Les poupées vaudoues - Page 1 - test Sandrine Goncalves Les poupées vaudoues Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1342-0 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Prologue Elle est assise là , dans son tailleur noir, devenu beaucoup trop grand pour elle. Ses yeux sont secs, son regard est vide. Les larmes ont creusé de profonds sillons sur ses joues, et semblent ne jamais devoir disparaître. Il émane toujours d’elle cette classe, cette élégance que l’on définit mal mais que l’on constate comme une évidence lorsque l’on croise certaines personnes. Bien sûr, elle n’a plus la beauté que la jeunesse confère, elle semble d’ailleurs avoir vieilli d’un seul coup. Sa peau paraît moins lisse, et il manque à ses grands yeux bruns, cet éclat de vitalité qui lui donnait tant de charme. Mais elle est toujours belle. Je suis sûre que quelquefois les hommes se retournent sur son passage dans la rue. J’ai souvent pris plaisir à la taquiner à ce sujet. Et elle, qui faisait semblant de rien, comme si elle n’avait pas remarqué leurs regards appuyés. Et elle finissait par rire avec moi, je pense qu’elle en était flattée, mais pour rien au monde elle ne l’aurait admis. Sa bouche fait toujours une moue naturelle. « Tu te rappelles maman, les gens disaient souvent que l’on se ressemblaient à cause de ça. ». Ça me 9 rendait tellement fière, je voulais tellement te ressembler. Cette fois, c’est sûr, personne ne le dira plus. Ses épaules se sont un peu affaissées, elles supportent tant de malheur. La droiture du dos semble moins naturelle. Plus qu’à un maintien élégant, elle semble plus le fruit de trop de tensions qui provoquent une certaine raideur. Comme quelque chose de douloureux. Elle est là , et pourtant elle semble absente, comme si tout ce qui pouvait se passer autour d’elle n’a plus d’importance. Les sons et les mouvements qui l’entourent semblent glisser sur elle sans y laisser la moindre trace. Comme si d’une certaine façon, elle aussi s’en était allée. Alors elle reste là , piquée sur sa chaise. Là , certainement parce qu’on lui a dit que c’était là qu’elle devait être. Peu lui importe, là ou ailleurs, quelle différence cela peut-il faire ? Ou que l’on soit, son chagrin on le transporte comme une seconde peau. Le temps, les gens, les lieux, ce sont des choses qui préoccupent ceux qui appartiennent au monde des vivants. Mais elle, on ne sait pas où elle est, dans quel abîme elle s’est réfugiée. Elle ignore sans doute, elle aussi, l’adresse de son naufrage, elle ne l’a pas choisi. De toute façon, elle ne se pose pas cette question, ni aucune autre d’ailleurs. Son esprit est vide, vidé de tous sens. Pourtant elle connaît cet endroit, elle y est venue il n’y a pas si longtemps. Ici où elle voulait que je vienne, ici où j’ai refusé d’aller. Elle disait que c’était un devoir, mais je ne pouvais pas. Elle avait cependant ce jour là refusé de s’asseoir devant. Elle avait jugé que ce n’était pas sa place, choisissant de se tenir un peu à l’écart. A l’écart du chagrin, à l’écart d’une 10 partie de sa vie. Son visage même s’il était triste, n’était pas affecté comme il peut l’être aujourd’hui. Le même lieu, la même situation, la même musique (il y a un certain manque d’originalité en ce domaine), mais certainement pas la même peine. Les notes s’élèvent, emplissant l’espace. Les derniers murmures se taisent. Seule la pluie continue de battre les vitraux comme un ultime affront au repos. C’est alors que je fais mon entrée. J’ai rarement eu autant de succès. Tous ces gens sont venus pour moi, je n’en reconnais pas la moitié. Il faut dire que je suis restée absente pas mal de temps. Peu importe après tout, c’est tout de même un bel hommage qu’ils me rendent. Un peu tard sans doute. Moi qui est toujours aimé retenir l’attention d’autrui, je devrais être comblée. Seulement je regrette de ne pas pouvoir pleinement en profiter. Cela m’a toujours étonné dans la nature humaine, les gens semblent vous aimer beaucoup plus lorsqu’il est trop tard. Lorsque vous êtes déjà parti. C’est tellement plus simple de dire je t’aime à des yeux à jamais clos. Plus simple que de le dire à un regard bien ouvert sur le monde. Sans doute ont-ils raison, car avant de s’engager à exprimer son amour pour quelqu’un, on devrait toujours bien réfléchir, être sûr de ce que l’on dit. Quelle que soit la forme de cet amour, je ne parle pas seulement de celui qui unit un couple. Car si l’on aperçoit trop tard que l’on s’est trompé, on peut causer des blessures inguérissables. Je sais bien qu’il doit être difficile de conserver intact ses sentiments tout au long d’une vie. Tant de choses extérieures interfèrent sur ce que l’on peut ressentir. Mais la première fois, le moment où on se déclare, on doit le ressentir comme quelque chose de clair, sans condition ni ambiguïté. C’est un peu un 11 engagement de faire tout ce qui est en notre pour contribuer de toutes les façons possibles, au bonheur de celui que l’on prétend aimer. Quoiqu’il nous en coûte. Peut-être que les gens ont une certaine pudeur à exprimer leurs sentiments en face les uns des autres ? Je suis sûre que beaucoup vivent ensemble des années, femme – mari, parents – enfants, sans jamais s’être dit je t’aime. Ou si l’on a une pensée plus cynique, une vision de la vie moins romancée comme c’est mon cas, et sans doute plus proche de la réalité, on est en droit de penser qu’ils essaient simplement de se mettre en règle avec leur conscience. Ils essaient d’oublier qu’ils ont certainement quelque chose à se reprocher vis-à -vis de la personne qui s’en est allé, d’occulter leur part de responsabilité. C’est vrai on n’était peut-être pas très présent lorsqu’elle avait besoin de nous, mais, Dieu nous en est témoin, le jour de sa mort, on était là . Comme si c’était ça l’essentiel. Tous ces braves gens, c’est bien comme cela l’expression : des braves gens, n’avaient pas fait les choses à moitié. Si vous pouviez voir la quantité de fleurs blanches qui recouvrent mon cercueil, c’en est impressionnant ! Je suis sûre qu’on parlera bientôt, après avoir partagé le coût des fleurs entre braves gens, d’un bel enterrement. Pardonne-moi, maman… 12 CHAPITRE 1 Hôpital psychiatrique de Bordeaux. Le 10 mai 2002. Maman, Je vais bien. Je regarde tomber la pluie à travers la fenêtre de ma chambre en t’écrivant. Le ciel est rayé par les barreaux, mais je m’y suis habituée. J’ai reçu ta lettre hier, ça m’a fait très plaisir. Aurore, tu sais celle qui hurle tout le temps, elle a voulu la déchirer. Heureusement elle n’a pas réussi. Je crois qu’elle est jalouse, parce qu’elle n’a jamais de courrier. C’est vrai que quelquefois ça me fait de la peine quand ils distribuent les lettres. Elle semble toujours espérer qu’ils prononcent son nom. Enfin, je n’y peux rien. Ce matin, ils m’ont dit que samedi tu viendras me voir et que tous ensemble on fêtera mon anniversaire. Ils ont ajouté qu’ils mettraient seize vraies bougies sur mon gâteau, et pas des affreux numéros comme la dernière fois. Avec un peu de chance, il paraît que j’aurai aussi un cadeau. Je pense souvent à ce jour où je pourrai rentrer à la maison et reprendre une vie comme tous les ados de 13 mon âge. Ça me fait très envie et me terrifie à la fois. J’ai l’impression que je ne pourrai plus jamais être la même, peut-être que cela vaut mieux d’ailleurs. Mais j’espère qu’avec le temps… Je me sens bien seule ici. Je serai tellement heureuse de pouvoir être auprès de toi, à la maison, retrouver ma chambre. Je sais bien que pour toi non plus ce n’est pas facile. J’essaie de garder le moral et de me raccrocher à l’espoir de sortir très prochainement d’ici. Il y a des jours où c’est assez facile, et d’autres moins. C’est comme ça, je suppose que je dois prendre mon mal en patience. Les gens ici sont gentils avec moi, mais tu me manques tellement. Le professeur dit que je travaille bien, et que lorsque je sortirai, je pourrai retourner au collège et reprendre mes études normalement. J’ai même obtenu un « A » sur ma dernière dissertation. Il est vrai que je ne considère pas ça comme un travail, mais plutôt comme un plaisir. Ce n’est pas tant la partie proprement scolaire qui m’inquiète dans le fait de retourner au collège, mais beaucoup plus le fait d’affronter les autres collégiens. Je suppose que quand je sortirai je serai prête à ça aussi, enfin je l’espère. Je veux croire que l’on trouvera une solution à ce problème, je veux croire que je trouverai la solution de mes problèmes. Les médecins ont commencé de baisser mon traitement, et disent que je réagis de mieux en mieux pendant les séances de groupe. Peut-être que bientôt il n’y aura plus de barreaux à la fenêtre de ma chambre. Depuis que mes crises s’espacent, je peux participer aux activités qu’ils proposent. Ça me fait du bien au corps autant qu’à l’esprit, comme le disent les médecins. Quand on fait du sport on ne pense pas trop 14 à autre chose, et en plus la fatigue physique du soir, me procure une bonne sensation, et m’aide un peu à trouver le sommeil. Je crois en fin de compte que c’est une thérapie à part entière. L’autre jour, nous avons joué au volley, et je dois bien reconnaître que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Comme tu peux le voir, je me découvre de nouvelles passions, moi qui n’ai jamais aimé le sport ! Ça t’étonne hein ? Ça m’étonne aussi ! Mais je vois que ça apporte beaucoup à la vie que j’ai actuellement. Je me dis que lorsque je serai sortie, rien ne m’empêchera de m’inscrire dans un vrai club, qu’en penses-tu ? je suis sûre que tu serais ravie. Tu vois, tout arrive un jour. Mais avec le recul, je crois aujourd’hui, que c’est plus le fait de faire partie d’un groupe qui me mettait mal à l’aise, que l’idée même de pratiquer une activité physique. Cette idée me dérange moins, elle m’attire même. D’après le docteur, c’est très bon signe. Il dit que doucement je renoue des liens avec la société, ce qui est indispensable pour pouvoir retrouver la liberté. Mais il est bien difficile de juger de ça tant que je suis enfermée ici. Mais je te permettrai toujours de m’appeler ta petite sauvageonne, comme tu le faisais si souvent. Tu t’en rappelles ? Tu disais toujours que j’étais faite pour vivre sur une île déserte. Tu te trompais, je t’aurai emmené avec moi sur mon île. Je ne crois pas, de toute façon, que ce soit encore le cas aujourd’hui. J’aspire au fond de moi à retrouver le monde extérieur. Je pense que j’arriverai maintenant à communiquer un peu plus facilement avec les jeunes de mon âge. En tout cas j’en ai envie, c’est déjà ça. Je sais bien que rien ne sera simple, je sais bien que tout est à refaire, mais je sais surtout que j’ai très 15 envie de tout refaire. Qui sait, peut-être qu’une fois sortie de là tout changera. Peut-être que je pourrai oublier ce mal qui me ronge depuis trop longtemps, que je pourrai étudier et avoir des amis. Tu te rends compte maman, je parle d’avoir des amis, moi qui ai toujours fui les gens comme s’ils avaient la peste. Il faut croire que ma motivation est grande. Je suis plus déterminée que jamais. Je me sens prête à affronter les épreuves qu’il faudra pour atteindre le but que je me suis fixé. Même si je sais que la route est encore longue, j’ai les encouragements des médecins, et je pense être sur la bonne voie. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’entrevoir le bout du chemin. Le simple fait d’employer si souvent le verbe « pouvoir » me prouve à chaque fois combien j’ai envie à présent de réaliser des choses, je n’avais jamais envisager auparavant de « pouvoir » faire comme tout le monde, de « pouvoir accomplir », « pouvoir réaliser », rien que ça, c’est pour moi un vaste projet, tout un programme en réalité… Je suis bien contente de te voir cette semaine. Tes lettres me font du bien mais ne remplacent en rien ta présence. Je vais te laisser car il va bientôt être l’heure de la réunion de groupe. J’adore les moments où je t’écris, et ceux où je lis tes lettres. J’ai comme ça un peu l’impression d’être avec toi. Mais il faut à présent que je les rejoigne. J’attends samedi avec impatience. Je t’embrasse bien fort. Ta fille : Camille. P.S : Malgré tout ce qu’ils disent, je sais bien moi, que je l’ai tué. Je sens encore, lorsque je ferme les yeux, la chaleur de son sang sur mes mains. 16
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