Mon Dakar - Page 1 - test Mon Dakar 3 Jean-Baptiste Leccia Mon Dakar Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0449-7 Dépôt légal : Décembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 C’était neuf ans avant la première course, neuf ans avant le premier Dakar, nous étions cinq, nous avons parcouru cette route mythique. Un de nous s’appelait Xavier. J’écris ce livre en sa mémoire. 9 Chapitre 1 Noël 2004 Xavier est mort le lendemain de Noël 2004. Il avait soixante-deux ou soixante-trois ans, plutôt soixantetrois parce que je crois qu’il était mon aîné de deux ans. L’enterrement a eu lieu à Mordelles, un village de la banlieue de Rennes. Bien entendu j’y suis allé. Je vais toujours aux enterrements ; j’aime les enterrements. La mort donne tout le sens de la vie : pour comprendre bien une vie, il faut qu’elle soit finie. Jusqu’au moment de mourir, on peut entreprendre quelque chose ou dire quelque chose qui peut tout changer. Quand le caveau se referme, que le mot fin s’écrit sur le marbre, ça y est, tout se met en place, les chapitres ont un titre, plus rien ne viendra corriger la logique que les ans ont déroulée, heure par heure, minute par minute. L’ordonnancement est terminé, reste à le comprendre. Marc le fils aîné de Xavier et Sabine, est venu me chercher à la gare de Rennes. Il pleuvait. J’avais voyagé toute la nuit et la matinée depuis Briançon. C’est de la voiture, en allant au ski que nous avions appris la mort de Xavier. On venait de quitter 11 Marseille, Mathilde a téléphoné de son portable à Sabine pour bavarder. La mort de Xavier était attendue et Mathilde parlera de prémonition : Xavier était dévoré par l’alcool. J’ai pleuré, doucement mais sans retenue. Je pleure rarement, seulement devant la mort, ou bien lorsque s’évoquent les temps heureux de la vie, les seuls pleinement vrais, ceux de l’enfance ; je pleure l’enfance morte. Marc m’a conduit tout de suite à la maison ; Sabine m’a serré dans ses bras, j’étais moins ému que ce que je que j’avais pu l’imaginer ; j’ai enlevé mon manteau, ma veste, je suis allé m’asseoir à l’écart du groupe des personnes qui étaient arrivées avant moi. Très vite Sabine est venue me rejoindre, elle a tiré un fauteuil, s’est assise très près de moi, a parlé à voix basse, à peine audible : « tu sais, on a pu se parler avant la fin, il a tenu jusqu’au soir de Noël à la maison, cela faisait longtemps qu’on n’était pas tous réunis, les enfants, les petits-enfants, il a défait les paquets avec eux, il souffrait beaucoup depuis plusieurs jours, vraiment beaucoup, c’était terrible tu sais, il avait lui-même préparé les desserts, à chacun le dessert qu’il aimait, et le lendemain, ses douleurs sont devenues insupportables. J’ai passé toute la soirée avec lui à l’hôpital. Il était conscient. Les médecins m’ont appelée hors de la chambre et m’ont expliqué qu’il était impossible d’intervenir du fait de neuf contre-indications et il a donc été choisi de ne rien faire. Je suis retournée voir Xavier et j’ai senti une force qui me poussait à lui dire : “C’est sans doute la dernière fois qu’on se voit, on pourrait peut être se pardonner”. Alors Xavier a murmuré qu’il avait été odieux ces derniers temps et je lui ai dit pardonne-moi aussi et nous avons récité un « Je vous 12 salue Marie ». Disons plutôt que j’ai récité, Xavier, trop faible, ne reprenait que quelques bribes de phrases : “que le seigneur soit avec vous… et Jésus le fruit de vos entrailles… maintenant et à l’heure de notre mort…”. Ensuite, il était plus de minuit, on m’a donné une chambre et je comptais rester jusqu’au bout mais devant ma fatigue, Marc m’a fortement encouragée à rentrer à la maison, j’ai fini par accepter. C’est Luc qui m’a conduite, ce qui lui a permis de retourner à l’hôpital, accompagné d’Agathe, elle même apaisée par ce pardon que nous avions pu échanger. Xavier s’est éteint quelques heures plus tard, entouré de ses quatre enfants. Que s’est-il passé exactement dans cette petite chambre ? Je ne le sais pas mais je crois que ce moment vécu ensemble a été très important pour eux et c’est bien ainsi ». Sabine m’a dit tout cela sans s’interrompre puis elle m’a tendu un livret spécialement imprimé pour la messe ; je lui avais promis, au téléphone, de lire quelque chose ; « voilà, je t’ai choisi le texte le plus court parce que je sais que tu seras très ému mais c’est bien que tu lises ». Quand elle m’avait demandé de lire un texte, je lui avais d’abord dit que j’avais peur de ne pas y arriver et elle n’avait pas insisté. En vérité, je m’étais défilé parce que depuis quelques jours je ne parviens pas à retrouver mes lunettes de vue et puis je me suis ravisé, j’irai acheter des lunettes-loupes à la pharmacie de la gare Montparnasse en débarquant du train de Briançon. Nous étions peu nombreux au repas de midi. Il y avait Sabine et ses quatre enfants sans leurs conjoints (si, il y avait le mari d’Agathe), les beaux-parents de 13 Luc le dernier des quatre, quelqu’un que je ne connaissais pas et moi. Sabine s’assit à mes côtés. J’avais l’impression de faire partie du cercle de ceux qui n’ont pas besoin de parler du mort. L’atmosphère était lourde, chacun avait son Xavier dans la tête. Il aurait dû y avoir Jules. En Août 1969, j’avais émis l’idée d’abandonner Jules en plein Sahara. Depuis, je l’ai revu trois fois en trente-cinq ans : au mariage de Xavier et Sabine, à ceux de deux de leurs enfants, Eric et Luc. Jules, c’était l’ami dont Xavier parlait avec tendresse et protection, dont il disait que l’itinéraire le rendait heureux parce que pour un quasi-curé-défroqué, il avait su construire une vie, épouser une femme gentille et intelligente, avoir une situation stable, être un type bien quoi ! Ses enfants avaient fait de bonnes études. Je pensais bien que Jules arriverait pour l’enterrement. Mathilde m’avait dit : « il y aura certainement Jules, tu l’embrasseras pour moi ». On a mangé un hachis Parmentier. J’avais envie de vin rouge et je guettais anxieusement l’arrivée hypothétique d’une bouteille chaque fois que Sabine ou un des enfants faisait un aller et retour vers la cuisine. Maintenant que Xavier était parti, on bannirait peut-être à jamais le vin rouge de la maison. Sabine rapprocha sa chaise de la mienne et poursuivit à mi-voix la conversation du matin : « tu sais depuis quatre ans à chaque hospitalisation, on croyait que c’était la fin et miraculeusement, je ne sais si les médecins trouvaient le bon dosage des médicaments ou s’il avait une carcasse indestructible, 14 il nous revenait. Au bout de quelques jours, il repartait à l’épicerie de la place de l’église et je le voyais revenir avec son sac à dos noir d’où dépassaient des bouteilles et il recommençait ; il entrait dans son antre… ». « Quel antre ? » « Son antre, son repaire, son espèce de pièce dans l’étable à côté de la maison, son capharnaüm, son bordel d’où je venais subrepticement retirer les bouteilles vides, cendriers-tasses-verres remplis de mégots, il vivait là-dedans ». On a fini par apporter une bouteille de rouge, j’en ai bu un verre, me retenant par décence d’en boire un second. Café. Je parcours des yeux le texte que je dois lire à l’église. Il est court, une lettre de saint Paul : « Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres qui n’ont pas d’espérance. Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les prendra avec lui. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur ; retenez ce que je viens de dire, et réconfortez-vous les uns les autres ». Je relis ; en fait j’aime parler en public, j’adore les oraisons funèbres et je crois que j’aurais pu être un bon orateur ; je l’ai été quelquefois. Lorsque j’étais avocat, il m’arrivait de plaider correctement. Le cercle s’élargit aux conjoints des enfants avec pour certains leur progéniture, qui arrivent les uns après les autres ; (Xavier parlait toujours des 15 « membres rapportés » expression que j’abhorre). L’ambiance est chaleureuse. Je veux voir l’antre et Sabine m’y amène : depuis la veille, la pièce est transformée en salle de jeu pour les enfants. Sabine est comme ça : il faut qu’elle organise. J’aurais aimé voir le repaire de Xavier avec les cadavres de bouteilles, un ordinateur obsolescent, un matelas à même le sol, partout des paquets de cigarettes entamés, des dossiers, des photos, surtout des photos d’Afrique, du Sénégal, de Côte d’ivoire, du Burkina. Sabine a tout enlevé, nettoyé, et installé des malles à jouets, un train électrique, un tableau avec des feutres de toutes les couleurs, une télévision grand écran. Il y a de gros coussins par terre. Xavier n’y est plus. J’apprendrai plus tard que Sabine avait compris que je voulais voir la chambre où Xavier avait passé ses dernières nuits à la maison alors que je voulais voir l’antre : « Le dernier mois, il n’est même plus allé dans l’antre ; il ne montait pas non plus dans sa chambre et je l’avais installé dans la bibliothèque, attenante au salon qui a effectivement retrouvé sa fonction de salle de jeux comme auparavant ; dans son antre, il ne dormait pas mais tu aurais retrouvé son capharnaüm que j’ai mis presque un an à ranger. Je n’ai pas compris ta demande et je le regrette. » Sabine dit que c’est l’heure d’y aller et moi je dis à qui veut l’entendre que le plus dur est devant nous. Pas un seul des huit frères et sœurs de Xavier n’est là. L’église est proche, mais on y va en voiture. Je monte dans celle des beaux-parents de Luc. « Vous êtres un cousin de qui, me dit le père, de Xavier certainement ? ». Je lui dis que non, que je 16
Mon Dakar - Page 1
Mon Dakar - Page 2
wobook
edilivre.com