendant à déconstruire les structures romanesques traditionnelles, rendent problématique le rapport entre le moi de l’auteur et le moi de la narratrice, son double pourtant. Aussi verrons-nous comment, en procédant par transposition, ces stratégies narratives sont, dans le cas de Rue des Tambourins, les mécanismes même d’une ambivalence culturelle qui ne veut pas dire son nom. Tout porte à croire que l’auteur, d’une manière générale dans ses écrits, a tendance à se retrancher dans sa tour d’ivoire – ce qui est le cas de beaucoup d’écrivains dans ce genre de récits – pour diverses raisons, en érigeant son mal-être culturel, inconsciemment ou délibérément, en un vaste appareil de brouillage. Aussi tenterons-nous, pour le démanteler, de dégager, en plus des éléments où cette ambivalence est rendu déjà manifeste, tels que la signature de l’auteur, le paratexte ainsi que le choix même de l’autofiction – un genre réputé pour son ambivalence-, le côté latent, en l’occurrence l’Ethos ambivalent de notre narratrice-héroïne. IV – Dans la quatrième et dernière partie, nous passerons en revue essentiellement deux thèmes : ceux-ci, non seulement nous livreront les secrets d’une ambivalence culturelle voilée, mais nous démontreront comment celle-ci tend à se personnifier. Au-delà, de la double culture de la narratrice, de sa double spiritualité ainsi que de son double amour, ces deux thèmes, pour peu que l’on soit lucide, constituent à eux seuls le socle de son roman tournant autour d’une seule et unique vérité, comme nous le verrons d’ailleurs. Si bien qu’en plus de tout ce que pouvons lire comme déchirements ayant frappé cette « famille particulière » dont une reconstitution de larges pans de son histoire nous est faite dans Rue des Tambourins, il existe des non dits auxquels, semble-t-il, l’auteur a préféré une théâtralisation à la narration pure et simple des faits. Ceux-ci, savamment dramatisés, mais à peine voilés par la narratrice-héroïne comme si elle voulait les rendre quelque peu intelligibles, nous permettront de mettre au jour au terme de notre analyse, le terrible « secret » dont l’angoisse développée l’avait conduite droit vers un échec et un désenchantement sans pareil. Cependant, si l’amer constat de ce dernier constitue les premiers déboires de l’héroïne, il lui a permis de prendre conscience de ses singularités et de son identité nouvelle, en l’occurrence celle d’une « hybride » dont le rejet des premiers greffons montre un croisement culturel en situation conflictuelle permanente. 18
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