La petite boîte d'albâtre, de Patrick LAGNEAU - Page 1 - Claude et Liliane forment un couple heureux. Ils fêtent leur septième anniversaire de mariage au restaurant. Sur le trajet du retour, un évènement imprévu fait tragiquement basculer leur histoire. Claude, un moment entre la vie et la mort, apprend ..... Patrick LAGNEAU La petite boîte d’albâtre Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-211-1 Dépôt légal : Juillet 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A Josette, ma femme VENDREDI 19 OCTOBRE 2007 « Jolie taille ! Vraiment impressionnant. – Tant que ça ? L’échographie est fiable ? – À cent pour cent ! Dans votre cas, il est impossible de se tromper. – C’est pour quand à votre avis ? – Je vous donne quinze jours au maximum, peutêtre avant. Une crise peut se déclencher et là, il faudra y passer ! » Claude prit congé du docteur Sirri, chirurgien gastro-entérologue, et régla la consultation au secrétariat. Quand il se retrouva dans la rue, il inspira une grande bouffée d’air automnal et d’un pas rapide gagna le lycée où il enseignait les lettres modernes. Il connaissait l’existence de ce calcul à la vésicule. Il avait été décelé trois ans plus tôt, mais à l’époque le médecin lui avait dit qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir. Il faisait à peine six millimètres et sa transparence n’augurait aucun caractère d’urgence particulier. Mais les quelques crises douloureuses récentes qu’il avait subies, l’avaient suffisamment inquiété pour qu’il consulte sérieusement. Son médecin traitant lui avait prescrit une échographie et le chirurgien de l’hôpital venait de lui annoncer que le petit calcul avait grossi et qu’il était devenu un joli petit caillou. La prochaine grosse crise serait vraisemblablement l’ultime qui conduirait à l’ablation de sa vésicule biliaire. Il pénétra dans le lycée et se rendit directement à sa salle de cours où dans quelques instants le rejoindraient ses élèves de terminale, excités comme chaque vendredi à l’approche imminente du weekend. Il eut quelques problèmes de concentration dans l’explication du poème de Rimbaud, « Le bateau ivre ». Les élèves proposaient des pistes d’analyse qui se perdaient dans ses propres réflexions où alternaient son problème vésiculaire et le restaurant où il comptait emmener Liliane ce soir pour fêter leurs sept ans de mariage. Le matin, il avait volontairement omis de lui souhaiter son anniversaire pour que la soirée soit encore plus délicieuse. Il avait bien remarqué sa petite moue de déception quand il l’avait embrassée avant de quitter l’appartement. Et bien que cela lui eût déchiré le cœur, il avait résisté à la tentation de se retourner pour la prendre dans ses bras et lui avouer combien il l’aimait. Cela faisait partie de lui. Il aimait la surprendre, et la porte une fois refermée, il s’était dit que la soirée serait grandiose. La sonnerie de fin de cours l’arracha à ses pensées. « Chérie ? Fais-toi belle, ce soir je te sors… – Je suis sous la douche, qu’est-ce que tu dis ? » La musique du film Cinema Paradiso emplissait l’appartement de ses mélodies nostalgiques. Liliane raffolait d’Ennio Morricone. Claude s’approcha de la salle de bain et poussa la porte entrouverte. Il aperçut derrière la vitre embuée les formes harmonieuses du corps de sa femme et un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres. « Je disais, fais-toi belle, ce soir on sort… » Liliane entrouvrit la porte et glissa une jambe sur le tapis de salle de bain, puis l’autre. Claude ne put s’empêcher de parcourir des yeux ce corps qu’il connaissait si bien. Ses formes généreuses, les lignes parfaites de ses cuisses qui remontaient sur son ventre plat, ses seins fermes et galbés, le troublaient toujours autant. Liliane s’en aperçut. « Dis donc espèce de voyeur ! » Il s’approcha d’elle et l’embrassa avec volupté. « Habille-toi ! Je te sors… » Liliane s’évada de ses bras et entreprit de se sécher les cheveux avec sa serviette. « Ah, zut ! Je suis désolée, ce soir je ne peux pas… – Tu as prévu quoi ? demanda Claude déçu. » Liliane se tourna brusquement vers lui en entourant son corps de sa serviette de bain. « Il faut que je t’avoue quelque chose, enchaîna-telle sérieuse. J’ai un amant. Il m’offre le restaurant ! – Qu’est-ce que tu racontes, lâcha-t-il, soudain blême ? Liliane ne put s’empêcher de rire devant l’air déconfit de son mari. Elle s’approcha de lui, posa ses deux mains sur son visage et lui embrassa les lèvres. « Idiot, mon amant, c’est toi ! Tu ne comptes pas m’emmener au Taj Mahal pour notre septième anniversaire de mariage ? – Tu le savais ? – Tu m’as joué exactement le même film l’an dernier ! » Claude pinça les lèvres. Décidément, lui qui se croyait le champion de la surprise, se rendait compte aujourd’hui, qu’il ne se renouvelait pas beaucoup. L’âge déjà ? Trente-trois ans, ce n’est pas si vieux pourtant. « Tu m’en veux, hasarda-t-il ? – De quoi ? Comment veux-tu qu’une femme en veuille à son mari de l’emmener au restaurant pour leur anniversaire de mariage. Je t’en voudrai à mort le jour où tu l’oublieras. » La serviette glissa à ses pieds. Il l’embrassa tendrement. Le contact de son corps nu ne le laissait pas indifférent. Le désir s’empara d’eux lentement, progressivement. Elle déboutonna sa chemise avec dans le regard un trouble émotionnel intense. Ses mains se promenèrent sur son torse puis glissèrent vers son dos pour remonter le long de sa colonne vertébrale. Elle défit sa ceinture, dégrafa son pantalon qui s’affaissa sur le tapis épais de la salle de bain. Claude dégagea ses pieds, fit rapidement glisser son boxer le long de ses jambes, l’attira vers lui en plaquant ses mains contre ses fesses et colla son sexe en érection contre son pubis. Dans cette position, il commença à reculer avec elle vers la chambre, à la façon de deux danseurs d’un tango passionné et fusionnel. « Où m’emmènes-tu, susurra-t-elle, en Argentine ? – Non, je veux savoir si ton amant vaut ton mari. » Ils se laissèrent tomber ensemble sur le lit dans une étreinte aussi violente que sensuelle. Le Taj Mahal. Après une salade maharaja, le serveur déposa devant eux deux assiettes de filets d’espadon au curry. Il resservit un peu de Meursault dans chaque verre puis leur souhaita un bon appétit. Dans une arrière-salle, un téléviseur était allumé, et alors qu’ils trinquaient à leur amour ils entendirent des cris exaltés de passionnés de rugby qui suivaient le match pour la troisième place de la coupe du monde entre la France et l’Argentine. « Au fait tu ne m’as rien dit pour ton échographie. – Le calcul a grossi. – Ah bon ! Et alors ? – La prochaine crise devrait être la bonne. Ablation de la vésicule. – C’est grave ? – Non, il paraît que l’opération est bénigne. Ils n’ouvrent plus maintenant. Ça se passe par cœlioscopie. Trois petits trous et hop, le tour est joué. » Ils poursuivirent leurs discussions sur des projets qu’ils avaient élaborés ensemble. La maison avec un jardin pas trop grand pour que l’entretien ne prenne pas tout le temps libre, les voyages en Grèce, au Brésil et au Mexique à la recherche des civilisations perdues, revenaient à chaque fois qu’ils laissaient libre cours à leur imagination, qu’ils avaient débordante tous les deux. Quand ils eurent terminé leurs sorbets mangue pistache, Claude s’essuya discrètement la bouche avec sa serviette, la reposa sur ses genoux et quand il remit les mains sur la table, il déposa un petit écrin en velours vert devant Liliane. Surprise, elle écarquilla ses grands yeux noisette et son regard se posa alternativement sur Claude et sur l’écrin. Ses joues s’empourprèrent. « Qu’est-ce que c’est ? – Ouvre ! dit-il en jetant un regard malicieux sur son cadeau. » Liliane prit la petite boîte, puis délicatement leva le couvercle. Sa bouche s’entrouvrit dans une expression de béatitude émerveillée. Une améthyste sertie sur une bague jetait ses éclats roses, violets et pourpres en étincelles flamboyantes. – Tu as fait des folies, chuchota-t-elle en la passant à son doigt. Elle est magnifique… – Son nom vient du grec “amethustos” qui signifie “préserve de l'ivresse”. C’est la pierre de la sagesse et de l’humilité. Elle favorise la créativité et la méditation. Elle ira bien avec les reflets mauves que tu as dans les yeux. Bon anniversaire mon amour. » Les yeux de Liliane pétillaient de bonheur. Elle posa sa main sur celle de Claude et la lui serra. « Je t’aime ! » Claude demanda l’addition et dès qu’elle fut réglée, ils se levèrent et quittèrent le restaurant, en même temps que les supporters complètement dépités après la sévère défaite de l’équipe de France 34 à 10. « Et maintenant, dit Claude, je te propose une petite coupe de champagne à la maison, et qui sait, peut-être ensuite pourrons-nous danser un nouveau tango… » Elle passa sa main sur sa taille, et lui sur ses épaules. Après un baiser furtif, ils se dirigèrent vers la Volvo, une S40 TD de 1997 achetée d’occasion, garée non loin de là. Une pluie fine et froide s’était mise à tomber sur Bar-le-Duc déjà enveloppée dans le manteau de la nuit. Une sorte de brume blanchâtre s’élevait audessus de l’Ornain et semblait s’engouffrer en même temps que le courant de la rivière sous les arches en pierre du Pont Neuf. Quelques passants, le col relevé sous un parapluie, pressaient le pas sur le boulevard de La Rochelle pour regagner sans doute leur demeure et se plonger dans les draps secs et chauds de leur lit douillet. D’autres, plus hardis, plus jeunes aussi, se dirigeaient en bandes vers leur QG du vendredi soir, où en refaisant le monde ils écluseraient quelques bières. Des retardataires s’engouffraient au Colisée, le seul cinéma de la ville, pour la séance de 22 h 30. Alors qu’ils attendaient à un feu rouge, les essuie-glaces de la Volvo balayaient ces images furtives sur le rythme d’une musique que diffusait l’autoradio qu’avait allumé Claude. « Oye como va mi ritmo bueno pa gosar mulata…” chantait le groupe de Carlos Santana, alors que les notes en sustain de sa guitare s’élevaient dans l’habitacle. Claude tapotait avec ses doigts sur le volant, à l’unisson des percussions afro-cubaines dont il raffolait. Santana était leur musicien fétiche à tous les deux. Ils s’étaient embrassés la première fois, il y avait un peu plus de dix ans, sur Samba Pa Ti lors d’une fête chez Patrice et Michèle, des amis communs, et depuis ils s’étaient constitué l’intégrale du guitariste latino. Le feu passa au vert. Claude enclencha la première et la voiture traversait le carrefour quand une douleur violente et soudaine dans la poitrine lui arracha un cri alors qu’il portait une main sur son sternum. Liliane sursauta, affolée. « Mon dieu, qu’est-ce qui t’arrive ? »
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