Alcôve - Page 1 - test Nina Vivien Alcôve Autobiographie Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0917-1 Dépôt légal : Mars 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 À Madame GILLET, ma psychanalyste. A ceux qui m’ont aimée et à ceux qui ne sont plus. Avec tout mon respect pour Nina Bouraoui et Renée Vivien dont leurs écrits ne cessent de m’accompagner. 7 « Un être qui ne peut ni parler ni être exprimé, qui disparaît sans voix dans la masse humaine, petit griffonnage sur les tables de l’Histoire, un être pareil à un flocon de neige égaré en plein été, est-il réalité ou rêve, est-il bon ou mauvais, précieux ou sans valeur ? » Robert Musil. Tonka 9 Je suis là . Devant cette feuille blanche. Seule face à moi-même. Seule avec une histoire ; celle qui est mienne. Unique. Avec ses blessures, ses écorchures, ses silences. Dieu que c’est dur de se mettre à nu. Mais il le faut. Il faut crier ces choses, les vomir, les jeter là , quelque part. J’écoute Sarah de Serge Reggiani et je pense à cette femme, à toutes ces femmes qui ont été blessées, torturées, déchirées, humiliées. À toutes celles qui ont souffert et qui souffrent encore. Elles sont belles ces femmes, fortes, riches, précieuses. Je les respecte. J’ai envie de les voir rire et de partager ces rires avec elles. « Traînant dans le ruisseau, un talon déchaussé et la tête et l’œil bas comme un oiseau blessé. Ne crachez pas de jurons ni d’ordures au visage fardé de cette pauvre femme impure, que Déesse famine a, par un soir d’hiver, contrainte à relever ses jupons en plein air. Ne riez pas, n’y touchez pas. Gardez vos larmes et vos sarcasmes ». Je me sens un peu comme ces femmes. Prostituée. Offerte aux autres, à mes parents par obligation. M’accusant d’être là ; de trop. Trouvant que c’est normal, que je ne mérite que ça. Me nourrissant de 11 toutes ces choses. Une façon de leur appartenir, de vivre pour eux, à travers eux. Il faut jeter le voile. Monter sur la scène de la vie. S’exposer aux autres, ne plus avoir peur. Ecrire. Panser (penser) ses blessures, mettre des mots sur des maux. C’est un acte d’exploration, une errance d’abord, puis une quête. On tisse son histoire. On tire le fil, le fil de soi(e). Ce long voyage intérieur est la continuité d’un travail psychanalytique. Il est vrai que c’est difficile, tortueux. On trouve cela injuste de s’allonger sur un divan ou de se retrouver devant cette feuille avec ses mots, ses pensées, ses souffrances, ses douleurs… mais il donne vie à une grande richesse intérieure. L’écriture agit sur les couches profondes de la mémoire et de l’inconscient. On donne forme à ce qui n’a jamais été dit. Des fragments de miroir où son existence se réfléchit par bribes indéfiniment. Une façon de parvenir à sa voix propre ; celle qui dormait depuis toujours dans l’arrière cœur, la voix d’enfance, pour dire l’enfant que j’ai été et que je suis. Au moment où j’écris, je suis en lien avec quelqu’un. Ce lien c’est vous. Madame Gillet. Ma psychanalyste. Vous m’accompagnez tout au long de ce voyage dans chacun de mes silences, de mes soupirs. Il ne s’agit pas de « bien écrire », mais d’écrire au plus près de moi, de mes ressentis, de mon histoire. Jeter les mots comme ils viennent. Ne plus les fuir. J’ai fais, dans un premier temps, le récit de mon enfance et de son d’écoulement sur ma vie. Mes amis, ma famille adoptive l’on lu. Je me devais d’être entière envers eux. Je l’ai ensuite envoyé sous le nom 12 de « Nudité » chez quelques éditeurs. Il m’était important qu’un regard extérieur se pose sur mes mots. Aujourd’hui, je désire l’inclure dans l’espace de l’année qui a suivit. Parce qu’elle fut la révélation, l’acceptation, la construction. Elle est inoubliable, même si la douleur et la solitude m’ont accompagnée sans cesse, à la recherche de cette vérité immuable. J’ai dis à mes parents, à mon frère ainsi qu’à ma sœur, toute cette enfance monstrueuse. Je n’ai pas été surprise par leurs agissements. Ils ont nié les faits, mon qualifiée de folle, de fabulatrice, d’irresponsable. Cela m’a été très douloureux, mais cette dénonciation était inévitable, incontournable. Je me devais de le dire, de crier toutes ces choses afin que cela ne se reproduise plus jamais. Il le fallait pour moi et pour les autres. Pour tous ces enfants battus, humiliés, violés, utilisés, prostitués. Et si demain je ne suis plus, mes mots sur le papier continueront de hurler. Je ne disparaîtrai jamais complètement. 13 Dimanche 02 Janvier Hier, mon cœur était lourd. Je me le suis traîné inlassablement ne sachant quoi en faire. Le ciel était gris, lourd lui aussi de cette épaisse brume écrasante. Les larmes ne venaient pas. Pourtant elles ne demandaient qu’a être abondantes. Je ne sais pourquoi cette tristesse, cette soudaine envie de disparaître. On a beau se refuser l’an nouveau, mais il vous tombe dessus avec tous ces souvenirs d’une année qui vous quitte pour donner jour à une autre que l’on espère différente, plus riche. On pose un regard trouble et brumeux, lui aussi, par les flots de l’alcool, sur tout ce qui nous entoure. On embrasse ceux que l’on aime, on pense à ceux qui ne sont plus, à ceux aussi qu’on aimerait avoir auprès de soi, et qui, dans cet instant d’ivresse, nous donne envie de les pleurer, de les crier, de les chanter. Ce soir je pense à ceux que je viens de quitter, et je me conforte à l’idée que je les reverrais demain, avec autant de bonheur et de joie qu’aujourd’hui. 15 En partant, Emmanuelle m’a rappelé une phrase de Rimbaud : « On peut voyager aussi dans sa chambre ». J’ai trouvé cela tellement beau, tellement vrai. Qu’importe où nous sommes, qu’importe où nous allons, du moment que nous voyageons. Mardi 04 Janvier Je viens de lire entièrement et à voix haute « mon histoire ». J’ai mal à croire que tous ces mots pourraient être le fruit de mes pensées, de mes émotions. Cela est trop beau, indigne de ma personne. J’en ai ressentis une certaine fierté, mêlée à un refus. Ce refus d’accepter que tout cela puisse être vrai. Je ne pensais pas pouvoir un jour m’offrir à ceux que j’aime, avec tant de simplicité, de justesse, de respect. Dieu que l’attente fut longue, que les heures furent tortueuses avant de les retrouver. J’avais tellement peur que leurs regards changent, qu’ils ne puissent accepter cette nudité, dérangeante, troublante. Mais il n’en est rien, fort heureusement d’ailleurs, même si je sais qu’au fond d’eux leurs cœurs ont tremblé, leurs yeux ont pleuré, leurs silences ont hurlé. Je m’en excuse. Je ne sais encore aujourd’hui comment vivre tout cela. Peut être me faudra-t-il attendre. Attendre patiemment afin que les jours et les saisons à venir m’apportent une certaine légèreté, une certaine liberté à vivre enfin. En ouvrant les yeux ce matin, je me suis dis que la vie est surprenante et mystérieuse. S’avouer le fragment de l’intérieur pour voir des jardins blancs inespérés. 16 Jeudi 06 Janvier Aujourd’hui, j’ai encore pris la fuite. J’ai passé la journée avec Clément et Nicolas. La présence de ces deux enfants, ainsi que ceux de Nadia m’a trop perturbée. Un profond malaise est ressortit de mon corps. Ce corps de femme qui désire tant les enfants mais qui en a terriblement peur. J’ai serré fortement Nicolas contre moi. La douceur de sa peau, sa senteur, cette petite main qui danse et se pose délicatement sur mon visage, ses sourires, ses cris, ses yeux qui vous découvrent, ce visage qui respire la vie, ce petit corps qui se cambre sous les désirs de grandir. Je me suis sentie petite à côté de lui, minuscule, presque inexistante. Contemplant cette faculté de vivre, de grandir, de poser ses yeux sur tout ce qui l’entoure. C’est bouleversant un enfant, troublant, même dérangeant. Cela m’a renvoyé ma propre précarité, mon propre résisté. Mon cœur a tremblé contre le sien, si petit, si fragile. Oui, j’ai pris la fuite, parce que vivre me terrifie, je suis incapable de courber mon corps, de plier mes jambes, de tendre mes bras, de pousser un cri, d’ouvrir mes yeux afin de faire le premier pas. Toucher l’essence des choses. Je crois qu’il n’y a rien de plus beau, plus doux, plus tendre que cette petite main, ce petit pied, ces petits yeux, cette fontanelle qui respire. Ce soir, je cherche la mienne, sa pulsation sous mes doigts, et je me demande si elle a respiré un jour. J’ai poussé mon premier cri au sein de l’Hôpital Lariboisière le 07 Juillet 1969, pendant que d’autres s’apprêtaient à poser le premier pas sur la lune. Etant une enfant prématurée, j’y suis restée 1 mois 17
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