Le Joker - Page 1 - test Patrick Arduise Le Joker Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-188-6 Dépôt légal : Mai 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A mon fils Nathan 5 Du même auteur Le dernier chant de la rivière, Hors commerce, 1999. Psy cause, série Le Poulpe, Baleine, 2001. Pour contacter l’auteur : patrick-arduise.ebpi77.com 6 Remerciements reconnaissants et chaleureux à toutes les personnes qui m’ont aidé et soutenu dans cette entreprise, et qui se reconnaîtront. 7 LE GÉNÉRAL Au moment précis où Antoine Wasser abaissa la vitre de l’Audi pour insérer sa carte magnétique dans la borne d’accès du parking souterrain – avec plusieurs minutes d’avance sur le personnel de la banque – sa bonne humeur fut écornée par l’haleine fétide qu’il reçut en pleine figure en même temps que la sempiternelle « pensée du jour » proférée, comme chaque matin, par le clochard hirsute et édenté qui avait élu domicile à cet endroit là. – La roue tourne, vous verrez ! catapulta le pauvre diable d’une voix rauque et étouffée en lui jetant un regard torve. Cet accroc à l’horizon radieux qui devait illuminer cette journée exceptionnelle le contraria : aujourd’hui, rien ni personne n’avait le droit de lui gâcher son plaisir, chaque heure devait se savourer avec allégresse jusqu’à l’apothéose finale ! Agacé, il s’empressa de refermer la vitre, et de se réfugier en trombe dans la pénombre du parking. Il se consola en garant sa voiture à l’emplacement réservé au directeur, arrangea les plis de son élégant costume bleu nuit en se dirigeant vers l’ascenseur d’un pas fier et décidé, s’amusant à faire résonner les talons de ses chaussures lustrées, la mallette du parfait business man àqui-tout-réussit à la main ! Se retournant même un bref 9 instant pour admirer la teinte prune de la carrosserie de l’Audi – choisie et exécutée spécialement en Suède d’après les instructions de Babeth – trônant à la place enviée qui lui reviendrait bientôt : grâce à la magie de l’éclairage artificiel, la couleur se transmutait en un grenat royal ! Pour un peu, Antoine se serait laissé aller à exécuter une cabriole ! La poitrine gonflée d’un orgueil légitime, il contempla le portrait en pied de l’homme sans réalité qui le fixait et s’élevait avec lui dans le miroir de l’ascenseur ; d’un geste triomphant, il adressa à ce double le signe de la victoire : – Tu l’as bien mérité, vieille branche ! se congratula-t-il à voix haute en empruntant le surnom affectueux décerné par Fred, l’ami inséparable depuis Harvard. Ah ! Rêva-t-il, ce soir, la fête sera complète, quand la silhouette tassée du directeur Charles Dunoyer se dressera au milieu du brouhaha – avant, ou bien au milieu du dîner ? – réclamant l’attention générale avec le « ding ding » produit par le choc de l’argent contre le cristal, calant entre deux doigts tremblants le monocle imaginaire qu’il faisait mine de tenir dans les grandes occasions, pour annoncer d’un ton grave et solennel qu’il était temps de transmettre le commandement et de confier les clés de la maison à son plus brillant collaborateur ! Le reflet d’Antoine souriait avec béatitude en scandant lentement le mot qui explosa soudain dans sa tête comme une grenade dégoupillée : suc-ces-seur ! Surpris et effrayé par cette déflagration imprévisible, il porta la main à son gilet pour s’assurer que l’onde de choc n’avait pas endommagé sa montre gousset ; mais il avait oublié que le précieux objet était en réparation, et qu’il devait le récupérer dans la soirée – avant la fête. Un modèle rare et très ancien, une antiquité qu’il conservait 10 du général, qui lui-même l’avait héritée de son propre père qui, pour sa part… De ce général – auquel Antoine ne songeait encore aujourd’hui qu’avec crainte – le caporal avait hérité l’allure raide, voire martiale, le buste trop droit, figé dans un éternel garde-à-vous, les épaules engoncées dans des principes militaires, et l’esprit également guindé, peu disposé à l’humour… Quand on passait en revue l’histoire de la lignée Wasser – contentieux soldé depuis longtemps, qu’il était pourtant en train de ruminer sans s’en rendre compte, tandis qu’il investissait le bureau du directeur Dunoyer en forme d’hexagone aux angles arrondis, dont l’atmosphère à la fois intime et dépouillée était l’œuvre de Babeth – on n’obtenait qu’une addition tragique de batailles, de morts brutales et d’énigmes. Le grand-père, qui répondait au noble prénom d’Apollinaire, avait accompli une carrière militaire en tant que capitaine, carrière brusquement interrompue par un obus sur le front des Ardennes, au cours de la déroute du début de l’année 1940 ; « mort au champ d’honneur » du côté des troupes françaises, épitaphe absurde qui illustrait, aux yeux d’Antoine, l'aberration de la guerre : en effet, ce grand-père avait vu le jour au début du siècle dernier en Alsace, annexée par l’Allemagne depuis la guerre de 1870, et, en conséquence, était né avec la nationalité allemande, avant que les deux provinces frontalières, l’Alsace et la Lorraine, ne soient reprises par la France, à l’issue de la grande boucherie de 14-18. Drame qui s’ajoutait à un premier drame puisque, une décennie et demie plus tôt, l’union de ce grand-père et de sa femme Germaine n’avait donné qu’un seul et dernier fruit ; à l’arrivée d’Auguste (le futur général), la 11 parturiente, pourtant en pleine santé, n’avait pas survécu aux douleurs de l’accouchement. Dès le plus jeune âge, l’orphelin avait été envoyé dans une école militaire, afin d’embrasser, suivant la même voie que le capitaine Wasser, la carrière militaire dans laquelle, sans doute pour honorer la mémoire de son glorieux père, il avait gravi tous les échelons, jusqu’au sommet, jusqu’au grade de général. Antoine prenait ses aises, s’affalant dans le grand fauteuil du directeur Dunoyer en le faisant pivoter à plusieurs reprises – à son insu, les épisodes s’étaient mis à défiler dans sa tête ; renseignements extorqués au général lors de rares occasions où le caporal était autorisé à poser des questions. À cause de ses obligations, ou bien à cause de son dégoût proclamé pour la mollesse de la vie civile, ou même à cause de son égoïsme et de son caractère despotique – Antoine penchait plutôt pour cette dernière hypothèse – le général avait attendu la cinquantaine pour consentir enfin au mariage, avant de devenir bientôt père ; engagement tardif qui aurait pu expliquer pourquoi Antoine était aussi fils unique. Sauf qu’une mystérieuse malédiction semblait s’acharner sur les femmes de la lignée : une nouvelle tragédie survint, avec la mort précoce de sa mère – le petit Antoine devait avoir trois ou quatre ans – à la suite d’une longue maladie qui, aux dires du général, s’était déclarée juste après sa naissance. Cruelle tragédie dont le caporal supportait la culpabilité, et dont il avait toujours cru déchiffrer les stigmates sur le visage austère du général, malheur qui avait contribué à séparer le père et le fils, cloîtré à son tour dans la stricte discipline militaire de l’école du Prytanée, camp retranché de l’ennui basé au cœur de la morne ville du Mans ; le même où, en son temps, le général avait usé le 12 fond de ses pantalons – l’histoire continuait de se répéter ! L’année dernière, la faux avait frappé une fois de plus, emportant le général quelques jours avant le trente cinquième anniversaire d’Antoine : ultime bataille dont le vieux soldat était sorti vaincu après plusieurs mois d’une lutte acharnée et de surcroît éprouvante pour son entourage. La douloureuse agonie du général avait-elle retardé la passation de pouvoir ? Antoine refusait, d’une manière ou d’une autre, d’aborder cette question. En tout cas, ce n’est qu’à l’issue d’une période de deuil convenable que le directeur Dunoyer avait instauré le rituel du samedi, installant son orphelin de gendre dans son fauteuil ce jourlà, au motif de se consacrer davantage au golf afin d’entretenir sa forme physique, prétexte dont personne n’avait été dupe ; il s’agissait de lui mettre le pied à l’étrier pour préparer l’avenir. S’il était évident que Charles Dunoyer dépassait l’âge légal de la retraite, et incarnait non seulement l’homme du passé mais également les principes surannés d’un paternalisme révolu, Antoine se sentait pourtant redevable vis-à-vis de son beau-père ; même s’il était impatient de prendre les rênes, de gérer et de faire prospérer la banque avec des méthodes modernes, bref, de dépoussiérer la maison dont les résultats commençaient à battre de l’aile, il n’oubliait pas ce qu’il lui devait, c’est-à-dire sa situation présente, sa réussite, son bonheur actuel, mot qu’il n’osait que pour lui-même lorsqu’il remâchait cette longue traversée en solitaire de son enfance, les années – les mois, les semaines, les heures, les minutes – interminables au Prytanée militaire – et surtout les vacances scolaires, ces étés de cantonnement durant lesquels il demeurait un des rares pensionnaires puisqu’il n’y avait personne pour 13
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