Ylan - Page 3 - test Bruno Rodriguez-Haney Ylan Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-308-2 Dépôt légal : Janvier 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À Nicolas 7 Du même auteur : Les murs gris de Fontenay-aux-Roses, Edilivre - Editions APARIS 8 Chapitre 1 En rentrant chez moi, je n’imaginais pas que le pire était arrivé. C’est drôle la vie ! Le matin, tu te lèves, sans réaliser que tout peut arriver au cours de la journée. En ce qui me concerne, le pire s’est produit, alors que je rentrais d’un voyage aux EtatsUnis. J’ai ouvert la porte de la maison, dans laquelle, mon ami Ylan et moi-même habitions ; j’ai appelé, mais en vain ! Je suis alors entré dans la salle de séjour ; il était là, devant la cheminée ; il semblait dormir. Je me suis approché de lui, je l’ai embrassé sur le sommet du crâne, sans que pour autant il ne bouge. Je lui ai murmuré quelque chose à l’oreille, pour le réveiller en douceur ; il n’a pas bougé davantage. C’est en le bousculant légèrement, que je me suis rendu compte qu’il était inconscient. J’ai écouté son cœur… Son cœur était muet… Ylan était mort. Il avait vingt-six ans ! Voilà comment peut se terminer une journée. Pourtant, Dieu sait comme cette journée me semblait belle, lorsque j’ai embarqué à bord de l’avion qui me ramenait en 9 France. J’étais heureux à l’idée de retrouver mon ami, mon amour… Mais enfin, la vie est parfois ainsi ! Je vous raconte cela, sans chercher à tirer de vos yeux quelques larmes. En règle générale, je ne suis pas d’humeur pessimiste, je ne cherche pas à m’attirer l’amitié, des uns et des autres, en narrant des histoires à faire fondre les foules. Mon histoire, est une histoire, sans doute banale, un de ces faits qui pourrait arriver à chacun d’entre vous, d’une manière ou d’une autre ; ce sont les aléas de la vie. Nous sommes ici pour vivre et qui sait, peut-être, pour apprendre. Avant de rencontrer Ylan, je vivais la vie ordinaire des gens ordinaires, la vie d’un petit gay parisien, une vie faite d’incertitudes ou peut-être, de temps à autre, de trop de certitudes. Je me préoccupais essentiellement de mon travail ; je suis artiste. Je suis musicien, peintre, photographe, bref, j’aime tout ce qui touche à l’art ! On me taxe parfois de mégalo, je m’en moque, j’aime l’art sous toutes ses formes. J’use de l’art pour mener ma vie ; la vivre pleinement. Certains disent même, que je les use à m’imposer dans ce domaine. Je dois bien avouer que je m’impose. Je m’accroche à ma notoriété, comme ces vieux chanteurs qui poussent encore la chansonnette, du côté de vieux animateurs télé, quelque peu défraîchis. Je bénéficie d’une petite renommée. Parfois, la presse dit que j’en fais un peu trop, c’est vrai ! J’ai 10 tendance à en faire des tonnes, je suis comme ça, c’est atavique ; ma mère, autant que mon père, sont comme ça également. Cela aurait été suspect, si j’avais été différent d’eux… Je n’accepte pas le formatage, je refuse de m’enfermer dans les petites cases qui permettent, aux autres, de vous identifier comme appartenant à leur groupe ! Qu’ils s’étouffent avec leur jalousie, tous ces cerveaux étriqués ! Pour bien comprendre mon histoire, il faut savoir que je suis issu d’une famille décomposée, désunie. Mon père est Afro-américain, catholique de surcroît. Ma mère, quant à elle, est française, juive, et, terriblement présente. Tout cela, n’a l’air de rien, mais ça peut engendrer une génération de névrosés. Je suis de cette génération, cependant, j’avoue que j’assume pleinement mes névroses. En vieillissant, on finit par composer avec toutes ces choses, ces différences, ces aliénations, pourrait même dire mon père qui s’y connaît, en troubles du comportement. Autrefois, mes parents et moi habitions une petite ville de province où mon père était alors militaire. Chaumont, deux minutes d’arrêt, Chaumont, son viaduc, Chaumont, Chaumont quoi ! Chaumont, c’est une ville agréable, quand on a soixante-dix, quatre-vingts ans. Pourtant, quand on a quinze ans, on voit des images à la télé, eh bien moi, j’en vois ! Je découvre alors la capitale, je découvre un monde dans lequel j’ai envie de vivre, un monde 11 fait à ma mesure autant qu’à la démesure de mes émotions d’adolescent. Par chance, je dis bien chance, et donc pour mon plus grand bonheur, mes parents divorcent. Mon père retourne s’installer définitivement chez lui, à New York, pendant que ma mère et moi posons finalement nos valises à Paris, dans une rue située du côté de la rue des rosiers. C’est là que vivait ma mère autrefois, avant de rencontrer un goy de couleur, celui qui deviendrait mon pater familias. Contre l’avis de sa famille, maman épouse papa (elle ne s’épargne jamais le moindre mal !) sans pour autant épouser sa religion. Ce retour à Paris semblait être, pour elle, comme un retour aux sources. Elle allait pouvoir vivre pleinement sa foi, et tant qu’elle y était, s’efforcer de me l’imposer. Toutes les situations de la vie quotidienne s’y prêtaient. La Thora dans une main, elle pointait, de l’autre main, son index accusateur, dans ma direction. J’étais le mal à l’état brut. Elle m’invectivait, certaine, que par ma faute, elle ne connaîtrait pas la paix des Justes, justement parce qu’elle m’avait donné le jour (c’est tout elle, ça !). Durant toute mon enfance, mais également bien au-delà, j’ai été confronté à deux religions qui semblaient vouloir s’approprier ma personne. Je dois avouer qu’autrefois, j’ignorais à quel Dieu m’adresser, celui des cathos, ou celui des Juifs. Finalement, je me suis décidé, n’en déplaise, à n’être, que « croyant », tout simplement ; je ne suis 12 pas très ambitieux pour ce genre de choses. Oui, je serai juste croyant, histoire d’adresser mes doléances à quelqu’un de suffisamment haut placé pour accueillir mes suppliques, durant les coups durs de la vie. Vous conviendrez d’ailleurs, que nous, les petits « croyants », savons-nous contenter d’un regard en direction du Ciel et d’un « mon Dieu », avec, en arrière-pensée, quelque chose du genre : Qui n’essaie rien, n’a rien ! Finalement, à bien y réfléchir, je ne sais pas si Lui, là-haut, se contente de ce regard plein de larmes et d’un petit « S.V.P, à l’aide ! » Ma mère et moi vivions donc du côté de la rue des rosiers, disais-je ! J’avais quinze ans. Mes yeux, après avoir découvert Paris par le biais d’un écran de télévision, découvraient maintenant la ville et ses réalités ; ils s’imprégnaient de tous ces trucs qui aujourd’hui me renvoient à mes fantasmes d’autrefois. Je marchais alors, durant des heures, ignorant de toutes choses, me promenant le long des quais de la Seine, sans savoir, à cet âge adolescent, que d’ici quelques années je ne regarderais plus seulement passer les bateaux-mouches, mais, que mon regard s’accrocherait plus volontiers à celui d’autres promeneurs solitaires, qui, comme moi, se perdraient là, s’asseyant sur un banc pour accompagner le temps dans son tic-tac perpétuel (et accessoirement pour d’autres raisons que j’énumérerai plus tard !). 13 J’étais enfin devenu parisien, loin de Chaumont et de l’étroitesse d’esprit de certains individus :- Adieu Chaumont, j’espère ne jamais te revoir ! Me disaisje. Habitant le cœur de la capitale, je traversais parfois le Marais, un quartier fréquenté par beaucoup d’hommes. Je trouvais d’ailleurs assez étrange leur manière grégaire de s’attrouper aux portes de bars ; cependant, j’étais très impressionné par leur façon d’être, ou peut-être, de se sentir libres. Plus tard, me disais-je, je serai libre comme eux. Il me semble être devenu, aujourd’hui, cet homme libre. La liberté a cependant un prix qu’il faut parfois payer. Sachant cela, accepterait-on de poursuivre la route sur laquelle nous nous engageons ? Je l’ignore ! Ce que je sais, à présent, c’est que si l’on me disait « tu vas aimer trois mois, et ensuite, pleurer des années », j’accepterais de jouer le jeu, en préparant, quantité de Kleenex pour les jours à venir ! De temps à autre, il m’arrivait de voir deux hommes se tenir la main, s’embrasser en catimini, au beau milieu de la rue, l’air de rien ; j’en rougissais certainement de plaisir, parce que, je sentais alors une étrange chaleur, monter à mes oreilles, me parcourir le visage, parfois le bas du ventre, m’envahir le corps tout entier. Lorsque cela se déroulait en sa présence, sous ses yeux éberlués, ma mère m’interdisait de regarder ces scènes de 14
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