Marie Murat - Page 1 - Salomé Murat Chalandon Soferic-édition Une femme éperdue de liberté Marie Murat Marie par Boldini (détail) Salomé Murat Chalandon Soferic-édition Marie Murat Une femme éperdue de liberté Préface du Duc de Rohan Postface du Baron Alain Guillaume Marie et son fils Achille, par Ferdinand Bac Être soi-même, puis rester soi-même. Ferdinand Bac Château de Josselin Préface Par le Duc de Rohan Marie de Rohan Chabot, Princesse Lucien Murat, puis Comtesse Charles de Chambrun, était tout simplement pour moi « Tante Marie ». Une parente proche, bienveillante et affectueuse, qui a profondément marqué mon enfance. Chaque année, nous attendions avec impatience son séjour estival à Josselin, lieu auquel elle était profondément attachée. Elle apportait l’air du large dans l’atmosphère matriarcale et réglementée que faisait régner ma grand-mère. Avec Tante Marie et l’Oncle Charles, la conversation prenait tout de suite une autre dimension et devenait un art. Tante Marie évoquait le temps perdu de sa jeunesse avec un esprit, une verve et un talent de conteur à nulle autre pareille. Elle parlait avec tendresse de ses parents, de sa mère tant aimée avec laquelle elle partageait ses goûts pour l’art et la littérature, de son père aussi respecté que redouté, de son grand-père dont l’indulgence et la compréhension contrastaient avec le caractère bourru et sévère de l’auteur de ses jours. Le dimanche, suitée de l’Oncle Charles, elle arrivait juste avant le début de l’office, dans une tenue voyante, le chef coiffé d’une espèce de galurin informe. Après avoir prodigué force saluts à la compagnie, elle s’installait au premier rang et se plongeait dans son « missel », généralement un recueil de poésies ou autre ouvrage profane. Le curé de Josselin aimait volontiers la réquisitionner pour faire la quête, pensant que la notoriété et la bonne grâce de la quêteuse lui rapporterait une fructueuse collecte. Elle aimait contempler son effigie dans le vitrail surplombant le maître autel qui avait été offert à la Basilique du Roncier par ses parents. Elle y figurait aux côtés de son grand-père, de ses parents et de ses frères et sœurs, en habits du XVe siècle, les donateurs ayant tenu à illustrer les liens séculaires qui unissaient les Rohan à l’église de Josselin, et à rappeler leur rôle dans l’histoire de la Bretagne. 7 Autour de Josselin, dans les manoirs et les gentilhommières, vivait une société fidèle à sa foi légitimiste et catholique, qui comptait dans ses rangs quelques jeu- nes filles aussi prolongées que désargentées. Les guerres et les crises économiques avaient laminé leur patrimoine et elles vivaient des existences dignes et retirées à la limite du dénuement. Tante Marie, à chacun de ses séjours, rendait visite à ses amies d’enfance qu’elle secourait discrètement. Elle les traitait avec autant de considération et d’aménité que les grands personnages qu’elle avait fréquentés dans les Cours d’Europe, les salons parisiens ou les ambassades, étant aussi à l’aise dans les pièces délabrées que sous les lambris du Palais Farnèse. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour tenter d’échapper un moment aux bombardements et aux restrictions, les Chambrun élisaient résidence à Josselin. Pour ma mère, leur présence illuminait la maison. Tandis que l’Ambassadeur se livrait à des commentaires passionnants sur la situation politique et mili- taire, son épouse égayait l’assistance en faisant le récit de ses voyages, des fêtes auxquelles elle avait assisté, de ses entretiens avec les écrivains et les hommes publics qu’elle avait rencontrés et dont beaucoup avaient été ses amis si pas ses intimes. Elle et son époux ont beaucoup contribué à soutenir, aux heures som- bres, le moral de leurs neveux à Josselin, grâce à leur esprit, leur culture et leur amabilité. Peut-être parce que j’étais l’aîné et portais le prénom de son frère mort pendant la Première Guerre Mondiale pour lequel elle éprouvait beaucoup d’affection, Tante Marie me témoignait une attention à laquelle j’étais très sensible. Elle s’intéressait à mes lectures et à mes études et me parlait presque comme à un égal, sans jamais faire preuve de cette condescendance un peu narquoise des personnes âgées à l’égard des enfants. Je conserve pieusement l’Evangile du Chanoine Crampon, par elle dédicacé, qu’elle m’a donné pour ma Communion Solennelle. La dernière image de Tante Marie est triste. Ma mère m’avait amené à son chevet après qu’elle eut été frappée d’une congestion cérébrale qui l’avait laissée paraly- sée et sans voix. Nous cherchions vainement, en nous adressant à elle, à susciter un échange, même muet. Elle nous contemplait d’un air interrogatif et inquiet, comme un oiseau désailé. Tassée au bout du lit, on eut dit une petite fille fragile. Son vieil époux, amoureux d’elle comme au premier jour, désemparé et malheu- reux, s’efforçait de l’intégrer à la conversation en nous disant combien il eût été favorable à l’élection d’André Gide à l’Académie Française. Prenant Tante Marie à témoin, il assurait qu’elle partageait ce sentiment. Nous sommes repartis, ma mère et moi, le cœur serré de cette visite. Tante Marie était la vie et la gaieté 8 même, et la voilà réduite à cette impuissance, murée dans ce silence qui heurtait tellement la vision que nous avions d’elle. Nous en eûmes les larmes aux yeux. Grâce au travail admirable de Salomé Chalandon, partie depuis tant d’années à la recherche de sa grand-mère, Tante Marie a repris vie. Sa petite-fille a su retracer avec talent une existence riche et fulgurante, mettre en lumière sa personnalité exceptionnelle, expliquer son environnement familial et son itinéraire mondain, distinguer ce que cette femme spirituelle avait de profond dans sa légèreté, de moderne dans ses traditions, de frondeur dans sa respectabilité. Avec le temps, Tante Marie était un peu devenue un mythe. Salomé Chalandon nous la restitue dans sa vérité et dans son humanité. Elle tient l’une des toutes premières places dans la galerie des femmes qui ont illustré sa famille et fait hon- neur au nom qu’elle portait. Chère Salomé, merci de nous avoir rendu ta grand-mère vivante et proche. 9 Trois générations : Herminie, Duchesse de Rohan, sa fille Marie et son gendre le Prince Lucien Murat, et son petit-fils, le Prince Achille Murat. Le tableau représente la Duchesse de Rohan, peinte par Winterhalter
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