La Vierge réanimée - Page 1 - test Olivier Silvestre La Vierge réanimée Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-8121-0193-9 Dépôt légal : Janvier 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Chapitre premier : La réanimation Au début… C’est justement là une des rares lacunes de cette histoire : je ne saurais dire où il se situe et ce qui s’est réellement passé au début. Alors j’ai reconstitué un début afin de pouvoir écrire la suite. Donc au début un vol plané, plané pas très longtemps car rapidement j’ai atterri dans une herbe caillouteuse puis peu de temps après j’ai reçu la bécane dans le dos ; enfin un signe de la main à un hélicoptère qui passe au-dessus, et me voilà en déchocs, un des trois services de réanimation de l’hôpital Nord, celui pour les patients les plus choqués. Une vertèbre écrabouillée, la D5 (c’est la cinquième dorsale un peu plus haute que le milieu de la colonne vertébrale) et celles alentour en guère meilleur état, paraît-il. Cela, je ne m’en souviens plus, mais je l’ai reconstitué à partir de ce que j’ai entendu à droite, à gauche. Un état des lieux rapide et succinct indique une paralysie à partir des abdominaux jusqu’aux petits doigts de pied avec perte de sensibilité, plus une paralysie des membres supérieurs, pas tout à fait une 7 vraie tétraplégie, la paralysie des membres supérieurs étant essentiellement médicamenteuse, une luxation de l’épaule gauche et une fracture du poignet gauche. Premier diagnostic avant de plus amples explorations … C’est ce qui aurait sauté aux yeux d’un quelconque toubib même ayant eu du mal à obtenir son diplôme ! Pour les dommages collatéraux, on finira par les découvrir au fur et à mesure, mais les paralysies des bras et des épaules vont progressivement disparaître. Maintenu dans le coma pendant deux mois et demi, j’ai fini par en ressortir pas franchement réjoui. Sortir du coma pour me retrouver devant un montage psychédélique, affiché par un écran d’ordinateur, duquel il m’était impossible de détacher les yeux, tous mes autres sens annihilés par cette image immobile et obsédante !... Me sentir transformé en légume devant cette désoeuvre des années soixante a été la seule vraie angoisse depuis la gamelle. Cette image, j’ai réussi à la faire exploser d’une façon qui ne me paraît encore aujourd’hui pas vraiment cohérente ni crédible, en tout cas que j’aurai du mal à vous faire avaler. Je vais tout de même essayer surtout car cela constitue un beau témoignage d’amour envers ma maman, Farfou, et c’est important d’aimer sa maman quand on est dans mon état. Ce n’est pas la seule fois où Farfou m’avait sauvé la mise. Une fois alors que j’étais jeune étudiant, pour réparer ma vieille deuche, j’avais repéré une épave sur laquelle restaient justement les pièces dont j’avais besoin. Je me lance dans le démontage quand un tube de flics stoppe à mon niveau et deux d’entre eux m’interpellent sans ménagement (les ménagements envers les jeunes ne faisaient pas partie de la culture 8 policière de l’époque pas plus qu’actuellement). Petite garde à vue puis libération et convocation pour le surlendemain accompagnée de quelques grossièretés et réflexions racistes anti-jeunes. Je ne tenais pas à révéler cette aventure à mes parents ne pensant pas risquer grand-chose compte tenu de la faible valeur des pièces dérobées, mais la maréchaussée s’en est chargée. Le surlendemain quand je me rends à la convocation, je tombe sur des policiers qui se perdent en excuses, et éloges sur les qualités de ma maman. Plus en éloges qu’en excuses : les excuses ont toujours du mal à sortir de la bouche d’un flic. On a toujours l’impression qu’elles se bousculent et bouchonnent tant elles devraient être nombreuses et du coup elles n’arrivent pas à sortir. Les éloges pour une jolie femme sont un peu plus fréquents mais tournent trop souvent à la grossièreté. Bien sûr Farfou était avocate et savait donc mieux parler aux forces de l’ordre que moi qui avais plutôt l’habitude de leur parler à coup de hampe de banderole, ce qui favorise rarement le dialogue. Comme les policiers n’avaient pas été capables de déterminer le propriétaire de l’épave, ils considéraient maintenant que le vol ne pouvait plus être constitué même si j’avais été pris en flagrant délit. Je ne sais ce que Farfou avait pu leur raconter mais ce que je sais est que ce qu’elle leur a dit, seule une mère était capable de l’imaginer et le dire pour sortir son fils du pétrin. En communication téléphonique, peut-être même télépathique, Farfou m’a indiqué qu’elle avait obtenu le code permettant d’exploser l’image. Ce code était secret et réservé aux seuls médecins habilités, je ne sais comment n’étant pas toubib, et encore moins 9 toubib habilité, elle avait pu se le procurer. Mais je savais que ma maman lorsqu’il s’agit de son fils est capable de déployer des ressources insoupçonnées. Ce code permettait tout autant de vous sortir de l’état végétatif que de vous euthanasier, un peu comme une roulette russe. Nous étions d’accord ma mère et moi, sur le fait qu’il valait mieux vivre ou même tout arrêter que de finir légume. Elle m’a donc fourni le fameux code que j’ai saisi, comme on appuie sur la détente de la roulette tsariste, avec de multiples précautions car la moindre erreur m’aurait envoyé à la casserole comme pour une vulgaire soupe. Le code saisi, l’image a explosé et j’ai eu l’impression que chacun de mes neurones en état a commencé à se dégourdir les dendrites et les synapses. A cette occasion, il m’est apparu comme une évidence l’extrême simplicité du fonctionnement des neurones et de la formation des idées par ces derniers. J’ai réellement eu le sentiment de voir se dérouler devant moi l’ensemble des activités d’un neurone en pleine participation d’élaboration d’une idée. La complexité des idées, quand elle était présente, ce n’était pas encore le cas de celles produites dans mon cerveau, venait de la quantité de neurones en interaction du chaos et de la pagaille dûs à ce volume. Ce qui pourrait expliquer les performances exceptionnelles de cerveaux considérés comme assez simples dans des domaines très pointus comme certains calculs. Ce ne sont pas ces remarques anodines, juste au sortir de mon coma qui allaient me permettre de refonder la neuropsychiatrie. Ce n’était pas non plus mon ambition. Elles me permettaient juste d’avoir l’impression d’y voir un peu plus clair 10 au fond de mon crâne longtemps maintenu dans l’ombre du sommeil. Voilà les deux mois et quelque de coma décrits seulement en quelques lignes. Il faut dire que par définition les souvenirs revenant du fin fond d’un coma profond ne sont pas très nombreux. Ce qui suit est la stricte vérité, tous les personnages sont authentiques, c’est exactement aussi vrai que ma capacité lorsque j’avais cinq, six ans, à voler presque aussi bien que les goélands qui acceptaient volontiers ma compagnie aérienne. Ce devait être une période de fortes recrudescences des accidents conduisant directement en réanimation. Le service de réanimation était archi plein et de nouveaux prétendants se pressaient au portillon. Bruno, le médecin, fraîchement nommé chef du service de réanimation de l’hôpital Nord, face, à la pénurie de lits disponibles fut intéressé par ma proposition de lui prêter mon habitation troglodyte pour y installer quelques lits supplémentaires à ma condition : que j’y sois le premier patient. Très rapidement est aménagée devant mes grottes une aire pour recevoir le ballet des ambulances et des camions de chantier. Puis dans la grotte principale sont installés six box équipés de prise d’oxygène, de prise à vide ainsi que de tous les accessoires qui accompagnent chaque lit d’un service de réanimation type. Je suis installé dans l’un d’eux. Je me rends compte avec bonheur que mon infirmière favorite Mireille, une vraie Mama marseillaise, un gabarit de catcheuse et une voix de marchande de poisson faisait partie du personnel qui 11 avait accepté de travailler dans la grotte. Mireille était la seule capable de me porter à bout de bras. Au sortir du coma, j’avais plus besoin d’amour maternel que sexuel et être dans ses bras me rappelait mes rêves de vol avec les mouettes de mon enfance mais aussi certainement lorsque dans les bras de ma mère, mes lèvres cherchaient un sein pour s’y rassasier. Paul le kiné aussi avait accepté de me suivre. Il suffisait à Paul d’appliquer une de ses paluches aussi large que ma cage thoracique pour extraire de celle-ci des litres de glaires et rendre ma respiration claire pour quelques petites heures. Il n’y avait pas de plaisir plus grand en réanimation que cette libération périodique de mes poumons par Paul. J’étais donc chez moi avec mes thérapeutes favoris, presque le bonheur en quelque sorte. J’étais dans ma grotte seulement depuis deux ou trois jours quand je dus repartir en chirurgie orthopédique pour une intervention sur mon poignet gauche. Le chirurgien était assez gêné : il avait oublié de répertorier ma main. Il m’a donc présenté trois mains me demandant laquelle était mienne. Très semblables ces mains, toutes bien trop manucurées sauf peut-être une que je désignai comme la bonne, qu’il remit au bout de mon poignet après quelques heures d’intervention. Je me suis réveillé de l’anesthésie pour me rendre compte que je m’étais trompé de main. Elle n’était pas trop différente de ma main droite pour que cela choque à première vue mais avec un peu de perspicacité les différences devenaient évidentes. Surtout, elle avait perdu énormément des amplitudes de la précédente qui avait toujours été plus agile que la droite puisque je suis gaucher d’origine. J’aurais été intéressé de savoir quel nouvel avenir était 12 attaché aux lignes de ma nouvelle main et en quoi il différait de celui de ma main d’origine. Pour cela, il m’aurait fallu savoir quelle était la main d’origine ou que je me sois, une fois dans ma vie, fait dire l’avenir dans les mains, ce qui n’était pas le cas. Cette histoire de main m’avait rendu irascible. Une nouvelle intervention ne semblait pas envisageable, même avec un avenir meilleur dans la bonne main. De retour dans ma grotte, déjà rendu plus susceptible, un certain nombre de détails ont eu le don de m’exaspérer. Ce fut d’abord cette espèce d’horreur d’armoire à ouverture codée, comme un coffre fort, que Bruno avait fait installer au pire des endroits du point de vue esthétique. Je n’étais pas le seul à maudire cette armoire. Une grande majorité des utilisateurs autorisés étaient incapables d’en mémoriser le code d’ouverture. Non seulement, elle me cachait la vue sur l’étang et le port de plaisance mais en plus son design du style formica des années cinquante jurait avec les bow-windows, que j’avais réalisées comme façade, en surplomb au-dessus de la terrasse. Je n’avais pas non plus apprécié la mise au rebut de ma très belle pile en pierres de Cassis au profit d’un vilain double bac inox. J’avais eu tant de mal à la hisser jusque dans la grotte et à l’installer de telle manière que l’on voit l’étang et que l’on ait la plaque électrique à portée de main lorsque l’on se servait de la pile ! Avec la nouvelle disposition, on était dos à la fenêtre pour travailler du coup, on ne voyait pas nettement le fond des bacs qui immanquablement se recouvrait d’une pellicule de graisse particulièrement désagréable au toucher. Et puis surtout les éviers n’étaient plus utilisés pour faire la vaisselle. Un bon 13 lave-vaisselle faisait cela tellement mieux, avec beaucoup moins d’eau et d’efforts. Eventuellement, il pouvait servir pour rincer un fruit ou un légume, se servir à boire ou se laver les mains. Rien donc ne justifiait l’abandon de la très belle pile avec sa bordure en carreaux andalous, cadeau de la maman de ma fille. Et je ne comprenais pas cet attachement désuet même ringard de Bruno pour une technologie datant d’une génération précédente à la sienne. Les initiatives que prenait Bruno concernant l’aménagement de mes troglodytes, sans m’en référer, avaient souvent le don de m’exaspérer. Néanmoins, pour l’instant et malgré ces petits désagréments, notre deal me convenait. Ce qui ne m’empêchait pas de nourrir quelques doutes concernant les motivations de Bruno et peut-être même plus. J’avais été surpris de la promptitude qu’il avait mis à accepter la première demande de fiançailles, depuis sa nomination comme chef du service réanimation, qui lui fut présentée. D’autant que cette offre émanait de Marine, la seule infirmière qui tentait de me faire admettre que je m’étais planté uniquement pour augmenter sa charge de travail, et que chacun de mes gestes avait comme seule fonction de lui nuire. Bruno était plutôt beau mec, assez grand, brun, svelte, les traits fins et réguliers. Marine semblait, elle, essentiellement aigrie comme du mauvais vin, ouvert mais jamais dégusté. Plutôt petite et sèche, ses gestes jamais souples ou gracieux étaient très souvent inefficaces. Ce qui m’a exaspéré le plus fut qu’elle ait été la seule du personnel soignant, infirmières, toubibs, aides-soignantes ou même brancardiers à refuser de m’appuyer sur la cage thoracique quand celle-ci était si pleine de glaires que je craignais de 14
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